Le Clan du Calice

Orné d’un masque grotesque de bouc, le maître de cérémonie lève le Calice. Tout les autres disciples se prosternent. Ils entonnent un bourdonnement collectif, à l’unisson, le son réverbère entre les murs et résonne dans les corps.

« Jusqu’à la lie ! » proclame le maître de cérémonie.

Chaque disciple se redresse, à genoux, ils crient.

« Nous boirons le Calice jusqu’à la lie ! » Les paroles du maître tonne.

« Debout ! »

Tous se redressent. Droit, immobile. Certains tremblent légèrement, le moment est venu.

Le maître de cérémonie avec son masque de bouc s’approche doucement du premier disciple. Il porte le Calice aux lèvres de son adepte, ce dernier bois une gorgée puis le maître retire la coupe, il se déplace pour faire la même chose avec un autre adepte.

Il administre à chacun de ses vingt tenants le même traitement.

« Donne-nous ta lumière, Étoile-du-matin ! »

Et les disciples restent droits, stoïques.

« Tes fidèles ont fait l’Ultime Sacrifice, sommes-nous dignes de Ta présence ? Héritiers sur Terre de L’Étoile-Du-Matin, vous sentez-vous dignes ?! »

Tous émettent un « oui » à l’unisson.

« Attendons-nous ton signe ? Est-ce le jour de ta venue ? »

Après une minute de silence, le maître s’agenouille, ce geste est suivi immédiatement par les disciples.

Agenouillés, le visage enfoui dans leur robe, la flamme des deux braseros de la pièce forment de sinistres ombres dansantes sur les murs.

« Sentez-vous la libération, panégyristes de L’Étoile-Du-Matin ? »

Encore une fois, les sectateurs se relèvent, mais aucune parole ne sort de leur bouche.

« Avez-vous peur zélateur de L’Étoile-Du-Matin ? »

Silence dans la pièce.

« Nous n’avons pas bu le Calice jusqu’à la lie ! Adorateurs, buvons encore ! »

L’initiateur à la tête de bouc s’avance une nouvelle fois vers les adorateurs et répète les mêmes gestes que la première fois, chaque disciple boivent une gorgée.

Revenant cérémonieusement à sa place légèrement surélevé, le maître de cérémonie méphistophélique lève le Calice, le retourne, rien n’en sort.

« Voici, la preuve, l’ultime, de notre dévouement à toi, L’Étoile-Du-Matin ! Fais maintenant ton arrivée. Nous sommes prêts, sois le bienvenu ! »

Les tenants s’agenouillent encore une fois, dans un silence total et à l’unisson.

« Voici, nous t’attendons. »

Cinq minutes passent et tout reste silencieux, seul les braseros crépitent.

« Bien chers amis ! Levons-nous ! Savez-vous à quel point je suis fier de vous ? »

Chaque disciple se découvrent, et se regardent, incrédules.

« Ce n’était évidemment qu’un test, une épreuve, pour voir jusqu’où vous seriez prêt à aller pour servir notre Seigneur ! Et vous étiez prêt à aller jusqu’à l’ultime sacrifice ! Ah que je suis fier ! »

Tous se regardent, ébahis, certains rigolent, les nerfs se détendent, certains pleurent.

« Je suis fier de vous et… Il est f… »

Le maître de cérémonie n’a pas le temps de finir sa phrase qu’une forme sombre, immense, sort du sol, en plein milieu des disciples encore en rang.

« – Vous pouvez me dire qu’est-ce que c’était que ce putain de bordel ?

  • Seigneur !
  • Quoi ? Sérieusement ? Mais c’est pas mardi gras, qu’est-ce que tu as sur la tronche ?
  • Ho seigneur… je…
  • Mais enlève ce masque, c’est… vraiment les gars, vous étiez prêt à mourir pour moi ?! »

Les disciples et le maître se prosternent.

« – Mais c’est quoi votre problème ? Sérieusement ?! Arrêter vos séances de magie à la mords-moi le nœud, vous êtes pire que des enfants !

  • Pardonnez-nous Seigneur !
  • Mais arrête de m’appeler seigneur merde ! Écouter, tous les samedis soir j’entends vos foutues incantations, j’avoue que j’me fous bien de votre gueule, car vous n’avez pas besoin d’un tel accoutrement ni d’une telle cérémonie, mais ce soir, c’est le pompon sur la Garonne ! Vous êtes prêt à boire ce que votre maître, qui est en faite un prof de math, ce qui en fait un être démoniaque je vous l’accorde… j’en étais où… ah oui, arrêter ça d’accord ? Vous avez d’autres choses à faire pour un samedi soir non ? Mais le pire, c’est quand le Christ descend me voir, il vient avec un masque pété de bouc, comme le tiens, et il se fout de ma gueule avec ses apôtres. Tout les samedi, c’est la même chose ! Je peux même plus regarder les célébrités se mettre des baffes dans la gueule tranquille derrière ma télé. Maintenant, arrêtez. Et sans rancunes surtout. »

La masse ténébreuse disparaît.

