Mon homme à la mer

C’était une croisière d’été. Il y avait un melting-pot de personnes de tout bord sur le paquebot.

Faby faisait sa première croisière, mais ce n’était pas des vacances, non. En tant qu’animateur, son job n’était pas de tout repos. Il fallait divertir les vacanciers, leurs proposer des activités variées. Carnavals, karaoké, sport, spectacles. Ses collègues étaient pour la plupart des jeunes gens, comme lui. Il avait des affinités avec certains et avec d’autres, juste une entente cordiale. Ne surtout pas faire de vague, aucun conflit n’était toléré, du moins aucun conflit qui nuirait au bon déroulé de la croisière. Les conflits venaient principalement des vacanciers. Tout les âges, toutes les origines s’y mêlaient. Et bien sûr, tout les caractères.

Des disputes éclataient, bien plus souvent que les gens peuvent peuvent le croire. On avait beau être sur un immense paquebot dernier cri, avec tout ce que pouvait désirer un vacancier, rester dans un lieu clôt, sans possibilité de s’en écarter entraînait des disputes, des bagarres, des heurts de toutes sortes. C’est pour cette raison que Faby et ses collègues avaient pour objectif de divertirent cette masse.

Sauf que, malgré toutes ces activités, les vacanciers semblaient toujours trouver un prétexte pour provoquer des disputes. Faby pensait que c’eut été une opportunité en or pour un anthropologue d’observer ces êtres humains ayant dépensés une coquette somme pour voguer autour du monde, prendre du bon temps mais qui trouvaient le moyen de pimenter leur séjour de péripéties. Péripéties puériles la plupart du temps. Ils s’étaient divisés en groupes, comme dans les télé-réalités, et cherchaient à nuire aux autres groupes. Les adultes se comportaient comme des enfants gâtés, pendant que leurs enfants, eux, profitez pleinement de leur pause estivale, ne donnant aux organisateur qu’à soigner leurs petits bobos.

Ils étaient devenus de vrais enfants, ces adultes. Toujours, ils devaient garder un œil sur les tensions prêtes à éclater. Toujours être sur ses gardes. Ne jamais élever la voix, c’était l’une des directives de la compagnie : surtout ne jamais élever la voix, ni gronder un client. Ils avaient payer et n’étaient pas là pour recevoir une semonce. Le client est roi.

Tout allaient plus ou moins bien sur le paquebot, deux semaines s’étaient écoulées. Tout basculât dans la matinée du lundi de la troisième semaine.

Faby avait le droit à un peu de repos le lundi matin après avoir occupé ces adultes-adolescents pendant tout le week-end. Il pensait que les touristes profiteraient eux aussi de leur lundi pour se reposer, flâner, profiter de leurs vacances bien méritées (et dûment payées !) mais c’était être trop optimiste.

Une sirène retentît, le levant du lit, lui et ses autres collègues en congés. C’était l’alarme qui signalait la pire chose qu’il puisse arriver à quelqu’un sur un paquebot au milieu de l’Atlantique ; c’était le signal d’avertissement d’urgence, une personne avait disparue.

Faby enfila son short kaki clair et son polo blanc floqué de son nom et du logo de la compagnie. Tel des militaires appelés au combat, lui et ses collègues s’habillèrent en vitesse et sortirent en direction du pont principal, là où il y avait du mouvement, où il y avait le plus de vacancier.

Des visages crispés, des femmes et des enfants qui pleurent, cela ne présageait rien de bon, pensait Faby.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? » C’était les mots de chaque employés, on leur répondait, entre les pleurs des enfants et les lamentations des parents qu’une dispute entre un couple avait éclatée et que l’homme avait apparement sauté à la mer.

Faby sentit son estomac se crisper, c’était peu probable que cela arrive, la compagnie leur avait dit de laisser ce genre de problème au capitaine du bâtiment et ses hommes. Mais aucun homme ou femme du capitaine n’était sur le pont. Ils n’étaient nul part à première vue.

Quand on demanda qui avait déclenché l’alarme, un passager se justifia, c’était lui mais pour une bonne raison, quelqu’un s’était jeté à la mer !

Entre les pleurs, les cris, les paroles des hommes qui se montraient courageux, seulement par leurs paroles et propositions insensées, il fallait se frayer un chemin et atteindre la barrière de sécurité.

C’était ici, que l’homme, après s’être disputé avec sa compagne, avait sauté. Où était la femme ? On l’avait ramenée dans sa chambre, accompagnée d’autres femmes pour la conforter dans son malheur.

