Récit de la Kolyma de Varlam Chalamov

Quatrième de couverture :

Les Récits de la Kolyma, réunis pour la première fois en français, retracent l’expérience de Varlam Chamalov dans les camps du Goulag où se sont écoulées dix-sept années de sa vie.

Fragments qui doivent se lire comme les chapitres d’une œuvre unique, un tableau de la Kolyma, ces récits dessinent une construction complexe, qui s’élabore à travers six recueils. Chaque texte s’ouvre sur une scène du camp. Il n’y a jamais de préambule, jamais d’explication. Le lecteur pénètre de plain-pied dans cet univers. Les premiers recueils, écrits peu après la libération, porte en eux toute la charge du vécu. À mesure que le narrateur s’éloigne de l’expérience, le travail de la mémoire se porte aussi sur la possibilité ou l’impossibilité de raconter le camp. Certains thèmes sont alors repris et transformés. La circulation des mêmes motifs entre différents récits, différentes périodes, constitue à elle seule un élément capital pour le décryptage de la réalité du camp ; on y retrouve la grand préoccupation de Chamalov : comment traduire dans la langue des hommes libres une expérience vécue dans une langue de détenu, de « crevard », composée de vingt vocables à peine ?

Les récits s’agencent selon une esthétique moderne, celle du fragment, tout en remontant aux sources archaïques du texte, au mythe primitif de la mort provisoire, du séjour au tombeau et de la renaissance.

On y apprend que le texte est avant tout matière : il est corps, pain, sépulture. C’est un texte agissant. A l’inverse, la matière du camp, les objets, la nature, le corps des détenus, sont en eux-mêmes un texte, car le réel s’inscrit en eux. Le camp aura servi à l’écrivain de laboratoire pour capter la langue des choses.

Les camps, dit Chamalov, est une école négative de la vie. Aucun homme ne devrait voir ce qui s’y passe, ni même le savoir. Il s’agit en fait d’une connaissance essentielle, une connaissance de l’être, de l’état ultime de l’homme, mais acquise à un prix trop élevé.

C’est aussi un savoir que l’art, désormais, ne saurait éluder.

Varlam Chalamov lors de sa première arrestation en 1929.

Avec une telle quatrième de couverture, dur d’écrire sur cette l’œuvre. Mais je vais essayer.

J’ai eu envie d’acheter cet ouvrage après voir lu « L’archipel du Goulag » de Alexandre Soljenitsyne, autre auteur étant passé par le Goulag, par le système de répression et de « nettoyage » ethnique et idéologique de l’état Soviétique. Le passage qui m’a le plus marqué dans l’œuvre de Soljenitsyne, et celui ou il déclare que l’homme cesse d’être un être humain quand une figure d’autorité use de violence physique. C’est encore d’actualité.

D’ailleurs, ces deux auteurs, Chalamov et Alexandre Soljenitsyne, ont communiqué par lettre. Je crois même qu’un recueil de leurs échanges est disponible. Malheureusement, leurs amitié ne durera pas longtemps, Chalamov reprochant à Soljenitsyne d’écrire des récits trop « doux » sur son vécu au Goulag.

Chamalov vise aussi Dostoïevski et sa « Maison des morts », qu’il juge, la encore trop doux, portant aux nues les truands.

L’emplacement de la Kolyma.

1 500 pages. 1 500 d’histoires, que l’on pourrait appelé un « recueil de nouvelles » écrit par un prisonnier, un Zek, un « crevard » des goulags, ou comme le dirai Chalamov, des camps d’exterminations stalinien. Chalamov connaîtra la détention dès la vingtaine pour n’en ressortir que vers la cinquantaine.

Chalamov n’était pas un prisonnier de droit commun, un truand, ceux là sont la terreurs des camps. Non Chalamov était un « 58 », emprisonné pour activités anti-soviétiques. Ces détenus étaient voués à être exterminer par le travail, par leurs gardes, par les truands, ces derniers étaient considérés comme des personnes à rééduquer et non des ennemis du peuple.