Les disciples regardent le maître de cérémonie avec effarement.

« – Bon… je vais vous avouer que je me sens un peu con…

  • En même temps… Se faire rembarrer par le Diable en personne, compréhensible…
  • Du coup, la semaine prochaine ?
  • Bah je crois qu’on va arrêter là hein, on a nos réponses… on n’aura qu’à se faire un resto ?
  • Oui. Mais tu payes ! »

Les ampoules s’allument. La pièce est ornée d’idoles et de symboles sataniques.

« – N’empêche que ça craint d’avoir dépensé autant d’argent pour se faire rembarrer par le Prince des Ténèbres.

  • C’est le Karma, après tout, t’es prof de maths ! »

Tous rigolent et prennent l’escalier pour remonter au rez-de-chaussée de la maison de l’ancien maître de cérémonie.

« – Évidemment, on garde ça pour nous !

  • Je crois que si l’un de nous parle de ce qu’il s’est passé, il finira par adorer L’Étoile-Du-Matin en camisole dans une chambre capitonnée ! »

Les invités du maître déchu rentrent chez eux. Le professeur s’assoit à son bureau, sort les copies du dernier contrôle de math de ses élèves, décapuchonne son stylo rouge et après un long soupire de désespoir, commence la correction des devoirs.

Jaskiers

La dernière once d’humanité d’Achille (inspiré par « Le chant d’Achille » de Madeline Miller)

Achille traine le cadavre d’Hector par son casque. Le corps sans vie laisse un sillon sanglant derrière lui. La foule qui, à l’instant était emplie d’une violence terrible, s’est arrêtée de combattre. Silencieux, troyens comme grecs regardent Achille ramener Hector en direction du camp achéen. Personne ne bouge, personne ne respire.

« – Que les aèdes ouvrent grand leurs oreilles ! Vous poètes, tous des menteurs ! Chantez ma gloire si cela plait aux dieux, moi je n’en ai cure. Mais ne chantez pas la beauté de ce drame, ne chantez pas mon histoire, si vous le faites, dites la vérité !

Non, mon visage n’est pas beau à voir. Regardé ma barbe qui goutte de sang et de sueur !

Regarder mon casque, mon bouclier, il étincelle parce qu’il m’a été donné par Ephaïstos le Boiteux, par un de ces dieux, lâches, belliqueux et manipulateurs ! Ils m’ont donné des outils pour mener à bien mon projet, qui était aussi le leur, détruire, anéantir !

Oui je sais que vous m’entendez. Zeus Fils de Cronos, ma mère, la Néréide, sale chien, tu l’as trahis. Et tu as eu peur de moi ! Je le sais, je suis plus fort que toi, je devais être plus fort que toi mais tu as été un lâche ! Qu’une vie éternelle doit être épuisante ! J’attends que la mort me libère, et toi, je te le dis, jamais tu ne vivras en paix avec toi même. Une éternité de tourments ! Si je ne peux pas te battre dans ce monde, je ferai en sorte de hanter tes songes ! Je serai aussi terribles dans tes pensées que je ne le suis sur le champ de bataille, pire même !

Aèdes, ne chantez pas mon nom, je ne suis qu’un tueur. Je n’ai aucune pitié, aucune peine à ôter la vie ! Aucun remord ! Regarder mon visage ! »

Le Péléide enlève son casque, un éclair tombe sur Troie.

« -Voyez ! Ma jeunesse, dans ces rides sur mon front, la voyez-vous ? Et mes cernes, mes yeux verts cernés de rouge, est-ce cela que vous chanterez ? Et c’est bouts de cervelles dans ma barbe ? Et mes mains ? Regardez mes mains ! Calleuses, usées, elles ont massacrée ! Des fils, des frères, des maris, des oncles, des pères, des amants, des jeunes, des vieux, des princes et des rois ! Regardez !
Voilà ce que voulez les dieux ! »

Il prend le cadavre du fils aîné de Priam dans ses bras.