Une question taraudait Faby, avait-il été victime d’une agression ? S’était-il vraiment jeté par dessus bord de son plein gré ?

Le capitaine arriva. Lui aussi, posa les mêmes questions que Faby et ses collègues, ils obtint les mêmes réponses. Il demanda à un de ses matelots de sortir sur le pont supérieur, réservé au capitaine et à ses mousses, pour scruter la mer avec des jumelles spéciales, dernières pointes de la technologie, pouvant capter la chaleur d’un corps en pleine mer. Il y avait bien plus de cinq minutes qu’il avait sauté, les chances de le retrouver vivant était quasi-nul, pauvre diable au beau milieu de l’Ocean Atlantique.

Le capitaine donna ses ordres par talkie-walkie, mettre le bateau au point mort et scruter. Faire marche arrière était impossible car ils perdraient la position exacte, ou supposée, de l’homme.

Le capitaine c’était sûrement posé la même question que Faby, l’avait-on poussé à la mer ? C’était presque impossible qu’une personne puisse, de son plein gré, sauter de si haut, dans une mer froide, au milieu de nul part. Si ça avait été un suicide, il y avait des moyens plus rapide pour se donner la mort.

Le capitaine au cheveux poivre et sel et à la barbe longue et bien taillée (il ne lui manquait qu’une pipe et il était l’archétype du capitaine de bateau des romans et des films) demanda à ce qu’on aille chercher la femme du plongeur. Il allait falloir poser les questions, les vraies, difficiles, celles qui fâchent même dans une situation pareille, le capitaine se sentait chargé de les poser et d’éclaircir la situation. Il savait aussi que jamais ils ne retrouveraient cet homme, il était perdu, mort, il allait rejoindre les Léviathan de Melville, il était peut-être même déjà parmi eux. Sauf que lui avait rejoins Achab et ses fidèles en enfer. L’animal ne séjourne jamais en enfer.

La femme arriva. Faby fut surpris, aucun chagrin ne semblait marquer son visage, aucune inquiétude, aucune tristesse.

Le capitaine ne prit pas de gants et lui demanda tout de go ce qu’il s’était passé.

La femme répondit que son homme était jaloux, possessif. C’était devenus impossible à vivre, il avait choisis de sauter.

Avait-il eu des idées suicidaires avant ? Oui, il menaçait sans cesse de se tuer. Maintenant c’était fait.

Que ressentait-elle ? À la stupeur générale, voici ce qu’elle répondit :

Il y a pleins d’autres hommes dans le monde. Autant qu’il y a de poissons dans la mer.

Tous étaient resté bouche-bées. Certains émirent un son de surprise et même de protestation.

Puis elle reprit la direction de sa cabine.

Faby était lui aussi resté coi. Que penser de cette réaction ? Fallait-il blâmer cette femme qui, au final, n’avait dit que ce qu’elle pensait, même si cela était violent ?

Faby décida de ne pas juger, l’être humain est plein de ressource et parfois cache ses traumas sous une forme atypique.

L’escale à New-York vit l’interventions de la police, des interrogatoires, une investigation. La croisière fut annulée.

C’était la première et dernière croisière de Faby, car au milieu de la mer, l’Homme semble trop dangereux, versatile, fragile, pour être côtoyé. Il fallait sûrement être né sur la mer ou dans un port pour supporter de réaliser que l’être humain est infime devant l’immensité de la mer, de la planète. De n’être rien et l’accepter. Qu’importe qui l’on est, qui l’on était ou qui nous serons, l’immensité des océans et des mers étaient là pour nous le rappeler. Et à ceux qui ne l’acceptaient pas, parfois, ils plongeaient en pleine mer et finissait par ne faire qu’un avec l’immensité. Peut-être était-ce là leur seule vraie contribution à l’univers.

Jaskiers

L’enfer rôde sur la mer

Le cri est strident, « Le diable se dirigent vers nous ! Ohé ! Le diable en a après nous ! »

Les hommes du Wigram se réveillent sans se faire prier, c’est le branle-bas de combat. On se bouscules pour aller à son poste, les canonniers et boutes-feu se postent derrière leurs canons, prêts à lâcher une bordée au premier ordre.

Antoine, le bosco, posté sur la dunette, sort sa longue vue, la dirigeant sur 360 degrés.

« – Mais qu’est-ce que c’est que ça ! Antoine tu peux me dire ce que c’est !

