Le livre noir par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman

Quatrième de couverture :

Le 22 juin 1941, les troupes allemandes envahissent l’Union soviétique. « L’opération Barberousse » est, aux yeux d’Hitler, le début de la guerre d’anéantissement du « judéo-bolchevisme ».

Alors que son armée est obligée de reculer, Staline accepte la création d’un Comité antifasciste juif. Au cours d’une tournée aux États-Unis, une délégation de ce comité rencontre Albert Einstein qui suggère que soient désormais consignées dans un « livre noir » les atrocités commises par les Allemands sur la population juive d’URSS.

Réalisée sous la direction d’Ilya Ehrenbourg et de Vassili Grossman, cette relation « sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945 » est assez avancée en 1945 pour être envoyée au procureur soviétique du procès de Nuremberg, puis aux États-Unis où elle est publiée.

L’édition russe du « livre noir », elle, ne verra jamais le jour : d’abord censurée, elle sera définitivement interdite en 1947.

En 1952, les principaux dirigeants du Comité antifasciste Juif sont condamnés à mort et exécutés d’une balle dans la nuque.

Après l’écroulement de l’URSS et grâce à Irina Ehrenbourg, la première édition intégrale en russe du Livre noir a enfin pu être publiée en 1993 à Vilnius.

La présente édition se veut le plus fidèle possible à ce livre retrouvé, terrible page d’histoire directe et témoignage bouleversant.

Cher(e)s lecteurs et lectrices, habitué(e)s du blog, je pense que depuis tous le temps que vous me suivez, vous avez remarqué à quel point la Shoah tient une grande place dans mes lectures. Depuis tout petit, j’essaie de comprendre ce qu’il s’est passé après être tombé par hasard sur un livre de mon grand-père sur l’Holocauste.

Je ne sais pas ce que je recherche. Je me contente de lire, beaucoup, de récit sur cette tragédie et j’emmagasine l’horreur, comme si j’étais une éponge. J’ai l’impression que je le dois, pour les victimes et les survivants. Je ne fais que lire après tous, je n’ai pas vécu de tels horreurs mais quelque chose en moi me pousse à lire ces témoignages pour ne pas oublier. Dans ces temps troublés, je crois qu’il est important de se rappeler comment tout bascule, à une vitesse vertigineuse. Ces lectures permettraient à certaines personnes de relativiser la situation et à faire de notre monde un endroit plus humain.

Ce livre représente l’ouvrage le plus horrible sur le génocide des Juifs par les allemands durant la Seconde Guerre Mondiale sur le front de l’Est. Une véritable entreprise d’extermination des Juifs et des Russes. Aucunes pitiés de la part des bourreaux, allemands, lettons, ukrainiens, roumains ect…

Fort d’avoir lu le journal de guerre et les deux fresques magnifiques de Vassili Grossman sur la mythique bataille de Stalingrad ; Vie et destin et Pour une juste cause, je savais que l’homme, l’écrivain, l’humaniste (?) russe était un homme intègre, talentueux et courageux. Il est le principal collaborateur de ce livre.

Je ne connais que sommairement Ilya Ehrenbourg, journaliste, comme Grossman, bon écrivain, je me suis dis qu’il fallait sauter le pas et le lire, dans cet ouvrage. J’ai découvert le travail de Ehrenbourg. Une plume émouvante mais gorgée de propagande soviétique.

J’ai encore en tête ma lecture de la découverte de Treblinka par Vassili Grossman. Un récit que nous devrions lire à l’école tellement est puissant et émouvant ce texte de la découverte par un russe Juif d’un camp d’extermination nazie. J’ai aussi en tête cette immense fresque qu’il a écris sur la bataille de Stalingrad, , œuvre de toute une vie, Vassili se l’est vu retiré par le KGB. Anéanti par la disparition du travail le plus important de sa vie, il trouvera le papier carbone qu’il a utilisé pour écrire son roman, l’envoya en deux exemplaire au-delà du rideau de fer ou ses deux livres seront publié. Romancier qui a vite découvert les dangers du communisme durant la guerre, son talent est digne de celui des plus grands écrivains russes, courageux et poétique dans ses écrits, cela lui coûtera sa santé et des démêlés avec la terrible justice soviétique. Il échappera de peu à une punition sévère.

Comment vais-je bien pouvoir parler de se livre ?

Ce que je savais sur Ilya Ehrenbourg était éparse. Je savais qu’il était parti en Espagne, couvrir la guerre civile espagnole pour le compte d’un journal russe (par ailleurs, il y rencontrera Hemingway), qu’il était un grand ami de Grossman même si des tensions sont apparu à cause des doutes sur le communisme de ce dernier. Il était aussi bien connu de Staline. Il était le journaliste le plus lu d’URSS. En tous cas, pas besoin de vous dire à quel point il était dangereux d’être lu par Staline. Lui aussi passera à travers les mailles des purges antisemites de Staline. Ce ne sera malheureusement pas le cas de beaucoup de collaborateurs du Livre Noir.

Le publication du livre noir a été un combat, politique surtout. Dans l’URSS de Staline jusqu’a l’effondrement du mur de Berlin.

A cela, il faut ajouter plusieurs points de vues divergeant sur la construction et direction du livre. Ehrenbourg voulant des récits de survivants et de témoins uniquement, Grossman voulant apporter à ces témoignages des réflexions. Ce dernier aura gain de cause.

Bien qu’Ehrenbourg quittera le navire, son travail sur le projet ayant été considérable, il sera crédité aux côtés de Vassili.

Le travail des traducteurs est impressionnant. Ils ont réussis à retrouver les originaux, grâce à la fille d’Ehrenbourg, du Livre Noir, permettant au traducteurs de rajouter les passages censurés par les organes de censures soviétiques. Il est bien sûr à nous de faire attention à la propagande russe, pas vraiment subtile, disséminée dans les récits. Seul les récits écrits par Vassili Grossman semblent omettre cette dimension propagandiste, du moins l’apposer avec plus de tact, de distance et de discrétion. Il est d’ailleurs difficile d’oublier que la majorité des auteurs de ce livre ont été exécutés, ainsi que beaucoup de survivants des horreurs nazies, par les purges staliniennes. Parce que Juifs, parce que fait prisonnier par les allemands au lieu de se battre jusqu’à la mort, parce qu’avoir survécu à l’horreur nazie signifiait, pour Staline, un certain degré de collaboration avec l’ennemi.

La fin du livre contient les portraits de ces auteurs/collaborateurs qui ont aidé à la création de ce livre pour l’Histoire et la mémoire du peuple Juif exterminé en Europe de l’Est. La plupart, hommes et femmes, ont été exécuté par Staline. Hitler mort, Staline a continuer la persécution des Juifs d’Europe de l’Est. (Voir mon article sur l’ouvrage de Timothy Snyder : Terre de sang L’Europe : entre Hitler et Staline.)

Sur le livre maintenant.

J’ai appris que plusieurs centaines (milliers ?) de ghettos ont existé. Dans des villes et des villages et des hameaux perdus de l’Europe de l’Est.

Que les femmes et les enfants étaient souvent enterrés vivants, pour économiser les balles. Les bébés étaient attrapés par les pieds pour être fracassés sur le sol devant leurs mères.

Qu’il existait moult camps de concentrations. De petites tailles mais tout aussi cruels et meurtriers que les plus grands et les plus connus par le grand public.

Que les massacres perpétués à Oradour-sur-Glane et Tulles en France étaient commis quotidiennement sur le front de l’Est. D’ailleurs, je crois que les unités ayant commis ces exactions en France venaient du front russe.

Que la torture et l’humiliation étaient une partie importante du génocide. Tuer n’était pas suffisant, il fallait humilier.

Que les bandes de partisans soviétiques n’étaient pas une légende et que beaucoup de Juifs les ont rejoin et ont combattu les nazis armes à la mains, beaucoup préférant donner chèrement leurs peaux, femmes, enfants et hommes confondus.

J’ai, comme toujours pour ce genre de livre, hésité à partager des extraits de l’ouvrage avec vous. Comme vous en avez sûrement conscience, le livre contient des horreurs perpétrées par l’être humain sur d’autres êtres humains, des humiliations, des meurtres et des tortures que personnes n’auraient imaginé. Une preuve, comme si l’on en avait encore besoin, que l’Homme est le pire des animaux.

Dire que ces exactions font parties du passé n’est malheureusement pas vrai. Les camps de concentrations pour les Ouïgours en Chine en est la preuve. Et si ce n’était que ça…

Tous les jours, des innocents sont opprimé sans que personne ne bouge le petit doigts.

J’ai décidé de partager avec vous une poignée d’extraits extrêmement choquants. Ne les lisez pas si vous ne le sentez pas.

Extraits :

ATTENTION LES EXTRAITS SONT CHOQUANTS

Dans la note du 8 septembre 1944 intitulé « Le projet du Livre noir mentionné par Ehrenbourg et destinée aux ‘instances compétentes’ [Staline], il était dit : ‘Ce livre sera constitué de récits de Juifs rescapés, de témoins des atrocités, d’instructions des autorités allemandes, de journaux intimes et de témoignages de bourreaux, de notes et de journaux de personnes ayant échappé aux massacres. Ce ne sont pas là des actes, des procès verbaux, mais des récits vivants qui doivent faire apparaître la profondeur de la tragédie.

Il est extrêmement important de montrer la solidarité de la population soviétique. (…) Il est indispensable de montrer que les Juifs mouraient courageusement, de s’arrêter sur les actes de résistance. – Ilya Ehrenbourg

Les jours d’orgies, les SS ne tiraient pas. Ils transperçaient la tête des prisonniers avec des pics ou bien la fracassaient à coups de marteau, ils les étranglaient et les crucifiaient en leur enfonçant des clous dans la chair.

On faisait entrer les Juifs dans une immense salle qui pouvaient contenir jusqu’à mille personnes. Les allemands faisaient passer dans les murs des fils électriques qui n’étaient pas isolés. Les mêmes fils passaient dans le sol. Lorsque la salle était plein de gens nus, les allemands branchaient le courant. C’était une gigantesque chaise électrique dont n’imaginait pas qu’elle pu être inventé, même par l’esprit le plus malade.

Il avait construit une cage en verre sur un mirador. On y mettait un Juif qui mourrait à petit feu à la vue de tous.

La nuit, les allemands attaquaient les maisons Juives et en tuaient les habitants. Ces meurtres étaient perpétrés de façon particulièrement cruelle : on crevait les yeux des victimes, on leur arrachait la langue, les oreilles, on leur défonçait le crâne.