« – Et lui, tout pareil que moi. Etait-il comme je l’étais durant mon enfance ? Oh Chiron, comme j’aurai aimé rester près de toi avec mon Patrocle. Dans cette grotte, à apprendre de ta sagesse, à écouter tes histoires avec notre Patrocle ! Philtatos ! Comme nous étions innocents et beaux ! Il a fallu qu’un des divins olympiens éveillent en moi l’hubris. Cet hubris est la lie de notre âme, mortels !

Non aèdes, si notre destiné est guidée par les Parques, cette vie ici, n’a aucun sens ! Je ne suis pas un jouet ! J’aimerai oh Seigneur Porteur du tonnerre et de la foudre, que vous m’ameniez Apollon le Flamboyant, l’un des plus cruel, plus qu’Arés qui lui au moins revendique sa soif de sang humain ! Apollon l’Archer céleste, ce lâche, manipulateur, qu’il vienne, tout immortel qu’il est, je veux blesser son égo, qu’il me tue, mais pas avant qu’Aristos Achaion ne fracasse à jamais sa gloire !

Chantez aèdes, la cruauté des dieux, leurs folies car elle est la notre aussi !

Pâris le lâche devait mourrir des mains de Ménélas, mais ce bellâtre, l’élu d’Appolon le Miséricordieux (car maintenant il est le sauveur des lâches), s’est enfuit. Encore ! Par qui a-t-il été sauvé ? Vous le savez autant que moi. Et combien de morts inutiles depuis ?

Hector, tu ne m’avais rien fais. Rien ! Jusqu’à ce que ta maudite main m’êtes fin à la vie de ma moitié. Si j’ai évité la confrontation avec toi, c’était car tu ne m’avais fais aucun mal ! Parce qu’une prophétie clamait que je perdrai ma vie si j’ôtai la tienne. Maintenant voici chose faite ! Nous savons maintenant qui est le plus fort sur ce sol, dans ce monde. Le plus fort ici-bas. Mais dites moi, à quoi cela nous avance-t-il ? Peut-on ramener les morts à la vie ? Non ! Il n’y a que ces lâches en haut de la montagne sacrée pour s’autoriser cela ! »

Il relâche la dépouille d’Hector, lui perce les chevilles. Aucun sang, ou presque, ne s’échappe du cadavre, son cœur a arrêté de battre depuis quelques temps maintenant. Achille passe à travers les plaies nouvellement infligées au fils aîné de Priam, une corde épaisse. Il l’a noue sur l’attelage de son char et monte sur ce dernier. Il arrache les rênes des mains d’Automedon et d’un crie bref et rauque, Xhante et Balios se mirent au galop, leurs sabots semblent ne jamais toucher le sol d’Ilion tellement sont prompts les chevaux divins de son père Pélée.

Le cadavre d’Hector le dernier brave Troyen traîne derrière le char, sa tête percute les gravats, les pierres et les vestiges laissés par près de dix années de guerre. Le sang s’arrache doucement de sa peau, laissant des traînées disparates et noires dans le sillon de la course folle d’Achille. À la surprise de tous, il fait demi-tour et fonce tout droit vers la cité de Priam. Personne ne bouge, tétanisés par l’extrême cruauté du prince de Phtie.

Arrivé devant les immenses portes Scées protégeant la cité troyenne, il crie :

«- Priam, voici ton fils, Andromaque, ton mari ! Voyez ce qu’il va subir ! Si l’un de vos aèdes survit, car nous détruirons votre cité, qu’il chante quel a été le sort cruel du grand Hector défenseur de Troie que lui a infligé Achille le Tueur d’homme. »

À ces mots, Achille fait le tour de la cité, lâchant des cris inhumains et terrifiants. Des cris et des pleurs retentissent depuis les hauteurs des remparts de la ville fondée par Dardanos.

Après trois tour de la cité, il s’arrête à nouveau devant les imposantes portes et crie :

« – Voyez votre Hector, il en sera ainsi jusqu’à ce que son corps perde sa peau, et j’accrocherai ses os et son crâne sur mon char. Chantez le cruel Achille qui naquit paisiblement à Larissa, élevé à l’art de la musique, la médecine, le chasse et la guerre dans la grotte du sage Chiron, avec son Patrocle. Son sang, ses os, sa chair et son agonie, sont vengés par le terrible sort qu’il inflige au grand Hector ! Astyanax, regarde ton père, dans la défaite ! Tu es son sang, et je me ferai un plaisir de t’égorger sous les yeux de ta mère ! »

Il repart en direction du champ de bataille, toujours calme. Les membres sont las, les esprits confus et terrorisés par le comportement cruel et brutal du péléide.

Achille traverse cette foule qui ne manque pas de s’écarter promptement sur son passage.

