Le grand voyage – Jorge Semprun

Quatrième de couverture : « Il y a cet entassement des corps dans le wagon, cette lancinante douleur dans le genou droit. Les jours, les nuits. Je fais un effort et j’essaye de compter les jours, de compter les nuits. Ça m’aidera peut-être à y voir plus clair. Quatre jours, cinq nuits. Mais j’ai dû mal compter ou alors il y a des jours qui se sont changés en nuits. J’ai des nuits en trop ; des nuits à revendre. Un matin, c’est sûr, c’est un matin que ce voyage a commencé… ». Jorge Semprun a reçu le prix Formentor et le prix littéraire de la Résistance pour Le grand voyage qui retrace sa propre expérience de la déportation.

La déportation en train vers les camps de la mort raconté par Jorge Semprun, réfugié espagnol de la guerre civile d’Espagne (il sera surnommé le « rouge espagnol » par la dédaigneuse bureaucratie française de cette époque), pour avoir fait parti d’un réseau de Résistance. Son récit jongle entre la terrible promiscuité des wagons à bestiaux, ou hommes, femmes et enfants sont entassés, sans nourriture, sans eau, sans intimité, hanté par la soif, hanté de savoir où ils arriveront, si ils arrivent vivants du moins, et des récits de l’intérieur du camps, de ses horreurs, de sa libération ou la joie de la liberté retrouvée se confond avec le traumatisme, dans l’impossibilité d’expliquer l’enfer des camps aux « autres », l’incompréhensible silence des villageois vivant à côté du camps. Retrouver son Espagne natal ne soignera pas les terribles souvenirs qui restent ancré en lui.

Jorge Semprun a décidé d’écrire sur sur cette déportation des années après se cauchemars. Il me reste à lire de lui un autre ouvrage : L’écriture ou la vie. Dans certains des passages de son livre Le grand voyage, il semble que l’écriture l’aide à exorciser ses traumatismes, mais le titre du prochain ouvrage que je vais lire m’intrigue et je suis peut-être dans le faux. Bien sur, j’écrirai sur la lecture de L’écriture ou la vie mais pas tout de suite, la lecture de ce livre me demande du temps pour emmagasiner ce que l’Homme peut faire à un autre.

Petit passage du livre : « Cette certitude éblouissante dans les tons gris, les grands sapins, les villages pimpants, les fumées calmes dans le ciel de l’hiver. Je m’efforce de garder les yeux fermés, le plus longtemps possible. Le train roule doucement avec un bruit d’essieux monotone. Il souffle, tout à coup. Ça a dû déchirer le paysage d’hiver, comme ça déchire mon cœur. J’ouvre les yeux, rapidement, pour surprendre le paysage, le prendre au dépourvu. Il est là. Il est simplement là, il n’y a rien d’autre à faire. Je pourrais mourrir maintenant, debout dans le wagon bourré de futur cadavres, il n’en serait pas moins là. […] Nous pouvons tous mourrir, moi-même […] et le vieux qui hurlait tout à l’heure, sans arrêt, ses voisins ont dû l’assommer, on ne l’entend plus, elle serait quand même là, devant nos regards morts. Je ferme les yeux, j’ouvre les yeux. Ma vie n’est plus que ce battement de paupières […] Ma vie a fui de moi, elle plane sur cette vallée d’hiver, elle est cette vallée douce et tiède dans le froid de l’hiver. »