Les petits enfants, dès qu’on les avait fait descendre des camions, les policiers les enlevaient à leurs parents et leur brisaient l’échine contre leur genou. Les nourrissons, ils les lançaient en l’air et leur tiraient dessus, ou bien ils les attrapaient sur la pointe de leur baïonnettes, et les jetaient ensuite dans les fosses.

Deux Juifs avaient été découverts dans leurs caches. Les allemands en jetèrent un à terre et lui recouvrirent le dos de morceaux de verre, puis ils ordonnèrent au second de lui marcher dessus.

Les petits enfants, épuisés et faibles, se mirent à pleurer : leurs petits bras se fatiguaient et retombaient tout de suite. Pour la peine, on les leur coupait avec des poignards, ou bien on leur rompait la colonne vertébrale, ou bien encore, élevant l’enfant au-dessus de sa tête, le fasciste le jetait de toutes ses forces sur la chaussée pavée : après un tel choc, la cervelle de l’enfant jaillissait de son crâne éclaté.

Les allemands assassinèrent les Juifs des bourgades de façon horrible, en les jetant vivants dans les flammes. Dans la brigade de Charkovchtchina, on coupait la langue, on crevait les yeux, on arrachait les cheveux des gens, avant de les tuer.

Cher père ! Je te dis adieu avant la mort. Nous avons très envie de vivre, mais inutile d’espérer, on ne nous le permet pas ! J’ai tellement peur de cette mort, parce qu’on jette les petits enfants vivants dans les fosses. Adieu pour toujours. Je t’embrasse fort, fort.

Les enfants se mirent à crier. « Tante, où est-ce qu’on nous emmène ? » Bélénovna leur expliqua calmement : « À la campagne. On va aller travailler. »

On a trouvé dans une fosse près de Morozovsk les cadavres d’Eléna Bélénova et des six enfants Juifs.

Note de bas de page : le docteur Fainberg, sa femme et sa fille t’entêtent de se suicider en s’ouvrant les veines et en prenant de la morphine, mais les allemands les envoyèrent à l’hôpital, les soignèrent, après quoi ils furent fusillés.

Je me suis procuré un morceau de fil électrique, et un jour, à l’aube, je me suis pendu. Mais mon râle d’agonie a été entendu et on m’a décroché. Pour me punir, on m’a battu, on m’a brisé trois côtes. Je n’avais pas le droit de disposer de la vie, ce droit appartenait aux allemands.

J’ai fais mon exercice de mémoire en lisant se livre. Un exercice très difficile, découvrant ce qui est de plus exécrable, d’incroyablement sadique et mortel chez l’être humain.

Pourquoi ai-je lu se livre, ce genre de questions reviennent souvent dans mes articles sur la Shoah et la littérature de guerre/concentrationnaire. Je laisse ces mots de Vassili Grossman, présents dans l’introduction de ce livre, parler pour moi et finir cet article.

Puisse la mémoire des hommes conserver jusqu’à la fin des siècles le souvenir des souffrances et des morts atroces de ces millions d’enfants, de femmes et de vieillards assassinés. Puisse la mémoire sacrée des suppliciés être le gardien formidable du bien, puisse la cendre de ceux qui furent brûlés interpeller le cœurs des vivants pour enjoindre les hommes et les peuples à la fraternité. – Vassili Grossman

Jaskiers

Carnets de Guerre 1914-1918 par Ernst Jünger

Quatrième de couverture :

Les Carnets de guerre 1914-1918 constituent la face cachée d’Orage d’acier, qui pour André Gide, était « incontestablement le plus beau livre de guerre » qu’il ait jamais lu. Écrits directement dans le feu de l’action, ces quinze petits carnets d’écolier nous révèlent la matière brute sur laquelle Jünger se livra, une fois la paix revenue, à un savant travail de réécriture.

Fort peu de témoins sont restés autant d’années que lui en première ligne des combats, sans jamais cesser de prendre des notes d’une acuité stupéfiante. Sept fois blessé, Jünger a pu relater avec une objectivité volontaire glaciale les souffrances du fantassin.

Ce témoignage sans fard d’un engagé volontaire de dix-neuf ans ne cache rien des horreurs de la guerre. Mais il ne dissimule pas non plus l’enthousiasme de départ, la joie de se battre et le délire meurtrier qui s’empare des hommes au moment de l’assaut. D’où l’incontestable intérêt historique et documentaire de ces carnets qui révèlent également des aspects inconnus de la personnalité complexe d’Ernst Jünger.

J’ai lu Orage d’acier il y a de ça longtemps, j’avoue ne pas me rappeler de ce livre, enfin, il ne me rest en tête que de courtes bribes de l’ouvrage. Je me suis donc lancé dans la lecture de ce journal de guerre plus pour lire l’expérience d’un soldat allemand dans les tranchées en 14-18 que pour l’ouvrage que Jünger en sortira pour écrire Orage d’acier.

De tous les journaux personnels de guerre que j’ai eu la chance de lire, celui-ci est le plus brutal, le plus effrayant et réaliste que j’ai lu.

Ernst Jünger veut de l’aventure, il s’engage à 17 ans seulement dans la légion étrangère française. Son père le ramènera au bercail grâce à un avocat. L’entrée en guerre de l’Allemagne est pour lui l’opportunité de partir à « l’aventure ». Il voudrait même être un héros. Il s’engage dans l’armée allemande, paré à rentrer couronner de médaille et adulé.

Il écrira son journal dans les tranchées même, dans des cratères d’obus à 20 mètres des anglais. Au milieu des cadavres et de leurs restes, sous les balles et sous les innombrables types d’obus qui pleuvent autour de lui.

Soldat courageux et volontaire, il gagne en grade mais aussi en blessures. Et les amis disparaissent.

Il mène ses soldats à l’attaque, tue et voit ses hommes et amis se faire tuer. Le carnage et la terreur des bombardements de jour et de nuit. La folie de certains camarades dont les nerfs lâchent.

Plus surprenant, quelques conquêtes amoureuses avec les maladies vénériennes qui vont avec. Une honte, à cette époque, surtout quand on veut être un héros.

Ce qui est fascinant dans ce journal, c’est qu’il est écrit au jour le jour, comme noté plus haut, dans la boue, le sang, les balles et les bombes. Et du côté allemand, ce qui est intéressant pour moi, français, qui n’ai lu des récits de la guerre 14-18 que du côté de nos chers Poilus. En omettant Jünger et Erich Maria Remarque.

Certains passages sont surprenants, voir émouvants, comme ce jour ou les soldats allemands et anglais décident de sortir de leurs tranchées et de discuter, de boire, de plaisanter et d’échanger. Ils fraternisent ! La reprise du combat sera difficile car ils réaliseront qu’en face, les soldats sont des êtres humains comme eux et non des monstres.

L’ouvrage contient des extraits extrêmement violents et glauques. Jünger fera toute la guerre en première ligne (en omettant les nombreux séjours à l’hôpital et les permissions), témoignage extrêmement rare et de qualité.

Son corp, meurtri de cicatrices, c’est la guerre qui a marqué son passage comme lui l’a marqué et écrit sur ses petits carnets de notes. Survivre en première ligne durant toute cette guerre tient du miracle, son témoignage en est encore plus important.

Je vous ai choisi quelques extraits, certains montre la violence dont il est témoin et acteur :

L’indifférence envers les morts est massive, à peine les infirmiers en ont-ils traîné un derrière le parapet suivant qu’on recommence à plaisanter et à rire.

Les interpellations réciproques avec les tranchées adverses ne sont pas rares et souvent d’un certain comique. Par exemple : « Wilhlelm, est-ce que t’es encore là ? » « Oui ! » « Alors planque ta tête, j’vais tirer. » BOUMS ! « Ouais, trop haut ! » « Pas si vite, faut d’abord que je recharge! »

Disparus ! Disparus, et peut-être à jamais. Sur le front, les villages détruits, les arbres déchiquetés, les puits effondrés, les champs tout retournés par les obus […]

Lorsque j’ai quitté l’abri ce matin, un étonnant spectacle s’est offert dehors à mes yeux. Nos hommes avaient grimpés sur les parapets et parlaient avec les Anglais par-dessus les barbelés.

Il y a ici toute une jeunesse déjà vouée à la mort, aujourd’hui ou demain.

Dans les jardins, j’ai trouvé un os du bassin auquel étaient encore collés des lambeaux d’étoffe rouge française. Peu à peu, on acquiert ici des connaissances anatomiques.

En y mettant la meilleure volonté du monde, nous ne pouvions pas creuser un trou sans tomber sur des monceaux de cadavres. Une tête émerge ici, là un postérieur, plus loin un bras sort de la terre, là-bas gît une tête de mort.

Le lieutenant Pape me raconta qu’il avait trouvé dans une maison une toute petite fille morte. Certains civils devaient être encore couchés dans leur lit.

Chaque millimètre du sol a été retourné encore et encore, les arbres sont attachés, déchiquetés et pulvérisés comme sciure. Les maisons rasées par les obus, les pierres broyées en poussière. Les rails du chemin de fer tordus en spirales, les collines déplacées, bref, tout a été transformé en désert.

L’un des deux avait eu la tête arrachée, et le cou surmontait le tronc comme une grosse éponge sanguinolente. Le deuxième avait un bras fracassé d’où sortait des esquilles d’os, et une grande blessure à la poitrine. Le troisième avait été éventré, ses intestins et des organes internes s’étaient répandus sur le sol.

Au final, si vous avez lu Orage d’acier, je ne pense pas que ce livre vous apporte énormément car les faits relatés dans le journal sont présent dans le roman. A part si le roman vous a tellement happé que vous voulez en savoir plus. Ou vous pouvez choisir de lire ce journal à la place du roman. Qu’importe, les deux ouvrages sont puissants et importants pour la mémoire collective.

Une vraie et terrible expérience de la guerre, la lire et la ressentir dans vos tripes. Grâce à l’écriture.

Jaskiers

Onoda. Seul en guerre dans la jungle. 1944 – 1974. par Bernard Cendron & Gérard Chenu

Quatrième de couverture :

« Les subordonnés doivent considérer les ordres de leurs supérieurs comme directement émis par l’empereur. Toute désobéissance prend le caractère d’un sacrilège. »

Rester trente ans dans la jungle en croyant que la guerre continue : le sous-lieutenant Onoda n’a jamais capitulé. Envoyé aux Philippines en 1944, dans l’île de Lubang, pour organiser la guérilla, cet officier japonais refuse d’admettre que l’empire aurait perdu la guerre et mène une résistance inlassable contre un ennemi fantôme jusqu’en 1974. À cette date seulement, après avoir perdu ses trois compagnons d’armes et vécu dans une solitude absolue, Onoda consent à renouer avec le fil de l’histoire et à sortir de la jungle…

Bernard Cendron, diplômé des langues orientales, vit et travail au Japon depuis plusieurs années.