  • C’est une boule de feu ! On dirait un… un soleil ! Un petit soleil ! »

Tous les hommes se relèvent de leurs postes pour chercher de leurs propres yeux les paroles terribles d’Antoine.

À l’horizon, venue de l’ouest, une forme rougeâtre est visible, avec un peu de concentration, certains matelots jurent que cette chose approche.

La forme semble être triple dans la longue vue du bosco, il peut voir cette chose de feu, son reflet sur la mer et ce phénomène curieux qui reflète cette énigme juste au dessus de la ligne d’horizon, comme trois cavaliers de l’Apocalypse parfaitement alignés à la verticale.

« – Antoine, qu’est-ce que tu vois exactement !

  • C’est une chose en flamme mon commandant.
  • Ça vient vers nous ?
  • Ça vient pas de doute.
  • À quelle vitesse ?
  • Je dirais… , Antoine prend son loch, éclair le cadran en l’approchant d’un brasero. Je dirais 35 noeuds mon commandant !
  • Trente-cin… Bon dieu. Faisons lui face à notre bâbord, je veux les canons prêts a lâcher une bordée sur ce… machin. »

Le Wagram fait un quart de tour sur la droite, le contre-amiral Kerjulien approuve de la tête en regardant le timonier.

« – À bâbord, je veux 5 canons d’anges à deux têtes, 5 autres de boulets pleins. Prêts à canonner à mon signal !

  • Oui commandant ! »

Les boutes-feu préparent leurs baguettes, prêts à en enflammer la mèche d’étoupe. Dans la nuit, aucune lune, aucune étoile, les braseros et torches du Wagram vacillent, laissant voir des ombres sur les faces crispés des matelots. Elles dessinent de curieux visages sur celui balafré du contre-amiral, créant l’illusion de lui ajouter, le temps d’une seconde, d’autre cicatrices avant de disparaître. Ses rides semblent se multiplier avec le jeu de lumière erratique, lui donnant des airs de vieillards. Ses pupilles sont rouges, tel un possédé, tel ceux qui entrent en transe dans les lointaines terres hindoues durant ces étranges cérémonies dédiées à Shiva.

« – Commandant, je pense… je pense qu’il dévie de sa trajectoire et met le cap dans notre direction !

  • Je le sais ! On… ne regardez pas trop cette… chose en feu, rien de tel pour vous éblouir.
  • Mon commandant, c’est quoi ce truc ? »

Le commandant allume sa pipe à l’aide d’un petit tisonnier qu’il avait préalablement chauffé à un brasero.

« – Ça… c’est une putain de légende, une légende vraie !

  • Que voulez-vous dire mon commandant ?
  • Ce que je veux dire ? C’est que si nous ne le coulons pas, nous seront morts.
  • Évidement…
  • Évidement quoi sous-fifre ?!
  • Pardon mon commandant.
  • Ce truc là messieurs, c’est le diable en personne ! C’est un navire en flamme, qui terminera sa mission infernale soit coulé, soit en nous coulant.
  • Chef, peut-être qu’on pourrait essayer de le perdre !
  • Inepties ! Conneries ! Ce machin vient pour nous envoyer en enfer, j’ai… il… on a trop péché ! Trente-cinq noeuds ! T’as pas entendu Antoine ! Notre Wigram dépasse difficilement les 10 noeuds !
  • Et si on manœuv…
  • Tu pense pouvoir l’esquiver ? Ah ! Ce machin va vouloir se repaitre de nous, c’est intelligent, cela nous est destiné ! Allez me chercher Spark ! Il n’est pas là, doit être en train de prier sa mère au carré.
  • Oui chef.
  • Et dite lui que si il ne ramène pas son cul ici, je lui fourre mon tisonnier dans l’œil !
  • Oui chef !
  • Du nerf ! »

Le commandant s’approche du charnier et s’asperge le visage d’eau, maintenant, les flammes du navire lui donnent un teint translucide. Les yeux braqués sur le navire en flamme qui approche à grande vitesse.

« – Putain, on dirait… sa carcasse… mais y’a encore les voiles mais c’est… tout en feu !

  • Antoine, arrête de le regarder, tu vois le diable merde ! Arrêtez de le regardez ! Soyez prêt, foutrement prêt à canonner cette terreur ! On aura pas de deuxième chance !
  • Commandant…
  • Spark petit enculé !
  • Désolé mon com… »

Cosmao Kerujulien prend la tête de Spark entre ses mains pour la placer en vue du navire enflammé.

« – C’est de ta faute ça enfant de putain !

