Seule dans l’herbe.

Je la vois, assise en tailleur au milieu de l’herbe, bien qu’il y ait des bancs et des tables de pic-nique, et elle se dandine, seule.

Un gros casque sur les oreilles, un joint se consume lentement entre ses doigts. Ses cheveux châtains sont coiffés en deux nattes, une à gauche et une à droite, encadrant presque son visage.

Les yeux fermés, elle danse assise, secouant ses épaules, remuant la tête. Elle sourie parfois, levant sa tête en direction du soleil.

Les gens passent, la regardent mais ne bronchent pas. Elle est dans son monde à elle, dans son truc. Étonnamment, personne ne rigole ou ne semble la juger.

En elle nous envions peut-être son courage, courage d’être dans son truc à soi en public. Elle ne gêne personne.

Elle semble en transe, et à l’observer, vous pourriez aussi tomber dans une sorte de zone rien qu’à vous. Je ressens cette chose, je suis heureux pour elle, elle fait ce qui la rend heureuse sans se soucier du regard des autres. J’ai quelques angoisses, celle qu’un homme vienne la déranger dans son trip. Elle ne demande rien à personne, n’embête personne, les yeux toujours fermés, j’ai peur qu’un type qui se prends pour un Don Juan, un de ces hommes qui se croient tout permis, comme boire une canette de bière pour la jeter dans le cours d’eau pas loin, ne vienne la déranger. Mais si un homme l’approchait ? Mais si ? Elle se fiche des « mais si ». Son audace à être dans son monde éloigne les gens qui ne sont pas invités à partager ses moments. Heureusement, tous le monde passent son chemin sans l’embêter. Heureusement, ils semblent tous pressés.

Je ne la regarde que par intermittence, je ne veux surtout pas avoir l’air d’un de ces types bizarres qui fixent les femmes. Mes mon regard est irrésistiblement attiré vers elle et sa danse.

Depuis que je l’ai vu, je me demande quel genre de musique elle écoute. J’imagine qu’elle plane sur du M83. Enfin, c’est le genre d’effet que ces musiques me font.

Je m’imagine être un photographe de rue, la prenant en photo puis aller lui demander si elle est d’accord avec ça et pourquoi pas tirer un latte de son joint si elle me le propose. Où même entamer une conversation. C’est là que je bloquerai, lui demander si elle fait ça souvent, lui poser des questions sur cette activité qui semble la rendre heureuse me mettrai mal à l’aise. Je ne voudrai pas qu’elle pense que je la juge. Au final, c’est plutôt de l’admiration. Et elle n’a pas à se justifier.

Je m’allume une cigarette, je la vois bouger son buste lentement de gauche à droite, les bras écartés, les mains dessinant de souple et gracieux mouvements, elle est tranquille, carrément dans un univers différent du nôtre.

Moi, je suis assis sur une table de pic-nique gravée d’insultes et de noms, une cigarette à la main, tendu mais fasciné. Je suis tout le contraire de cette femme, et pourtant j’aimerai avoir cette confiance, de danser et d’être dans mon monde, au milieu des gens et de leur jugements.

On peut être différent de quelqu’un, diamétralement opposé et s’admirer, se respecter, s’envier même.

Je me lève et je repars, j’espère qu’elle continuera à s’évader de cette manière, sans personne pour la gêner. J’espère un jour atteindre ce degré d’amour propre.

J’espère, et elle, agit.

Respects.

Jaskiers

10 réflexions sur “Seule dans l’herbe.

    • Merci beaucoup, c’est beaucoup trop gentil !
      Ce n’est peut-être pas compliqué mais peu de personnes auraient le cran de le faire. Je crois, peut-être à tord, que c’est très français de ne pas, comment dire… ne pas dévier de la « norme ».
      En tout cas, ça a l’air de agréable de se lâcher un peu comme ça.
      Merci de m’avoir lu !

      Aimé par 3 personnes

  1. Mais savez-vous que vous faites un peu comme elle ? Parce que votre œil d’auteur fait que vous êtes vous aussi dans « votre truc », votre monde à vous. Les idées qui s’agitent en vous quand vient l’inspiration, c’est un peu comme de la musique d’où les mots jaillissent et dansent sur le papier. J’ai pris beaucoup de plaisir à vous lire. (La timidité est souvent assortie d’une certaine sensibilité et cela, c’est un don). Belle et douce journée !

    Aimé par 3 personnes

  2. Magnifique texte, bravo !
    Elle est comme un miroir pour le personnage, car sans s’en rendre compte, il vit la même chose, seul son mental l’empêche d’être vraiment lui-même, sans se soucier du jugement d’autrui, jugement égotique qui n’appartient qu’à eux-mêmes.
    Bien étudié également ce sentiment protecteur paternaliste qui n’aurait fait que perturber ce moment magique.
    Encore !

    Aimé par 2 personnes

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