Gérard Chenu, journaliste, était spécialisé dans le domaine de l’armée et de l’espionnage.

Onoda, 30 années seul dans la jungle, à se battre contre personne mais persuadé que son empereur n’a jamais signé l’armistice, est une histoire vraie qui a attisé ma curiosité.

Malgré l’annonce de la reddition faites par ses camarades, les appels de ses anciens compagnons d’arme, de tract lancés par avions, par des annonces diffusées par haut-parleur, par des journaux, Onoda trouve toujours une excuse, une faille dans ces preuves de paix. Les américains sont très intelligents, ils savent manipuler, Onoda en est du moins persuadé et sa mission est de tenir jusqu’à l’arrivé d’une garnison de l’armée impériale sur l’île de Lubang aux Philippines. Qui ne viendra jamais.

Onoda seul en guerre ? Le titre du livre est légèrement trompeur, son camarade simple soldat du rang, Kozuka, l’accompagne pendant plus de deux décennies. Ils étaient 4 à ne pas croire à la fin de la guerre, Onoda était leur supérieur. Je ne n’écrirais pas ici ce qui leurs est arrivés pour ne pas vous gâcher une potentielle lecture.

Pour survivre, ils se nourriront de fruits et du vol de bétails appartenant aux paysans de l’île. Onoda et Kozuka iront même voler chez l’habitant, des échauffourées, des combats même auront lieux entre les deux soldats et les paysans, terrorisés et énervés par ces japonais bornés et malins. Onoda recevra le surnom de « Démon de la jungle » par les paysans et les habitants de l’île souvent désemparés par les agissements, les provocations et même les sabotages que les deux Nippons commettent.

Le livre retrace son enfance et sa formation très spéciale (et secrète) de militaire. C’est cette formation qui le poussera à douter de toutes les preuves de paix que les autorités des Philippines et du Japon lui apporteront. Il lui faut un ordre directe de reddition de son chef Taniguchi, sinon il ne renoncera pas et prendra toute tentative de communication comme de la propagande américaine.

L’ouvrage est relativement court, et je ne peux trop en parler sous risque de vous dévoiler l’histoire des trois décennies dans la jungle d’Onoda.

J’ai, bien sur, choisi quelques extraits, dont un révélant l’immense conviction d’Onoda que la guerre n’est pas finie et que les américains essaient de le piéger.

Extraits :

Le relief de Lubang ne ressemble pas à celui des autres îles du Pacifique. Il est accidenté : plusieurs montagnes y atteignent six cents à sept cents mètres et sont coupées de gorges où coulent des torrents, dévastateurs pendant la saison des pluies et presque à sec le reste de l’année.

Les contradictions émaillent les déclarations d’Onoda. Il en est conscient mais, pour simplifier, il a pris l’habitude de rejeter purement et simplement tout élément qui ne s’intègre pas dans son système.

Au cours de l’année 1959, les recherches reprennent. Les haut-parleurs poursuivent les deux hommes jusque dans la forêt, des tracts jonchent la jungle. Cette agitation a du bon : les deux japonais qui suivent leurs poursuivants à la trace, recueillent après leur passage des boîtes de conserve, des piles électriques, des mégots de cigarette, etc. : ils renouvellent ainsi facilement leur stock sans avoir à dévaliser les paysans de Lubang.

De mai à octobre, on continue de les chercher. Un jour, poussé par la curiosité, Onoda suit la ligne des crêtes pour voir où se trouve « l’ennemi ». Une voix qu’il connaît bien, à peine déformée par le haut-parleur, lui parvient brusquement :

« Hiroo [Onoda], sors de la jungle. C’est ton frère Toshio qui te parle ! Le frère de Kozuka, Fujiki San, est également ici. Nous repartons demain. Alors, je t’en prie, montre toi. »

La voix a les mêmes intonations distinguées et gracieuses que celle de son frère. « Ce doit être une bande magnétique », pense Onoda qui ne voit pas celui qui parle. Il arrive en rampant à cent cinquante mètres de la crête et voit alors deux hommes ; l’un qui lui tourne le dos, à un micro à la main, l’autre, un soldat, porte le gros haut-parleur. Le premier ressemble bien, dans cette position, à son frère. « Ou bien il est leur prisonnier, ou bien on l’a menacé de s’attaquer à sa femme s’il ne venait pas ici de lui-même. Des vrais salauds, ces Yankees ! »

Ému, il écoute maintenant Toshio chanter une chanson de lycéen qu’il aimait beaucoup. Mais il surmonte vite son émotion, car il ne doute pas que ce spectacle ne soit qu’une mise en scène destinée à affaiblir ses capacité de résistance. […] Onoda entend encore :

« Sayonara, Onoda ! Sayonara Kozuka ! »

Puis les deux hommes s’éloignent

Cette apparition de sa famille – si tant est que l’homme qu’il a entrevu est bien son frère – trouble quelque peu le scepticisme chronique du sous-lieutenant Onoda qui, tout songeur, rejoins Kozuka. Le surlendemain, ils découvrent une pile de journaux et de revues laissée par les membres de l’expédition à leur intention. […] Devant cette abondance de journaux, leur première pensée est que le Japon est toujours vivant.

Cette réaction est parfaitement logique de leur part, dans la mesure où il ont entendu autour d’eux des civiles jurer qu’ils se suicideraient au poison si le Japon était défait, ou encore qu’ils attaqueraient l’ennemi avec des bambous taillés en pointe… « Si le Japon avait été vaincu, il n’y aurait pas de journaux ! Nous tenons la preuve que la guerre continue. »

De retour au Japon, après avoir compris que la Japon avait capitulé et après maintes péripéties pour enfin lui prouver que la guerre est finie depuis des décennies, il sera accueilli comme une star de cinéma.

Onoda de retour au Japon

Une info surprenante, plusieurs milliers de soldats japonais seraient restés à leurs postes, refusant de croire à la reddition. L’énorme majorité d’entre eux n’ont jamais été retrouvés.

Pour terminer, un film sur son aventure sortira bientôt (ou est déjà sorti) au cinéma. Je vous promet que le timing est une coïncidence. À voir… peut-être. Mais quelle histoire !

Jaskiers

Japan’s Infamous Unit 731 par Hal Gold

Firsthand Accounts of Japan’s Wartime Human Experimentation Program

Quatrième de couverture :

Some of the cruelest deeds of Japan’s war in Asia did not occurs on the battlefield, but in quiet antiseptic medical ward in obscure parts of China. Far from the front lines and prying eyes, Japanese doctors and their assistants subjected human guinea pigs to gruesome medical experiments in the name of science.

Author Hal Gold draws upon a wealth of sources to construct a portrait of the Imperial Japanese Army’s most notorious medical unit, giving an overview of its history and detailing its most shocking activities. The book presents the words of former unit members themselves, taken from remarks they made at a traveling Unit 731 exhibition held in Japan in 1994-95. They recount vivid firsthand memories of what it was like to take part in horrific experiments on men, women and children, their motivations and reasons why they chose to speak about their actions all these years later.

A new foreword by historian Yuma Totani examines the actions of Unit 731, the post war response by the Allies an the lasting importance of this book. Japan Infamous Unit 731 represent an essential addition to the growing body of literature on the still unfolding story of some of the most infamous war crimes in military history. By showing how the ethics of normal men and women can be warped in the fire of war, this important book offers a window on a time of human madness and the hope that history will not be repeated.

HAL GOLD was a writer, journalist and historian who was a resident of Kyoto for over 30 years. He authored many books, essays and articles on Japanese history and culture including Japan in a Sake Cup, Neutral War, Japanese army medical officer and several articles on turn-of-the-century Kyoto development.

YUMA TOTANI is professor of modern Japanese history at the University of Hawaii at Manoa. She authored The Tokyo War Crimes Trial : The Pursuit of Justice in the Wake of World War II, co-authored, Justice in Asia and the Pacific, 19451952 : Allied War Crimes Prosecutions and has written numerous articles.

Comment écrire sur ces horreurs et surtout, quoi partager avec vous, ceci est le dilemme (encore) pour cet article.

L’unité 371 a été créée par le jeune et ambitieux Ishii avec l’aval de l’empereur Hirohito. Le but étant de préparer, de créer et d’améliorer des armes offensives et défensives chimiques en les testants sur des êtres humains vivants.

L’unité était installée dans l’état fantoche de Mandchourie, créée par les japonais lors de la guerre sino-japonaise, à l’est de la Chine. À Pingfang plus exactement. L’endroit était tenu secret défense. Construit comme un château, avec deux cheminées pour incinérer les corps.

Médecins, infirmiers, étudiants et jeune soldats y ont « exercés ».

Vivisections avec et/ou sans anesthésies, expériences sur le froid, sur les maladies vénériennes, le typhus, le choléra, la peste ect…

Les victimes étaient appelé des maruta, des « planches ». Elles étaient chinoises, coréennes, russe, anglaises, françaises et américaines. Les victimes occidentales restaient rares. Des femmes, des hommes et des enfants (incluant les nourrissons) en étaient les victimes et cobayes.

Le livre est partagé en deux, une section historique, une section témoignages d’anciens soldats (car les médecins, infirmiers ect… étaient soldats). Les deux sections étant séparées par une toute petite partie photos, contenant juste les photographies des ruines de l’établissement et des reconstitutions des expérimentations. Cette section est plus anecdotique qu’autre chose, vous pouvez trouver sur internet plus de photographies.

Les témoignages des bourreaux sont important, car à la fin de la guerre, les soldats étaient priés de se taire. Et nous connaissons l’obéissance et la discipline des soldats japonais envers leur empereur. Surtout que beaucoup recevaient de l’argent pour leur silence. Heureusement, une poignée a décidé de témoigner pour ne pas oublier. Aucune victime n’a survécu, nous n’avons que les aveux des bourreaux pour savoir ce qu’il se passait dans cette unité. Les anciens bourreaux témoignent, expriment leurs regrets et demandent pardon.

Aucuns des ces criminels n’a été jugés, les japonais ayant utilisés judicieusement la guerre froide pour se couvrir. En échangeant des informations avec les américains, en les menaçants de révéler les résultats des expériences à l’URSS. La plupart de ces « expériences » n’ont pas apportées de découverte majeure, loin de là. Les japonais ont bluffés leurs juges.