Être un « 58 », nom de l’article condamnant les activités anti-soviétiques dans le « code-penal » de l’ex-URSS de Staline, c’était être condamner à piocher, creuser, pousser des brouettes, être frappé, humilié, violé, assassiné et j’en passe. Vous pouviez être arrêter sur dénonciation, et souvent, vous étiez condamné sans savoir quel avait été votre crime. Dans l’ignorance. Et votre vie de prisonnier commençait sans que vous n’en connaissiez la raison. Et quand vous étiez accusé, il était impossible de ressortir lavé de tout soupçons, impossible de vous défendre. Vous étiez emprisonné et c’est tout.

Être « 58 », c’est travailler plus de 16 heures par jours, sous un froid de moins 60 dégrées (Celsius), c’est trouvé que moins 40 dégrées (Celsius) c’est doux, presque l’été.

C’est avoir les mains bloqués en position fermée à force de tenir les outils.

C’est avoir le scorbut. La pellagre. La dysenterie. Être utilisé comme objet de pari quand les truands non plus d’objets à parier. C’est d’être voler, de n’avoir aucun objet personnel.

C’est se faire voler la photo de sa femme pour que les truands puissent faire une « session de masturbation collective » avec.

C’est voir un autre 58 se faire éviscérer par des truands, ces derniers utiliseront les intestins de la victime pour étrangler un autre 58.

C’est être victime, 24 heures sur 24. Ne plus avoir de contact avec sa famille.

C’est d’être utilisé comme simple pion dans la politique, le microcosme concentrationnaire.

C’est de travailler jusqu’à l’épuisement total, physique et moral. Avec le ventre vide.

Si vous êtes une femme, c’est de se faire violer, en groupe. Et j’en passe…

Prisonnier de la Kolyma construisant la « route des ossements». Je vous laisse deviner pourquoi cette route se nomme ainsi…

Varlam a vécu tous cela juste parce qu’il avait dit qu’il appréciait un poème de Bakounine…

Je pourrai continuer encore. La lecture de ces 1 500 pages étaient éprouvante. Varlam Chalamov raconte ses histoires à la troisième personnes, ou à la première. Se livre contient tout ses récits, certaines histoires se répètent mais apportent toujours un nouveau détail ou point de vue de l’auteur. L’écriture à là troisième personne est un fait commun dans la littérature, elle permet aux victimes de s’exprimer plus « librement », donnant une certaines distance pour leurs permettre d’écrire.

Chalamov lors de sa deuxième arrestation en 1937

La lecture de cette œuvre immense vous hantera la nuit. Comme un bon roman d’horreur, sauf que se que vous avez lu a été vécus par des centaines de milliers de personne. Hommes, femmes et même adolescent. Vous en sortirez exténué. Vous ne verrez plus un mélèze comme avant. Une pioche, une pelle, une cigarette, une cuiller comme avant. Je conseillerai de lire se livre sur un tapis roulant à vitesse maximale pour bien comprendre la souffrance physique et mentale des récits. Votre corp sera ainsi en symbiose avec se que subit votre psyché. Et vous n’avez pas le droit d’arrêter jusqu’à l’évanouissement. Vous trouvez cela stupide ? Je ne l’ai pas lu comme cela bien sur, mais votre corps sentira la douleur lors de cette lecture. L’enfer est stupide. Les camps, les régimes totalitaires sont stupides. Sortez votre tapis roulant et soyez stupide.

Monument dédié aux morts à Magadane. Le visage de la tristesse.

Il n’y a aucune chronologie logique dans se recueil, vous êtes propulsé à Magadane sur une histoire, pour être propulsé à l’hôpital, puis dans la forêt ou dans les mines. Vous êtes perdu vous aussi, Chamalov vous entraîne avec poésie (si si) dans l’enfer. Et l’enfer concentrationnaire ne connaît pas de temps ni de logique.

La route des ossements aujourd’hui.

L’œuvre complète des Récits de la Kolyma est coûteuse. Je sais que l’ouvrage se vends en plusieurs parties. Je vous conseillerai la partie appelée Le gants.

Varlam Chamalov

Chaque histoire est imprégnée d’horreurs, de dénonciations, d’actes inhumains, cruels. Il n’existe pas d’amour dans les goulags, ni de merci. On y meurt, et si on survit aujourd’hui, demain on meurt. On utilise des tracteurs pour creuser des fosses communes, pour y lâcher des cadavres que même la terre gelée de la Kolyma ne veut pas. Rejetant, conservant, le permafrost ne veut pas de l’horreur humaine. Les mélèzes centenaires n’oublient pas, sont les témoins silencieux du massacre de millions d’êtres n’innocents poussés aux dernières limites de la vie.