  • Commandant… je suis désolé !
  • Tu sais ce que je vais être obliger de faire hein ?
  • Pitié non ! Non ! Laissez moi une chance, une… »

Le commandant lui tranche la gorge, Le corps de Spark, refusant la mort, fait des soubresauts. Le contre-amiral tourne et retourne sa dague dans le cou de Spark, on entends les tendons et les nerfs se défaire et le bruit de scie que fait la lame sur les os du cou de l’infortuné. Le commandant s’acharne, pose le corps du mort à terre et le décapite.

En brandissant la tête, il se déplace jusqu’aux gaillard avant, se tourne face au vaisseau brûlant qui n’est plus qu’à une moitié de mille et hurle :

« – Voici ! Voici Chtuhulu ! Regarde, j’ai accompli ta vengeance ! Chtuhulu, voici mon offrande, épargne moi, mes hommes et mon navire ! Prend-le ! Par pitié ! »

Ces derniers mots sont dits dans les sanglots. Tous les matelots le regardent, son uniforme est tacheté de substance noir, dégoulinante. Son corps a l’air d’une ombre, brandissant en l’air la tête de Spark comme Persée avait dû brandir celle de Méduse devant Phinée et ses sbires.

Les canonniers placent leurs canons dans leurs sabords respectifs, les boutes-feu enflamment leurs baguettes.

« – Chtuhulu je ne mérite pas ta colère. C’est lui, dont je tiens la tête, qui t’as offensé ! Lui a brisé son serment, pas moi ! »

Antoine ne peut s’empêcher de regarder le navire en feu, il croit même voir un visage, une terrible vision, un crâne à la mâchoire immense sortir puis, le fracas des canons firent vibrer l’air.

Les boulets percutent le vaisseau du diable, éclatant sur sa proue, des esquilles mêlées aux étincèles emplissent l’air, les anges à deux têtes fendent les voiles enflammées mais le vaisseaux fantômes ne ralentit pas.

Une seconde de silence, comme si l’oxygène du monde entier avait disparue, les matelots se regardent, à l’ombre des flammes ils ont l’air de spectres.

Le diable de vaisseau émet un son rauque, à faire exploser les tympans, des matelots en paniquent s’apprêtent à sauter à l’eau dans l’embarcation de sauvetage, le contre-amiral, reste debout, il a baissé les bras et la tête. Il est le premier percuté par le navire.

Soudain, tout le vaisseau prends feu, le bois craque et semble même hurler, le métal se tords, les feux de l’Enfer s’effondrent sur les marins.

L’instinct de tous les matelots est de sauter à l’eau, dans un dernier réflexe de conservation, ils sautent par dessus bords mais la mer n’est plus que flammes. Tel un feu grégeois, les marins sautent à leurs pertes, se consument, brûlés dans l’eau.

Tout se désagrège, l’oxygène n’existe plus pour les hommes encore conscients. Ils préfèrent mourir immédiatement plutôt que d’être les témoins de cette horreur. Préférant une mort rapide que de finir mangé par les flammes un mousse se tranche la gorge, l’autre s’enfonce son poignard dans le ventre, un autre encore plonge, la mer n’est plus un espoir, il brûle. On ne sait comment mais il reste à la surface et pousse des cris d’agonie avant que les flammes se repaissent de son visage.

Les mats s’affaissent, se donnant au feu pour mieux le nourrir, tout n’est que vision d’enfer, des silhouettes titubent et s’affaissent à genoux, des torches humaines sautent dans les lames de feux, des gerbes enflamment chaque parcelles de navire et de corps humains. L’air est emplie de petit débris qui se consument, comme des fées éphémères dont la vie est écourtée net par le présent à l’humanité de Prométhée.

Puis une énorme explosion finit de compléter le tableau d’apocalypse, le feu ayant atteint les réserves de poudres. L’atmosphère aux alentours hurle, comme si elle aussi pouvait sentir la souffrance.

Et le calme reprend ses droits. La mer s’est éteinte, des débris encore fumant flottent et sifflent au contact de l’eau, les squelettes des deux navires embrasés restent encastrés l’un dans l’autre comme des amants maudits.

Une immense lame engloutit les deux carcasses. Une épaisse fumée s’échappe de la mer puis s’évapore.

La vie reprend ses droits. Les flots sont calmes. Rien ne les perturbent, l’équilibre est revenu.

Crédit image : Pinterest

Récit inspiré par « Chtuhulu » d’H.P. Lovecraft et par « Moby-Dick » d’Herman Melville.

Jaskiers