Femmes enceintes éventrées, femmes de conforts, victimes gazées, forcées a des relations sexuelles pour étudier la propagation des maladies vénériennes.

Congeler des membres du corps pour tester la résistance des os avec un marteau, victimes vidées de leurs sangs, attachées à des planches pour observer l’efficacité des obus contenant des agents pathogènes, élevages de rats et de puces pour étudier et propager des virus. Ces expériences servaient à créer des armes bactériologiques, par bombe, ou par empoisonnement des rivières, principalement.

Aucuns « tests » sur d’innocents villages civiles chinois n’ont donnés de résultats concrets. Un témoin/bourreau raconte en fin d’ouvrage que la plupart des professionnels y travaillant le faisaient pour s’amuser.

Le sujet des « femmes de conforts », autrement dit des femmes forcées à la prostitution, est légèrement traité dans le livre. Leurs sort étaient évidemment terribles. Ce sujet aurait mérité d’être plus développé tant le sort de ces femmes durant la Seconde Guerre Mondiale est encore peu connut.

Est mentionné aussi l’entraînement de jeunes soldats japonais, apprenant le maniement de la baïonnette sur des civils vivants.

Est-ce que je conseil se livre ? Il n’est pas mal écrit, ce n’est pas la question, le sujet est difficile. Si vous voulez en apprendre plus sur ce crime de guerre japonais, oui, mais les informations que vous pouvez trouver sur internet sont amplement suffisantes. Je pense à la lecture du Wikipedia de l’Unité 731 notamment.

Je n’ai pas jugé important de partager des extraits de ces horreurs. Je ne me sens pas la force de les écrire ni de les relire.

Voici quelques photographies glanées sur internet pour compenser le manque d’extrait.

L’énorme complexe de l’unité 731.
Général Ishii, responsable et créateur de l’unité 731.
Une victime, appelée maruta (planche), emportée par des soldats japonais en combinaison.
Reconstitution d’une des nombreuses expériences commises dans l’Unité 731. Celle-ci consistait à enfermer un(e) prisonnier(e) dans une sale réfrigérée et de lui verser de l’eau sur les membres jusqu’à ce qu’ils gèlent, puis des les frapper jusqu’à ce que le membre se cassent. Expérience censée étudier l’effet des gelures et du froid extrême sur le corps humain.

Je regrette de ne pas avoir eu la force de partager avec vous les extraits du livre mais relire l’horreur et l’inhumanité de ces expériences m’est difficile. Comme noté plus haut, vous trouverez assez d’informations sur ce crime de guerre sur internet. Le plus important, je pense, est de ne pas oublier ce crime de guerre peu connu et, surtout, ses victimes oubliées.

Jaskier

Mythologie : les fières Amazones ont bel et bien existé – National Geographic

Extraits de National Geographic :

« Les Grecs considéraient les Amazones comme étant les « égales des hommes », aussi courageuses et qualifiées au combat que leurs homologues masculins. Dans l’art et la littérature de la Grèce antique, les Amazones étaient présentées comme de belles et vaillantes guerrières, toujours armées et dangereuses. »

« Les découvertes archéologiques récentes de sépultures datant du 5e siècle avant notre ère suggèrent que les Amazones de la mythologie grecque auraient été inspirées d’un authentique peuple de cavaliers nomades vivant en Eurasie. D’après les mythes grecs, les Amazones menaient une vie trépidante : elles passaient le plus clair de leur temps en plein air sur les terrains de chasse ou les champs de bataille et jouissaient d’une entière liberté sexuelle. »

« Au 5e siècle avant notre ère, Hérodote et d’autres écrivains évoquaient ces femmes de Scythie qui se battaient à cheval aux côtés des hommes, tout comme les Amazones de la mythologie. Les historiens de l’Empire romain et de la Grèce antique affirmaient que Cyrus de Perse, Alexandre le Grand et le général Pompée de Rome avaient tous fait la rencontre en Orient de femmes ressemblant à des Amazones. »

« L’étude archéologique des sépultures scythes révèle un niveau d’égalité des sexes qui aurait fait pâlir les Grecs. »

« […] quel que soit leur sexe, les nomades menaient une vie difficile dans un environnement hostile. Les tribus se déplaçaient constamment pour trouver de nouveaux pâturages pouvant accueillir leurs chevaux, chasser, piller ou se battre contre des tribus adverses. Chaque membre, homme ou femme, adulte ou enfant, contribuait à défendre le groupe et garantir sa pérennité. Il était non seulement logique mais également indispensable de former les jeunes filles autant que les jeunes garçons à monter à cheval, tirer à l’arc, chasser et combattre. Leur mode de vie encourageait l’égalité. Chez les nomades, cette égalité entre hommes et femmes était principalement rendue possible par l’association entre chevaux et tir à l’arc. Montée sur un cheval rapide, une femme armée d’un arc est aussi meurtrière qu’un homme. »

« Le mode de vie égalitaire des Scythes était en tout point différent de celui des Grecs, sédentaire et axé sur l’agriculture. L’idée que les femmes puissent être mises sur un pied d’égalité avec les hommes faisait naître une certaine ambivalence, un sentiment mêlant crainte et admiration qui allait inspirer une myriade d’histoires palpitantes au sujet de femmes barbares aussi vaillantes et douées que les hommes sur les champs de bataille. À travers leurs mythes sur les intrépides Amazones, il semblerait que les Grecs se soient aménagé un espace pour explorer le concept de parité entre les sexes, un rêve inaccessible au sein de leur propre société paternaliste où les hommes dominaient et contrôlaient les femmes. »

« Dans les années 1940, les premières exhumations de kourganes, les tertres funéraires scythes, ont révélé des squelettes enterrés avec des lances, des flèches, des haches et des chevaux. Dans un premier temps présumés de sexe masculin, ce n’est que plusieurs dizaines d’années plus tard avec l’avènement des tests ADN que les chercheurs ont pu déterminer que les ossements n’appartenaient pas tous à des hommes. Bon nombre d’entre eux étaient des femmes. »

« À ce jour, environ un tiers des femmes scythes exhumées ont été découvertes avec des armes. Leurs os portaient les traces de blessures infligées au combat : côtes tailladées, crânes fracturés et bras cassés. En 2017, des archéologues ont mis au jour un squelette de femme en Arménie avec une pointe de flèche plantée dans le fémur et d’autres séquelles caractéristiques des champs de bataille. »

« Fin 2019, les fouilles menées par des archéologues dans la province russe de Voronej ont abouti à la découverte d’une sépulture contenant les dépouilles de quatre femmes. La plus jeune était une adolescente et la plus âgée une quarantenaire. Cette dernière était enterrée avec des armes et une coiffe élaborée. Une autre femme, âgée d’une vingtaine d’années, était enterrée en position de cavalier. »

« Tout comme l’archéologie a montré que les Amazones ne relevaient pas de la pure fantaisie, elle a également permis de rejeter certaines fausses idées à leur sujet. D’après l’une d’entre elles, transmise depuis plus de 2 500 ans, les Amazones auraient eu pour « tradition » de se couper un sein afin de mieux armer leur arc.

Cette allégation apparaît pour la première fois en 490 avant notre ère avec la tentative de l’historien grec Hellanicos de traduire dans sa langue le terme étranger Amazone. « Amazone » n’était pas un terme grec mais « mazone » ressemblait phonétiquement au mot « sein » et le préfixe « a » signifiait « sans ». Pour Hellanicos, ce terme signifiait donc que les Amazones sectionnaient leur sein dans le but d’armer leur arc. Son hypothèse fut rejetée par ses contemporains et jamais un artiste de l’antiquité ne l’intégra à ses travaux : toutes les Amazones représentées dans l’art grec et romain l’étaient avec leurs deux seins intacts. En outre, les archères n’étaient en aucun cas gênées par leur poitrine. »

« Selon une autre croyance à la peau dure diffusée par les Grecs de l’antiquité, les Amazones étaient une tribu de femmes dominatrices qui méprisaient les hommes, les asservissaient, les mutilaient, les tuaient et allaient même jusqu’à renier les bébés garçons. Cette idée provient probablement du fait que les Grecs eux-mêmes opprimaient leurs femmes. En suivant leur propre logique, si les femmes étaient fortes et indépendantes, les hommes étaient forcément des lâches soumis à leur autorité. Néanmoins, certaines sources n’hésitaient pas à faire les louanges des Amazones : Homère utilisait par exemple un terme pour qualifier les Amazones que l’on pourrait traduire par « les égales des hommes » et bon nombre de poètes grecs les décrivaient comme étant « éprises des hommes. »

« L’archéologie apporte également son lot de preuves réfutant l’absence de responsabilité maternelle chez les Amazones avec la découverte des sépultures d’archères montées nomades dont l’existence aurait inspiré les Amazones de la mythologie grecque il y a 2 500 ans. À côté des squelettes de guerrières enterrées avec leurs armes, les archéologues ont également mis au jour des nourrissons et des enfants. Les combattantes étaient également des mères, cela ne fait aucun doute. »

« Les récits d’aventures et témoignages historiques au sujet de combattantes rappelant les Amazones apparaissent en Égypte, en Perse, au Caucase, en Asie Centrale, en Inde et même en Chine. »

« Dans ses Histoires, Hérodote explique comment un groupe d’Amazones ayant fait naufrage s’éprennent d’amour pour les Scythes venus à leur rencontre. Ces derniers proposent aux Amazones de devenir leurs femmes et de regagner avec eux la terre de leurs ancêtres, ce à quoi elles répondent :

« Nous ne pourrions pas, répondirent les Amazones, demeurer avec les femmes de votre pays. Leurs coutumes ne ressemblent en rien aux nôtres : nous tirons de l’arc, nous lançons le javelot, nous montons à cheval […]. Vos femmes ne font rien de ce que nous venons de dire […]. Nous ne pourrions par conséquent jamais nous accorder ensemble. Mais si vous voulez nous avoir pour femmes, et montrer de la justice, allez trouver vos pères, demandez-leur la partie de leurs biens qui vous appartient ; revenez après l’avoir reçue, et nous vivrons en notre particulier. »

« La présentation des Amazones faite par Hérodote révèle une vision équilibrée de ces femmes indépendantes. »

« À l’époque de Platon, le 4e siècle. En comparant les authentiques guerrières Scythes aux Amazones de la mythologie, Platon introduit l’idée qu’une éducation militaire idéale se doit de reposer sur la notion d’égalité :