Il passe le mur affaissé des achéen, se dirige vers sa tente, l’ouvre et crit à Briséis de sortir.

Elle lâche le corps sans vie de Patrocle qui reposait sous des couvertures, passe devant Achille en soutenant son regard. Il sent sa douleur, mais sent-elle la sienne ?

« – Chienne ! Dégages ! Dégages avant que je ne t’égorge. Ceci, la mort de mon Patrocle, c’est ta faute, et non la mienne !

– Regardes toi Achille, tu me blâme aujourd’hui car ton esprit est embrumé par la fureur, tu réalisera que c’est ton ego qui l’a mené à sa chute. »

Achille lève son menton et frappe la jeune captive troyenne du revers de sa main droite.

Elle redresse la tête, l’œil droit tuméfié. Puis sort.

« – Patrocle, regardes ce que je t’amène ! »

Achille sort de la tente, défait le noeud de son char et traîne Hector jusqu’à l’intérieur.

« – Regarde ! Ton… notre honneur est sauf ! Regarde, celui qui tue par derrière n’est plus rien. »

Il sentit une présence, puis une voix :

« – Regarde toi Achille !

– Chiron c’est toi ? Regarde ce qu’ils ont fais à mon Patrocle. Je me devais de sauver notre honneur !

– Honneur ? Quel honneur ? Regardes toi plutôt, tu parle à deux cadavres dans ta tente. Ta vengeance est misérable, indigne de mon enseignement. J’ai honte de toi, tu es fou. Je savais que tu partais pour ne plus jamais revenir, tu as choisis la gloire en échange d’une courte vie mais je pensais que tu mourrais dignement, mais ce que je vois en face de moi n’est plus humain, ce n’est plus qu’une enveloppe charnelle vidée de son âme. Tu es déjà mort à mes yeux Achille. Ton corps périra peut-être sur le champ de bataille, mais ton âme, ton humanité t’ont déjà quittées à jamais. Si Patrocle pouvait te parler, il te dirait qu’il aurait honte de toi Achille. Mais va, torture le vieux Priam. Finis ce que tu as commencé, mais le Tartare t’attends. Ta déesse de mère ne peut plus rien faire pour toi. Je serai toi, je me jetterai sur ma propre lame pour garder un peu d’honneur. Honte à toi !

– La ferme sale bête ! Tu n’es qu’un vieux ! Tu n’es plus rien toi ! Regardes mes richesses, regardes ma gloire, regardes comment tous les autres m’admirent ou me craignent ! Je suis Aristos Achaion !

– Les autres ? Tu t’enquiert des autres ? Et que penserait Patrocle ? Tu ne pense déjà plus à lui, il te manque car c’était la seule âme qui puisse t’apaiser, tu avait besoin de lui. Mais son regard à lui ? Qu’est-ce qu’il penserait si il te voyait ? Tu as scellé ta mort aujourd’hui, et ta légende est brutale, mais elle n’apporte rien d’autre. Les hommes te verront comme un chien enragé plutôt que comme un lion digne jusque dans la mort. C’était Patrocle le lion !

– La ferme ! »

Achille éructe et les yeux emplis de rages lance sa javeline sur la silouhette du centaure, qui s’évapore quand la lance le traverse. La brutalité du jet de la lance fait s’écrouler la tente.

Affolé, les larmes coulant sur ses joues, le valeureux Achille fouille et arrache les tissus à la recherche du corps enseveli de Patrocle.

« – Fils, regarde toi, tu n’est plus rien. Les aèdes ne chanteront pas tes exploits, il chanteront ta démise et ta folie. Achille, le terrible tueur de troyen pleurant et se débattant comme un enfant au milieu d’un tas de tissus. Même ton adolescent de fils a plus de dignité que toi ! Je te renie sache le ! »

Ainsi s’exprime Thétis avant de retourner dans la mer.

Achille se relève, balance son glaive dans la mer salé, espérant blesser sa déesse de mère. L’arme d’airain coule à pique dans les flots calmes.

Agenouillé, il prend le poignard qu’il avait donné à Patrocle pour partir sur le champ de bataille, le pointe sur sa gorge et d’un geste précis et rapide l’enfonce. Son immense ossature s’affale en avant tel un platane scié par les mains expertes d’un bûcheron. Le sang jaillit de sa gorge à chaque battement de son cœur. La mer, autour de son corps, rougie, des soubresauts agitent ses muscles, comme un poisson échoué sur un rivage, comme si au dernier moment, il essayait de se relever pour partir à la guerre. Puis il s’immobilise. Atropos l’Inflexible coupe le fil.

Jaskiers