J’ai omis volontairement de trop parler de politique, de citer l’action des services soviétiques tél que la Guépéou, le NKVD, la Tchéka, les Troïkas, le NKGB, des services qui massacrent et qui se font massacrer à leur tour quand leur horrible travail est fait.

Chalamov compare les camps d’extermination nazis et les Goulags, similaire selon lui, et je suis d’accord. Selon Varlam, les chambres à gaz sont remplacées par le travail forcée à moins 60 dégrée (Celsius) sans protections adéquates.

De loin une des lectures les plus terribles que j’ai eu l’opportunité de faire.

« La détention en camp est une chose atroce qu’aucun homme ne devrait jamais connaître. L’expérience du camp est, à chaque instant, absolument négative. L’homme n’y fait que devenir plus mauvais. Il ne saurait en être autrement. Au camp, il se passe des choses dont un homme ne devrait jamais être témoin »

Varlam Chamalov

Varlam Chalamov peu avant sa mort. Il finira sa vie dans un hôpital psychiatrique.

Jaskiers

30 réflexions sur “Récit de la Kolyma de Varlam Chalamov

    • C’est une question que je me pose souvent. Et je n’ai pas vraiment de réponse. J’ai par contre appris que l’Homme peut être dangereux, égoïste, devenir un monstre quand les circonstances et l’environnement est propice.
      Mais cela ne répond pas à notre question.
      Peut-être qu’au fond de moi, personnellement, j’ai peur de finir dans un tel enfer et que je veux savoir comment un Homme survit à tous ça.
      Merci pour votre commentaire. Et cette question importante sans réponse… À méditer.

      Aimé par 4 personnes

  1. Read Javiers’ great, terrifying article so that we don’t forget what a person is capable of doing, how thin the line between normality and madness is …
    Good job, my friend. 1929 …. it doesn’t seem that long ago.
    Growing up in communism, everything was different and now again and change is about life, death as a break and then on and on

    Aimé par 3 personnes

    • Thanks again Poet for all those important words. I was thinking about you when I was reading, I hope what I’m about to say isn’t disrespectful, but I was thinking If you had lived through communism, if your family was safe during those challenging time. Glad you are here, glad that you are free to create whatever you want.
      Take care !

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  2. De chaque expérience, il faut tenter de ressortir quelque chose de positif, dit-on. Il y a des expériences dont on ne peut pas… De cela on ne peut pas, je crois. L’horreur et la bêtise des hommes sont, comme l’univers, sans limites, mais l’univers peut faire rêver, lui… Chaque livre lu sur le sujet m’a laissé pantoise, vidée, écoeurée. Je ne sais pas si je lirai ce texte, si j’en aurais le courage, il y a comme une absence de lumière dans les yeux de cet homme, comme une profonde tristesse communicative. et déjà lire ce que tu en dis me chavire. Ton article est superbement écrit, vraiment. Merci pour ce partage, Jaskiers, et merci de savoir écrire sur cela, de savoir inviter le regard vers cela, pour qu’on n’oublie pas, jamais…

    Aimé par 3 personnes

    • Merci pour se commentaire superbement écrit.
      C’est une lecture exténuante, honnêtement, j’ai lu ma dose de récits de survivants, mais celui-là a hanté mes nuits et mes journées. Je pensais qu’il était important de parler des camps stalinien qui étaient une horreur, comme ceux des nazis. Mais on oubli trop que les goulags qui ont engloutis des millions de vies.
      Plus de 25 ans d’horreurs tous les jours, le livre ne parle pas de sa liberté, de sa fin de vie. Mais je crois qu’on a une petite idée. Comment vivre après des décennies d’horreurs…
      C’était une question de mémoire aussi, tu as raison. Mais le coup est rude.
      Merci encore pour se commentaire.

      Aimé par 1 personne

      • J’ai vécu presqu’un an en Russie d’URSS, ça n’était pas le goulag, non, pas la Sibérie non plus, mais ce quotidien-là était déjà terrible. Je n’ai jamais eu envie de retourner en Russie depuis. Et il y a des livres que je n’ai pas pu lire, à cause de cette expérience.
        J’apprends en lisant les commentaires que tu t’appelles Sébastien, je saurai et ne t’appellerai plus Jaskiers. 🙂

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      • Oui, à Voljski, près de Volgograd, ancienne Stalingrad. Je te raconterai un jour, si tu veux, un peu de cette expérience, parce que, un jour, je le souhaite, on prendre un verre ensemble, en terrasse, au bord de la mer…. 🙂 Bonne fin de journée !