Si j’en suis cru, la loi prescrira aux femmes les mêmes exercices qu’aux hommes ; et je ne crains pas que la course à cheval et la gymnastique ne conviennent qu’aux hommes et point du tout aux femmes. Je suis persuadé du contraire sur d’anciens récits […]. »

« Platon précise […] que les jeunes filles soient « soient formées de l’exacte même manière que les jeunes garçons » à l’athlétisme, l’équitation et le maniement des armes, les femmes grecques pourraient, en cas d’urgence, « se saisir des arcs et des flèches comme le feraient les Amazones et appuyer les hommes » dans leur combat contre l’ennemi. »

« Le philosophe déclare savoir « à n’en pas douter qu’aujourd’hui même il y a aux environs du Pont [nom donné à une région englobant la Scythie, ndlr] un nombre prodigieux de femmes appelées Sauromates [nom donné aux peuples nomades des steppes, ndlr] qui s’exercent ni plus ni moins que les hommes, non seulement à monter à cheval, mais à tirer de l’arc et à manier toute sorte d’armes. » Avant de poursuivre, « il n’y a rien de plus insensé que l’usage reçu dans notre Grèce, en vertu duquel les femmes et les hommes ne s’appliquent pas tous et de toutes leurs forces et de concert aux mêmes exercices. »

« Comme l’affirme Platon, ce type de coopération mutuelle et de formation paritaire est inhérent à la réussite d’une société. Pour le philosophe, il est tout bonnement « insensé » qu’un État puisse songer à faire autrement, car sans la participation des femmes, « un État n’est que la moitié de ce qu’il serait, si tous avaient mêmes travaux et contribuaient également aux charges publiques. » Platon établit un parallèle entre, d’un côté, cette approche inclusive et égalitaire et, de l’autre, la célèbre capacité des archers scythes à décocher leurs flèches « indifféremment des deux mains ». Une telle ambidextrie est cruciale dans les combats à l’arc ou au javelot et pour Platon, chaque garçon et chaque fille devraient prétendre en grandissant à utiliser leurs deux mains avec la même dextérité.

Les femmes scythes, déclarait Platon, ont démontré qu’il était possible et bénéfique pour un État de décider qu’en « éducation et tout autre domaine, les femmes devaient pouvoir être sur un pied d’égalité avec les hommes et suivre le même mode de vie qu’eux. »

« L’égalité entre hommes et femmes était un concept déconcertant pour les Grecs de l’antiquité, mais ils aimaient l’explorer à travers les mythes, l’art, le théâtre et la philosophie. Ainsi, Athènes a vu naître des idéaux démocratiques prônant l’égalité et bon nombre de dramaturges mettaient en scène des femmes fortes et indépendantes dans leurs pièces. Les innombrables mythes au sujet des Amazones ont offert aux hommes et femmes de l’époque une échappatoire pour imaginer l’égalité entre les sexes. »

« Le noyau commun à la plupart des légendes au sujet des Amazones semble être l’éternelle recherche d’une relation harmonieuse et équilibrée entre l’homme et la femme ; une lutte universelle et intemporelle. Leurs récits laissent toujours apparaître la possibilité d’une égalité des sexes, mais ce qui était possible hier l’est encore aujourd’hui. »

Adrienne Mayor pour National Geographic

L’article entier : https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2020/06/mythologie-les-fieres-amazones-ont-bel-et-bien-existe

Source photographies : Pinterest

Jaskiers

Le pianiste par Wladyslaw Szpilman

L’extraordinaire destin d’un musicien juif dans le ghetto de Varsovie (1939-1945)

Quatrième de couverture :

Septembre 1939 : Varsovie est écrasées sous les bombes allemandes. Avant d’être réduite au silence, la radio nationale réalise sa dernière émission. Les accords du ‘Nocturne en ut dièse mineur’ de Chopin s’élèvent. L’interprète s’appelle Wladyslaw Szpilman. Il est juif. Pour lui, c’est une longue nuit qui commence…

Quand, gelé et affamé, errant de cachette en cachette, il est à un pouce de la mort, apparaît le plus improbable des sauveteurs : un officier allemand, un Juste nommé Wilm Hosenfeld. Hanté par l’atrocité des crimes de son peuple, il protègera et sauvera le pianiste.

Après avoir été directeur de la radio nationale polonaise, Wladyslaw Szpilman a eu une carrière internationale de compositeur et de pianiste. Il est mort à Varsovie en juillet 2000. Il aura fallu plus de cinquante ans pour que l’on redécouvre enfin ce texte étrangement distancié, à la fois sobre et émouvant.

« Wladyslaw Szpilman restitue à chaud et sans fard, comme pour les exorciser, ses souvenirs hallucinés de rescapé. » – Libérations

« Un témoignage bouleversant venu du froid et de l’horreur. » – Annie Coppermann – Les Echos

Est-il utile de parler du pianiste, du livre plus précisément, quand vous avez sûrement tous visionnés le film éponyme de Roman Polanski avec Adrien Brody dans le rôle principal, rôle qui d’ailleurs lui vaudra l’Oscar du meilleur acteur ?

Je ne sais comment écrire cet article. Dois-je comparer le livre au film ? Parler uniquement du contenu de l’ouvrage littéraire, bien que nous savons, probablement, tous ce qu’a vécu Wladyslaw Spizlman grâce au film ?

Le dilemme est là. J’essaierai tant bien que mal de gérer les deux composants pour cet article en me concentrant plus sur le livre.

Il est important de noter que des extraits du journal intime de l’officier allemand, Wilm Hosenfeld, qui a sauvé la vie du pianiste, est présenté en fin d’ouvrage. Ajout extrêmement important et intéressant sur le sauveur du Pianiste.

L’ouvrage de Szpilman a été écrit en 1945, à la toute fin de la guerre, l’auteur ayant décidé de consigner son témoignage immédiatement, donnant ainsi au texte la force qu’apporte l’immédiateté d’écrire ce qu’il a vécu sans les potentiels pièges, failles, inventions et atermoiements de la mémoire.

Ce que je retiens du début du récit de Szpilman, c’est l’enfer se déchaînant sur Varsovie, et l’espoir, vite anéanti, de l’intervention de la France et de la Grande Bretagne, laissant les polonais sans défenses, à la merci des bourreaux nazis.

Le carnage dans Varsovie bombardée sans pitié. Des cadavres dans les rues et sous les décombres. L’odeur de la mort et la vision cauchemardesque d’une ville détruite et en flamme.

Le système nazi qui s’impose, les privations, les humiliations, la manipulation. Le début dès l’occupation des mesures de répressions contre les Juifs. L’appréhension de la communauté Juive ainsi que leurs fausses espérances entretenues par les nazis pour mieux réaliser leur horrible projet.

Puis le ghetto. Son horreur connu de tous. Ces tortures physiques et morales incessantes, ces femmes, enfants et vieillards affamés, mourants de faim et de maladies sur les trottoirs. Les rafles et les exécutions sommaires. Survivre en volant, en risquant sa vie à chaque minute. La mort qui plane jour et nuit, des âmes sans repos et tourmentées attendant la prochaine rafle.

Puis la déportation, à laquelle Szpilman évitera grâce à un inconnu qui le sortira in-extrémis de la file de déporté se dirigeant vers les trains de la mort.

Viendra l’errance, l’aide apporté par des résistants, une trahison, la mort qui rôde à chaque seconde, là aussi. L’auteur est dans l’angoisse perpétuelle, à la merci de ses sauveurs. Chaque pas, même dans son refuge, peut lui être fatale. Aucun bruit. Il doit être fantôme. Aucun son ne doit être émis pour le musicien. Silence total.

Après moult péripéties pour Szpilman, la guerre reprendra ses droits. L’armée Rouge est lancée dans une offensive que les allemands ne peuvent stopper. Le ghetto de Varsovie se soulève pour être exterminer quelques semaines plus tard malgré un résistance héroïque. Puis, c’est toute la ville qui se soulève. Lâché par l’armée Rouge, le soulèvement échoue même si les combattants, femmes, hommes et mème enfants se sont battus courageusement et vaillamment.

Dans l’enfer de Varsovie en ruine, Szpilman survit comme il le peut. Traqué par les allemands, les ukrainiens et les lituaniens qui, malgré la défaite, continuent à traquer les Juifs.

De cachettes en cachettes, de taudis en taudis, de décombres en décombres. le froid qui ronge. La faim qui épuise. Le désespoir qui mine. Mais malgré tout une envie et une force insoupçonnée de survivre à l’horreur. Le pianiste, durant tout le livre, est obsédé par ses mains, il ne veut pas les abîmer, espérant survivre à la guerre et continuer à jouer du piano. L’espoir et l’instinct de survie, la peur de l’artiste de perdre les moyens de continuer son art malgré la désolations et la mort qui rôde.

Puis l’aide invraisemblable d’un officier allemand, Wilm Hosenfeld, qui lui trouvera un abris, une cachette, de la nourriture et de quoi se tenir relativement chaud quand tout semble perdu. Wilm Hosenfeld est horrifié par le régime nazi et ses crimes sur des innocents sans défenses. Hosenfeld décidera de sauver le plus de ces innocents possible.

Et viens la libération, en passant encore à deux doigts de la mort, presque tué par les russes. Szpilman retrouve la liberté… sans les siens, morts dans un camp d’extermination.

Si je devais comparer avec le film, je dirai que certains passages du livre ont été supprimés et que le film en a ajouté (inventé ?) d’autres. Je crois que le film n’en reste pas moins fidèle au livre, à un niveau décent.

Il est intéressant de lire le journal du soldat allemand Wilm Hosenfeld en fin d’ouvrage. Un allemand qui dès le début refuse le nazisme. Fervent catholique, il aidera plusieurs Juifs durant son service à Varsovie et dans l’Est.

Szpilman demandera plusieurs fois sa libération du camp soviétique dont son sauveur est prisonnier, mais le régime stalinien refusera. Hosenfeld y mourra.

Szpilman, lui, continuera sa vie, en travaillant comme pianiste, compositeur. Il deviendra un immense artiste dont le travail est aimé et respecté dans la Pologne et l’Europe de l’Est d’après-guerre.

Il ne parlera jamais de ce qu’il a vécu à ses proches. Seul se livre, écrit à la toute fin de la guerre, fera forme de témoignage.

Puissant témoignage de la survie d’un homme contre le monde entier. Le climat et surtout, la folie des Hommes. Nous dévoilant au passage, ce que l’Homme a de pire ET de meilleur en lui. On découvre ainsi avec quel facilité l’Homme se mets à faire le pire, et le courage, l’effort, le risque, nécessaire pour faire le bien.

À gauche, Wilm Hosenfeld. À droite Wladyslaw Szpilman.

Jaskiers

La ligne rouge par James Jones

À chacun sa guerre

Quatrième de couverture :

Par l’auteur de ‘Tant qu’il y aura des hommes’

1942. Une compagnie d’infanterie débarque sur l’île de Guadalcanal, lieu stratégique de l’offensive japonaise visant à contrôler l’ensemble du Pacifique.

Des soldats et des officiers qui ne sont pas des « héros », mais juste des hommes aux prises avec la nécessité de survivre et de se battre.

Un effarant et prodigieux témoignage, dépourvu de toute sentimentalité, pas l’un des plus grands écrivains américains, auteur de « Comme un torrent », qui a lui-même combattu et a été blessé à Guadalcanal.

Sûrement l’un des meilleurs livres jamais écrits sur la guerre, « La ligne rouge » vient d’être adapté au cinéma par Terrence Malick. Un film pour lequel on parle déjà aussi de chef-d’œuvre.

Avant propos de Romain Gary.

L’histoire suit la section C-comme-Charlie de leur débarquement sur Guadalcanal jusqu’à la fin de la campagne de l’île.

Entre ces deux événements, vous connaîtrez les soldats de ce roman intimement, vous irez dans les recoins les plus sombres de leurs êtres traumatisés, vous accompagnerez ces militaires dans leurs première expérience de la guerre. Et plus spécifiquement celle du Pacifique.

La jungle, la chaleur, les rivalités entre officiers, la sexualité, l’homosexualité, l’homophobie, le racisme, la vie, la mort, le courage, la lâcheté, le sadisme, la peur, l’amitié, l’amour, la trahison, la soif, les blessures (physiques et mentales) mélangés au sang. Le sang de jeunes hommes loin de leur pays, sur une île au milieu du Pacifique.

Emmené à attaqué une énorme colline rocailleuse surnommée L’éléphant dansant, ils feront leurs premières expériences de la guerre. Dans tous ce qu’elle a d’injuste, d’inhumain et de cruelle.

La bataille de Guadalcanal, pour ceux qui sont encore debout pour combattre, ne se termine pas là.

La crevette géante bouillie, la limace de mer et le village de BoulaBoula les attends. Ces surnoms viennent des officiers de renseignements, les reliefs des collines ressemblant à ces animaux. Petit clin d’œil de l’auteur pour comparer l’Homme et l’animal ? Peut-être pas, car le roman est tiré du vécu de l’auteur, soldat durant la bataille de Guadalcanal. Je crois qu’il était coutume dans cette guerre de donner des surnoms à plusieurs objectifs, peut-être pour mieux se repérer et, en creusant un peu, prendre un peu de distance avec la réalité brutale qu’est devenu leur quotidien ?

Le roman s’appuie sur le vécu de l’auteur. Il change les noms des protagonistes et des lieux, lui permettant de raconter son histoire et d’écrire sans freins ! La force de la fiction pour raconter la réalité, une leçon d’Hemingway !

Chaque personnage a son histoire, son background, on s’identifie ou non, à certains de ces jeunes bidasses, dans la jungle, la boue, les débris des mortiers, les balles qui fusent et détruisent les corps, les exactions et les tortures dans les deux camps.

La ligne rouge n’est pas un repère géographique ni une limite physique, c’est une expression pour désigner le basculement du psyché des soldats, aller toujours plus loin, puiser dans ses limites jusqu’à franchir, pour certains, la folie. Que faire, ou ne pas faire, pour ne pas franchir cette limite ? Cette Ligne rouge ?

C’est un très bon récit de guerre, un des meilleurs que j’ai lu, même si j’ai peiné à me situer géographiquement dans le récit.

Je dirai que ce roman est dans la même veine que celui de Norman Mailer, Les nus et les morts. Peut-être encore plus vrai, car James Jones parle de sexualité, d’homosexualité, chose que je n’avais jamais lu dans un livre de guerre. Je n’ai jamais lu de livre parlant de relations homosexuelles entre soldats, ce qui fait de ce livre de guerre un livre vrai, unique, sans fioritures, sans censure, sans omission. Brut de décoffrage, réaliste.

L’obsession et la recherche de réponses aux questions qu’ont dû se poser tous les soldats est le sujet principal du livre, c’est à dire, pourquoi nous battons nous ? Pour qui ? Pourquoi toujours les mêmes ? Pourquoi les guerres semblent ne jamais disparaître dans notre société ? La guerre est-elle une chose normale, qui est ancrée dans l’Homme ? Tuer, être tué, pourquoi l’Homme l’accepte-t’il, en grande majorité, quand il s’agit de défendre sa nation ? Et après la guerre, que deviendront-ils ? Sommes nous vraiment libre, au final, quand l’État nous oblige à tuer ? Quand la société nous encourage à tuer le plus d’êtres humains d’ennemis et nous porte en héros ? Autant de question que l’auteur adresse au lecteur, avec ses réponses à lui, parfois, tout en nous laissant réfléchir aux autres de nous même.

James Jones dévoile sa guerre, sous forme de roman, sans rien censurer. C’est là, je pense, que réside le succès du livre.

Voici, comme d’habitudes des extraits importants, de mon point de vu, ayant pour principals sujet la guerre vu par le soldat de terrain.

Tandis qu’ils se préparaient au débarquement, pas un d’entre eux ne doutait, théoriquement, qu’un certain pourcentage de l’effectif demeurerait à jamais dans l’île, que les morts seraient nombreux. Mais pas un ne pensait être de ceux-là.

Un des risques du métier militaire était que tous les vingt ans, c’était réglé comme du papier à musique, la partie de l’humanité à laquelle on appartenait, quelles que soient ses ambitions ou sa politique, se laissait entraîner dans une guerre à laquelle on devait bien participer.

Curieux, avec respect, en silence, en retenant son souffle. Ils ne pouvaient retenir leur curiosité ; le sang frais était si rouge, si vif, si réel, et ces trous béants dans des chairs palpitantes un bien étrange spectacle. Cela avait quelque chose de vaguement obscène. C’était une chose qu’ils n’auraient pas dû regarder, ils le sentaient, mais qui attirait leurs regards, malgré eux, qui donnait envie de s’approcher, pour voir de plus près.

Chacun pour soi, les hommes s’efforçaient d’imaginer leur propre mort, de sentir la balle les traverser, crever le poumon, et ils étaient les jouets de leur propre esprit.

De toute évidence, ils avaient tout bonnement peur ; tandis que lui, il était terrifié, il aurait donné tout ce qu’il possédait au monde – et même ce qu’il ne possédait pas s’il avait pu mettre la main dessus – pour ne pas être là en train de défendre sa patrie. Au Diable la patrie ! Que les autres la défendent !

Comparé au fait qu’il pouvait fort bien être mort le lendemain à la même heure, son courage ne rimait à rien. A côté de sa mort éventuelle le lendemain, rien ne rimait à rien. La vie n’avait pas d’objet. Tout était inutile.

[…] que des créatures qui parlaient un language, qui marchaient debout sur deux jambes, qui portaient des vêtements, qui construisaient des villes et qui prétendaient être des hommes pussent vraiment traiter leurs semblables avec une telle cruauté bestiale. Manifestement, le seul moyen de survivre dans cet univers de prétendue culture humaine élaboré par l’homme et dont l’homme était si fier, c’était de se montrer encore plus dur, encore plus mauvais, encore plus cruel que tous les autres.

Il avait tué un être humain, un homme. Il avait commis la chose la plus atroce qu’un homme pût commettre […] Et personne au monde, personne au monde, ne pouvait le lui reprocher. Personne ne pouvait rien lui faire. Il se tirait à blanc d’un assassinat.

Demain, quelqu’un d’autre serait à sa place. C’était une vision d’horreur ; tous autant qu’ils étaient répétant les mêmes gestes, tout aussi impuissants à y mettre fin, se prenant tous, avec fierté, avec ferveur, pour des hommes libres. La vision s’étendît aux centaines de nations, aux millions d’hommes qui accomplissaient les mêmes gestes sur des milliers de collines à travers le monde entier. Et ça ne s’arrêtait pas là. Ça continuait. C’était le concept – le concept ? Le fait, la réalité – de l’État moderne en pleine action.

Quelle était donc la puissance qui décidait que tel homme serait touché, tué, et non tel autre ?

« – Morts, sanglota-t-il. Tous mort, mon capitaine. Tous jusqu’au dernier. Je suis le seul. Tous les douze. Douze jeunes gens. Je veillais sur eux. Je leur ai appris tout ce que je savais. Je les ai aidés. Ça n’a servi à rien. Ça ne veut plus rien dire. Morts. »

C’était ça la guerre ? Il n’y avait pas de suprême épreuve de force, pas d’actions d’éclat, pas de combats héroïques sabre au clair, pas de cris de guerre de Vikings, pas de tir précis. Il n’y avait que des chiffres. Il était tué pour des chiffres.

Ils se prenaient pour des hommes. Ils croyaient tous qu’ils étaient des êtres réels. Ils le croyaient sincèrement. De quoi rigoler ! Ils se figuraient qu’ils prenaient des décisions, qu’ils menaient leurs vie à leur guise, et s’arrogeaint fièrement du titre d’hommes libres. La vérité, c’étaient qu’ils étaient là, et qu’ils allaient y rester, jusqu’à ce que l’État ou une quelconque autorité leur dise d’aller ailleurs, et ils riaient. Mais ils iraient librement, ils choisiraient d’y aller, car ils avaient leur libre arbitre, ils étaient des hommes libres. Mon cul, tiens.

[…] il y avait cette autre chose, qu’il ne pouvait pas nommer, cette chose sexuelle. Les autres l’éprouvaient-ils ? Se pouvait-il que toute la guerre, toute guerre, fut à la base un acte sexuel ? Une sorte de perversion sexuelle ? Ou un complexe de perversions sexuelles diverses ? Ce serait un sujet de thèse marrant, et que Dieu ait pitié des hommes.

C’était extraordinaire de penser que plus on tenait le coup dans cette histoire, moins on avait de pitié pour les autres qui se faisaient esquinter, du moment que soi-même on était sain et sauf. Il s’en fallait parfois de quelques mètres à peine. Mais la terreur se limitait de plus en plus à ces instants où sa propre peau était en danger.

Brusquement, il se dit qu’il les aimait tous, ses hommes, même ceux qui ne lui plaisaient guère. Qu’aucun homme ne devrait passer par une expérience pareille – non, même pas ceux qui aimaient ça ! Ce n’était pas naturel. A moins que ça ne soit que trop foutrement naturel ?