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      • La bataille de Stalingrad est mythique, la première grande défaite de l’armée allemande ! J’ai toujours voulu aller voir cette ville en espérant qu’il y ai des sites, des musées sur cette terrible bataille.
        Plus je commence à connaître les personnes ici, plus je me rends compte que beaucoup d’entre vous avez beaucoup voyagé. Je suis un peu jaloux !
        D’accord, avec le soleil aussi j’espère !
        Bonne fin de journée à toi aussi !

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      • Trahison d’Hitler, une de plus, elle lui fut fatale. Je ne sais pas aujourd’hui pour les musées. Quand j’y étais, il y avait des films sur la bataille au Planétarium. Pour le reste, comme je te disais, c’était l’URSS, donc on ne se baladait pas où on voulait. Pour les voyages, comme tu te doutes, nous n’avons pas le même âge, un jour tu découvriras le monde qui t’intéresse… Et puis, je ne sais plus qui disait cela « pour voyager il suffit juste de changer de regard et le déplacer de quelques centimètres », enfin quelque chose du genre, mais l’idée est là…

        Aimé par 1 personne

    • Merci beaucoup Filipa.
      Je ne pensais pas écrire un article dessus. Je ne savais pas comment m’y prendre pour parler de ces horreurs et du travail monstrueux de Chalamov pour écrire se qui s’est passé dans les goulags…
      C’est peut-être la lecture la plus dure moralement que j’ai eu l’expérience de faire. Et je comprendrai que les gens ne puissent pas le lire. Il ne faut juste pas oublier ces horreurs pour qu’ils ne recommencent pas.
      Merci encore Filipa.

      Aimé par 2 personnes

  3. Très bel article … même si l’histoire est très dure mais tristement réelle.
    As-tu vu le documentaire d’Arte sur le Goulag ? Je me demande si le documentaire en 3 parties ne s’est pas inspiré de ce livre … Il faudrait que je le retrouve.

    Aimé par 1 personne

  4. À la fin de ton article je suis partagée par plusieurs pensées qui j’avoue sont déstructurées, je vais tenter de mettre de l’ordre!
    Déjà: quel travail de dingue ! J’adore ta manière de nous embarquer dans ce que tu racontes ! Vraiment super ton article.
    Ensuite, tu m’as tellement emmené que ça a attisé ma curiosité sur ce livre.
    Et j’en viens à me dire que j’ai pas les épaules pour le lire et donc je t’admire d’avoir réussi !
    Un grand bravo !
    Des bisous et prends.. soin.. de toi ! haha ! 😜
    Lili

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    • Merci beaucoup.
      Oui se livre n’est pas un livre porteur d’espoir et qui te donne envie d’embrasser le monde.
      C’était une lecture qui t’assomme, je pense que c’était le but de Chalamov. Pour faire ressentir au lecteur par le biais de ses mots et de son travail sa lutte pour sa survie.
      Merci pour le soutien et prend soin de toi aussi !
      Bise !

      Aimé par 1 personne

  5. Bonjour Jaskiersune levure très sombre en quelque sorte dont on ne peut sortir indemne. Désolée j’ai volontairement évité de lire tout le texte très bien écrit pourtant. En effet d’un caractère plutôt optimiste c’est préférable sans pourtant nier l’existence de toutes ces hirreursy, de ces camps qui ont existé et existent encore certains même à ciel ouvert qui perdurent mais d’une façon plus subtile alirsvque les gens n s’en rendent même pas comptes. Je privilégie toujours la Lumière et la Vie plutôt que l’ombre. Beau dimanche lumineux ☀️☀️☀️😊❤️🙏🍀🌈

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour se commentaire.
      S’est difficile de rester positif après une lecture pareille, un témoignage venant tout droit de l’enfer. Un enfer créé par des humains pour des humains.
      Content de voir des personnes qui restent positives malgré tout se qui se passe et s’est passé dans le monde.
      Il faudrait plus de gens optimiste comme vous.
      Bon dimanche à vous.

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