[Il] ne pouvait s’empêcher de se demander si seulement l’un d’eux était réellement redevenu ce qu’il avait été auparavant. Il ne le pensait pas. Pas franchement, en tous cas. Peut-être, quand la guerre sera finie depuis longtemps, quand chacun aurait érigé selon ses besoins sa propre forteresse de mensonges, et enregistré assez de mensonges sur la propagande nationale leur distillerait […] Ils pourraient alors feindre, aux yeux les un des autres, d’être des hommes. En évitant d’avouer qu’ils avaient un jour distinguer au fond d’eux-mêmes quelque chose de bestial qui les avait terrifié. Mais si l’on allait par là, la plupart d’entre eux s’y appliquaient déjà.

Ils subissaient tous, naturellement, le plus grave choc émotionnel de leur jeune existence […] Tandis que le miséricordieux engourdissement se dissipait, la foi qu’ils avaient eue en leur invulnérabilité leur paraissait de plus en plus ridicule, et la peur de la mort revenait les hanter et les torturer.

Sur le contrefort abrupt, parsemé de pièces de fourniment abandonnées, y compris des fusils, il y avait une civière. Un jeune soldat à la figure encore enfantine y gisait, mort. Les yeux et la bouche étaient fermés, et un bras pendait en dehors du brancard. L’autre main, contre le cuisse, était complètement noyée jusqu’au poignent dans une incroyable mare de sang gélatineux déjà à demi coagulé qui remplissait presque entièrement le creux que faisait le poids du corps dans la toile de la civière. […] « Regarder ce que vous avez fait, vous des êtres humains, à ce gosse qui aurait pu être moi ! Parfaitement, moi, espèce… espèce d’hommes. »

[…] tous les soirs il y avait une séance de cinéma en plein air à laquelle ils assistaient tous, pour rêver avec nostalgie devant les images scintillantes de la vie brillante et libre de Manhattan, de Washington ou de Californie qu’ils étaient là pour défendre, et qu’ils n’avaient jamais connue sauf au cinéma.

Les hommes transforment leurs guerres, dans les années qui suivent les combats. C’était toujours la même histoire : « Je croirai à tes mensonges si tu crois aux miens. » L’Histoire avec un grand H.

Il commençait à en avoir foutrement marre d’expliquer à des petits trou-du-cul morveux que pour le monde, la guerre, la nation, la compagnie ils ne valaient pas tripette ; qu’ils n’étaient qu’une marchandise à dépenser ; qu’il pouvaient tous mourrir jour après jour et un par un, et qu’on s’en foutrait du moment qu’il arrivait des renforts pour les remplacer. Bon Dieu, il se prenait pour quoi ?

Ce qu’il y avait de pire, c’était le pourcentage de chance, le hasard. Le soldat le plus parfait, le mieux entraîné, ne pouvait y échapper, à cet élément de chance, ne pouvait se protéger contre le hasard.

Tout au long de la ligne, bien d’autres soldats éprouvaient aussi cette même impression de vide au creux de l’estomac, ce même picotement nerveux des couilles, et des conversations chuchotées toute la nuit, d’un trou à l’autre, tandis que les hommes fumaient prudemment, dans leurs mains repliées. Ils savaient maintenant qu’il en serait toujours ainsi à la veille d’une attaque.

Il était lui-même intimement persuadé d’être vraiment le seul, mais vraiment le seul, à comprendre de quoi il en retournait. La maison, la famille, la patrie, le drapeau, la liberté, la démocratie, l’honnêteté du Président. De la couille.

La guerre moderne ! On ne pouvait même pas faire semblant qu’elle était humaine !

Oui, eh bien l’humanité, cette bande d’animaux « honorables », elle pouvait aller se faire mettre ! L’humanité, il lui pissait à la raie. C’était tous ce qu’elle méritait, l’humanité !

Des hommes normaux, dans une situation normale, des soldats normaux, tous, qui avaient accepté une mission normale, et la mort les frappa normalement – sauf que personne ne meurt normalement.

Rien que des gars normaux. Une mission relativement normale. Et maintenant, plus que des morts.

—-

J’ai aussi aimé le language cru. L’auteur ne passe pas par quatre chemins, c’est comme ça qu’un militaire parle et pense après tant d’épreuves. Plus le temps pour les beaux mots. La beauté de leur fragile innocence, envolée par la mort omniprésente, leur vocabulaire suit, ainsi que leur attitude, leur valeurs et leur manière de penser, assassinés par la guerre à un si jeune âge.

Je précise que je n’ai pas vu le film. J’ai trouvé sur internet le synopsis du film qui a l’air différent du livre. Dans tous les cas, je ne pourrai pas faire de comparaison entre les deux œuvres. Peut-être l’avez vous vu ? Dans se cas, n’hésitez pas à partager vos impressions sur le film.

Jaskiers

Le vin de la colère divine par Kenneth Cook

Quatrième de couverture :

Aller combattre le communisme pour sauver le monde : tel est le motif qui conduit un jeune homme de vingt ans à se retrouver au cœur de la jungle du Vietnam. Confronté à la mort, il ne peut se raccrocher qu’aux valeurs chrétiennes et occidentales auxquelles il croit. Mais survivre au crescendo des bombes et de napalm mène à accepter les pires atrocités. Et à oublier la « guerre juste », lorsque se répand, dans une vision d’apocalypse, le vin de la colère divine.

« Dans une narration à couper le souffle, l’écrivain australien Kenneth Cook fait acte de foi en la littérature, celle qui réveille les consciences. Le vin de la colère divine est un cataclysme. » – Télérama

Kenneth Cook, écrivain couronné de succès, journaliste et leader d’un parti politique opposé à la guerre du Vietnam, fut un personnage hors norme. Il est également l’auteur du Koala tueur, de La vengeance du wombat et L’ivresse du kangourou, tous parus aux Éditions Autrement.

Ceci est un roman, l’histoire n’est pas tirée du vécu de l’auteur. C’est un changement, pour moi, amateur de récits de guerres écrient par des anciens soldats. Mais ce petit roman s’avère être au final un bon changement dans ma routine de lecture.

Ce jeune homme narre son histoire accoudé à un bar. C’est comme si vous étiez son ami de beuverie pour un soir, vous rencontrer ce jeune bidasse de 20 ans, qui a l’air d’en faire 10 de plus, et il vous narre son expérience.

Fervent catholique, il s’engage volontairement dans l’armée américaine pour combattre le communisme. Parce que, selon lui, les communistes sont les ennemis de Dieu. Il semblait presque parti pour une croisade, bien qu’il ne le mentionne pas tout au long de son récit, tout comme il ne mentionne pas les Vietnamiens, les Nord-Vietnamiens, les Viet-congs. Non, tous le long du récit, il les appelle « communistes ».

Jeune, croyant et bon soldat, l’expérience de la guerre du Vietnam va le plonger dans une grande confusion. Sa foie est ébranlée. N’est-il pas marqué dans les 10 Commandements : « Tu ne tuera point ? »

De plus en plus confus devant l’horreur, devant la mort, les valeurs qu’il a appris enfant auprès d’un père aimant et d’une mère française se désagrège. Il cherche à comprendre tout en ne cherchant pas. Il s’exprime par contradictions, sophismes, répond à ses propres questions pour les remettre en doute tout de suite après.

Sa rencontre avec Karl, venu remplacer un camarade de guerre du narrateur (ce dernier n’a d’ailleurs pas de nom, il n’est du moins pas mentionné dans le récit), qui s’autoproclame militariste-pacifiste n’arrange pas sa remise en question perpétuelle de sa foi, de sa place sur Terre, des Hommes, de leur natures, de la politique et de la guerre.

Durant une permission dans une ville de L’Asie de l’Est, qu’il ne nomme pas, il rencontrera Santi, un Vietnamien, avec qui il se saoul. Le narrateur notera avec quelle bienveillance, quel respect il est traité par cet homme. Il pourrait être un ennemi, ce qu’il a fait dans se bar, se lier avec un vietnamien est déconseillé par l’armée, mais Santi est bon, loin des stéréotypes racistes véhiculés par l’armée. La confusion qui s’exerce dans sa tête devient obsédante. Que penser de cette guerre ? S’est-il trompé d’ennemi ? S’est-il fait manipuler pour aller combattre si loin de chez lui des hommes qui, bien qu’ayant des croyances différentes, restent des hommes comme lui ?

Entre questionnement, au bord de la folie, de la confusion la plus extrême, le jeune homme plongera en plein enfer, le napalm, les bombes, les balles, les cadavres, les agonisants. Il ne sait même plus si il pleur. Le peut-il encore ? Sait-il encore ce qu’est se sentiment ? Les sentiments ?

La fin de son récit termine en apothéose. Un enfer sur Terre, une vision d’apocalypse.

Son récit terminé, le jeune homme ne vous dit ni au revoir ni à la prochaine. C’est nous qui partons, car il semble avoir déversé toute sa confusion et ses réflexions sur vous, jusqu’à ces derniers paroles.

Une réflexion sur la jeunesse, l’éducation, la religion et la guerre. Une dure expérience, qui remet en doute certaines de vos valeurs, sans les changer, peut-être, mais vous pousse à vous remettre en question comme le narrateur le fait. Sur vos croyances, votre éducation, l’autorité exercée sur vous et sur le monde en général.

Voici quelques extraits qui, je pense, montre la confusion et la peur du narrateur, qui le suivent tout au long de l’ouvrage :

Mais chaque fois que je pense, il m’apparaît qu’en ce bas monde, un homme sain d’esprit n’a d’autre choix que de devenir fou.

Nous ne pensions pas vraiment tuer. Nous ne pensions pas beaucoup, en réalité ; enfin, c’est ce qui m’apparaît maintenant. Il était impossible de penser. Qu’est-ce que veut dire « penser » de toute façon ?

En y repensant aujourd’hui, je dois reconnaître que j’étais le roi des cons. Ma seule consolation, c’est que nous étions tous les rois des cons.

Si ça se trouve, le monde foisonne de gens qui réalisent que leurs actions sont insensées mais qui craignent de passez pour des fous s’ils se comportaient raisonnablement. J’espère qu’il en est ainsi, mais je n’en suis pas si sûr.

Je m’étais attendu à quoi en partant à la guerre ? À ce que toutes les balles finissent dans les parties les plus charnues de la jambe et à ce que les ennemis soient les seules victimes ?

En général, l’idée qu’on enterre les gens, ou même qu’on les incinère, me dérange. Le principe même que les gens meurent me dérange. Je préférerai que ça n’existe pas.

La raison en était sans doute évidente. Mais je soupçonnais que le vraie raison n’était pas la raison évidente. Rien de ce qui est évident ne semble être vrai.

[…] Sans parler de cette bonne vielle maxime qui raconte plus ou moins qu’il faut prendre les armes pour faire taire les armes. Ils sont tous fous.

– Qui est fou ?

– Tout le monde. […]

Si tous les hommes qui en ont tué d’autres, depuis qu’il y a des hommes, étaient alignés les uns à côté des autres, combien de fois feraient-ils le tour de la Terre ? Et tous les morts ? Lesquels représentent le plus grand nombre, ceux qui ont tué ou ceux qui ont été tués ?

[…] il s’y inscrivait si il y avait une logique. S’il n’y en avait pas, eh bien, il n’y en avait pas. Mais il devait bien y en avoir une, car s’il n’y en avait pas, comment concevoir l’idée qu’il y en ait une ? Est-ce possible ?

[…] – Justement. Je trouve difficile d’imaginer un contexte permettant de justifier moralement une guerre moderne : on doit tuer trop de gens qui n’ont rien à voir avec la guerre.

L’armée vous aide à créer des illusions. Elle offre quelque chose de rassurant et convenable, avec le son du clairon, des tambours, et le rythme des soldats qui marchent au pas, sans compter qu’on vous tient occupé la plupart du temps, limitant tout loisir d’entretenir des pensées subversives. C’est sans doute la grande découverte qu’ont dû faire les généraux : le premier homme qui s’est dit « Je dois absolument occuper les lascars pour qu’ils n’aient pas le temps de penser. » a sans doute ouvert la voie à toutes les armées du monde.

[…] Mais ce qui m’inquiète – enfin, ça ne m’inquiète pas vraiment, pas trop en tous cas – bref ces actes que nous devons commettre… Les combats sont si atroces que je me demande s’ils sont justifiables.

Tous les bruits [dans la jungle] étaient ceux de chasseurs et de proies : les bruits de la violence. Aucun d’eux n’arrivait à la cheville de la violence que nous avion perpétrée […] L’idée de violence est d’ailleurs enracinée dans la nature […]

Il y a peut-être une logique à tout. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas – mais elle m’échappe. En fait, il y a forcément une logique ; la pure futilité, apparemment aveugle, de tous ça exige qu’il y ait une logique.

Je crois que j’essayais d’organiser mes pensées de manière ordonnée et civilisée, comme j’avais appris à le faire, ce qui est en triste contradiction avec les faits. En réalité, mon esprit paniqué tournait en rond. Réaction typique de l’esprit…

Un soldat doit se sacrifier pour la victoire. Savoir qui le tue n’est qu’une question théorique. Ça ne fait pas grande différence après coups, et si l’on accepte que la victoire représente le but ultime et que la mort est un mal nécessaire, ça ne fait pas une grande différence avant non plus. À moins d’avoir l’infortune d’être partis les soldats qui vont se faire tuer. Ça avait de l’importance à mes yeux.

Affirmation, infirmation, dans la même phrase. La confusion est le maître mot de se roman, de l’esprit devenu torturé et fragmenté par la guerre et ses visions d’horreurs. Sa lucidité, son intelligence ont été ses pires ennemis. Il est dur d’imaginer le futur du narrateur tant sa vie est maintenant entachée, et sa foi, pilier de son psyché, ébranlé, ébréché, craquelé, d’une manière violente à cause de manipulations, de mensonges et de l’expérience de soldat. À nous lecteurs de nous faire notre propre histoire sur ce que serait devenu ce « jeune homme » après avoir entendu son histoire. Et de se poser la question de tout ces autres jeunes hommes qui ont vécut un enfer similaire. Et qui sont sûrement accoudés aux bars, un verre à la main, attendant un badaud pour lui conter une énième fois son histoire. Peut-être pensent-ils avoir encore 20 ans d’ailleurs. Car il semble que personne ne sort grandi de la guerre, elle semble plutôt vous traumatiser au point que plus rien ne puisse vous faire avancer. Rester coincé mentalement au moment ou l’horreur du conflit vous touche. Une frontière mentale. Vous n’avancerez plus.

Jaskiers

Exercices de survie de Jorge Semprun

En couverture, peinture de Peter Knapp : La lutte avec l’Ange.

Quatrième de couverture :

« J’étais dans la pénombre lambrissez, discrètement propice, du bar du Lutetia, quasiment désert. Mais ce n’était pas l’heure ; je veux dire, l’heure d’y être en foule, l’heure d’y être attendu ou d’y attendre quelqu’un. D’ailleurs, je n’attendais personne. J’y étais entre pour évoquer à l’aise quelques fantômes du passé. Dont le mien, probablement : jeune fantôme disponible du vieil écrivain que j’étais devenu.

J’avais tout juste le désir d’éprouver mon existence, de la mettre à l’épreuve. »

Nous sommes en 2005, Jorge Semprun se confronte à son passé et relate, comme il ne l’a encore jusque-là jamais fait, son expérience de la torture. Il nous offre un témoignage sans pathos, récit à la fois poignant et détaché, d’où se dégage une perception philosophique prégnante. Un nouvel éclairage saisissant de ce que fut ce singulier penseur.

Jorge Semprun, mon écrivain espagnol préféré, ou devrais-je l’appeler Le grand espagnol comme l’écrit Régis Debray dans son introduction.

Un homme qui parlait trois langues, l’espagnol bien sur, le français et l’allemand. Savoir qu’il a écrit ses livres en français, avec une prose que peu de personne, dont la langue maternelle est la langue de Molière, n’ont jamais eux, moi y compris. Un maestro des mots, une personnalité forte et courageuse, oublié trop souvent.

Jorge Semprun évoque, son action dans la résistance française, il avait 20 ans, il était espagnol. Trahis par un membre de la résistance française, il sera capturé par la Gestapo, torturé et emprisonné à Buchenwald.

Les livres de Semprun sont toujours une surprise, il attaque avec dextérité des sujets extrêmement difficiles avec une prose acrobatique, philosophique et poétique. Des témoignages parfois sous couvert de roman, d’un récit inventé il ne le cache pas au lecteur d’ailleurs. Je sais pertinemment, grâce à Hemingway, entre autre, qu’écrire sur l’horreur via la fiction permet de donner au lecteur un récit plus vrai et réel qu’un témoignage directe et sans fard. Semprun, lui, saupoudre ses récits de sa magie, et de son immense talent, la maîtrise des mots qui semblent danser et lui obéir au moindre geste de sa plume belle et secrètement acérée comme une dague, qu’il utilise avec parcimonie et subtilité. Sans pathos jamais, avec humour parfois.

Les livres de Semprun sont teintés de philosophie, de réflexions profondes et de poésie. Dans l’horreur même, il amène son lecteur à voir la petite fleur qui pousse au milieu d’une jungle de béton. Ce ne sont pas des récits dont vous sortez indemne, je ne parlerai pas de violence, mais plutôt d’une réflexion plus profonde, visé plein pot sur l’être humain, avec d’un côté la vérité, dure, froide et cruelle et de l’autre une lueur d’espoir.

Une partie de son récit est consacré à ses dix années de clandestinité au sein du Parti Communiste espagnol après la Seconde Guerre Mondiale durant la dictature de Franco. Courage, confiance et abnégation. Voir même provocation, du moins dans cet ouvrage.

Le livre est très court, mais vaut la peine d’être lu. Pour ne jamais oublier. Exercices de mémoires, écrits des tripes d’un survivant pour nous.

Voici quelques extraits ayant pour thème l’Homme face à la torture, entre autre :

Écrivain pourtant ? Était-ce tellement évident à l’heure lointaine que j’évoquais ? Je me trouvais plutôt, à l’époque, devant l’impossibilité radicale, l’indécence même de l’écriture.

Je savais bien que j’avais des chances toutes les chances d’être torturé, en cas d’arrestation par la Gestapo, que ce fût l’allemande ou la française. Dans nos conversations, d’ailleurs, nous craignions davantage la française que l’allemande.

[…] les méthodes habituelles de la Gestapo : matraquage, pendaison par une corde attachée aux menottes, privation de sommeil, baignoire, arrachement des ongles, électricité, in crescendo.

[…] la torture est imprévisible, imprédictible, dans ses effets, ses ravages, ses conséquences sur l’identité corporelle.

Je ne vois réellement qu’une personne, une seule […] avec qui il ne serait pas impossible, ni indécent, d’évoquer cette expérience : Stéphane Hessel.

[…] il serait absurde, même néfaste pour une juste conception de l’humanisme possible de l’homme, de considérer la résistance à la torture comme un critère moral absolu. Un homme n’est pas véritablement humain seulement parce qu’il a résisté à la torture, ce serait là une règle extraordinairement réductrice.

[…] c’est à Auxerre, dans la villa de la Gestapo, sous la torture, que j’ai vraiment pris conscience de la réalité de mon corps.

Mon expérience personnelle m’apprend que ce n’est pas la victime mais le bourreau – si celui-ci en réchappe, s’il y survit dans une existence ultérieure, même anonyme et apparemment paisible – qui ne sera plus jamais chez soi dans le monde, quoi qu’il en dise lui-même, quelque soit son faire semblant.

Le livre parle aussi de la libération de Buchenwald, de la manière dont deux américains ont retrouvés les survivants. C’est un passage marquant, écrit comme seul pouvait le faire Jorge Semprun.

Le livre est très court, comme je l’ai déjà noté, si vous avez lu ces œuvres, ce petit livre vous apportera encore un petit plus sur la vision de l’être humain, de la guerre, de la vie par Semprun. En n’oubliant pas la philosophie très personnelle du Monsieur. Oscillant entre lumière et ténèbres.

Une réflexion philosophique sur l’impensable et l’indicible, après l’enfer, et un combat continu, plume en mains. Écrire est un combat, survivre une chance, témoigner un sacerdoce. Cruel mais important. Semprun, ou avancer et se battre en écrivant.

Jaskiers

Dead dream society | Poème |

Où êtes vous les hippies pourquoi nous avoir laissé tomber ?

Pour la menue monnaie.

Pensiez vous à nous ? Déjà mort-né ?

Peut-être l’avions nous pensés

Ces plaie ouvertes, seule nous devons les panser.

N’aviez qu’à protester.

Nous l’avons fais !

Et que s’est-il passé ?

Vous nous avez frappé.

Génération de fainéant, drogué faible et pleurnichard !

Comme vous vous l’étiez avant de plier genoux, avares !

Partez donc jeune insolent !

Pas avant de faire de votre monde du chiendent !

Jaskiers