Dante’s Dusty Roads – Chapitre 22

Une station essence se proposa à lui. Mettre son essence lui-même, demander au tenancier un coca, ou ce qui pouvait remplacer la caféine, un ou deux sandwichs et repartir. Il avait fait ses besoins sur le bord de la route, profitant d’y être seul sur cette dernière. Il fallait, avant tout, être efficient, faire vite pour arriver au ranch.

Il s’arrêta à la pompe, regretta de ne pas avoir fumé une cigarette avant, descendit et emboîta la pompe dans son véhicule. Personne ne sortait du magasin. Avec un bref coup d’œil, il pensait même qu’elle était fermée, rien ne filtrait de l’intérieur.

Tant mieux, je m’arrêterai à la première supérette du coin, je n’aurai qu’à passer devant un ou une caissière qui ne voudrait qu’une seule chose : que ma sale dégaine de Yankee aux yeux cernés déguerpisse. Ne pas faire de vague et tout ira bien.

Il faillit salir ses chaussures en retirant la pompe, il avait retenu la leçon de la dernière fois. Pas d’essence sur ses habits.

Il remonta dans sa voiture et partit en vadrouille à la recherche d’un Wallmart, d’un Target ou n’importe quel magasin pour faire ses emplettes et repartir aussitôt. La fatigue était là, mais s’il ne pouvait plus garder ses paupières ouvertes, il s’arrêterait au bord de la route pour un somme rapide. Dangereux oui, mais mieux valait risquer le danger d’un somme en solitaire sur le bord d’une route que de provoquer une rixe dans l’hôtel très bon marché de la ville.

Rien ne semblait vivant dans ce patelin, à par les bisons flânant dans les immenses champs qui entouraient la petite ville. Il semblait être rentré dans un décor de far-west moderne.

Il chercha une connexion à Internet avec son téléphone avec l’espoir de trouver une supérette pour se ravitailler avant la dernière ligne droite. Après Buffalo, direction Forgan s’en regarder en arrière. Son cerveau et son corps réclamait non seulement du repos, mais aussi, de l’écriture. Le besoin de catharsis, de poser des mots sur ce qu’il avait vécu jusqu’ici. s’imposait pour sa santé psychique. Et aussi, pour commencer son nouveau roman.

Il trouva un magasin, appelé Venture, de plain-pied, sans l’aide d’internet qu’il ne recevait toujours pas. Le magasin avait l’air d’un vieux et ancien motel. Le parking était vide.

Quand il rentra dans ce magasin, il découvrit que c’était en faite un restaurant plus qu’autre chose. L’écrivain espérait qu’il aurait la possibilité de prendre un plat à emporter, on était en Amérique après tout, aucun doute, pour de l’argent, l’Amérique vous offre tout ce que vous voulez.

Il attendit au comptoir, qui était vide, la seule présence des menus imprimés indiquait que le restaurant n’était pas abandonné. Il en prit un.

De la viande. Que de la viande. De la viande à la viande à la sauce viande avec un dessert à la viande. C’était le pays des bisons, le business principal de la ville. Après tout, la ville s’appelait Buffalo.

Une femme de quarante ans, la teinture blonde en fin de vie, des cernes et des rides marquées sur le visage et d’une maigreur inquiétante se présenta lui.

« -Vous désirez ?

– Je cherche quelque chose à emporter.

– D’accord, vous avez vu le menu ?

– Oui, mais je n’ai pas encore trouvé ce qu’il y a à emporter.

– La section sandwich se trouve à la fin. »

Rand fit défiler les pages du menu et découvrit les sandwichs, tout à la viande.

« -Vous avez besoin de conseil ? »

Il lâcha un petit rire. Il avait le choix entre sandwich à la viande de bison avec salade, tomate et moutarde, ou sandwich au bison avec de la mayonnaise.

« – Je vais prendre le sandwich complet.

– Salade, tomate et moutarde ?

– C’est ça.

– Et comme rafraîchissement ?

– Vous avez du café ?

– Oui mais malheureusement pas à emporter.

– Je vais vous prendre du coca.

– Nous n’avons que du Pepsi, cela vous va ?

– Oui merci. »

Elle se retourna pour partir dans la cuisine. Il vît par la porte entrouverte l’état lamentable des cuisines. Poussières, graisses, détritus, sangs, il ne manquait que la présence d’un rat pour combler le tableau.

Il va falloir faire fît de ces horreurs, se dit Rand à lui-même et à son estomac.

Dante pouvait entendre les bruits de couteau, celui d’un micro-onde et les voix de la serveuse et de la cuisinière.

Et si ce sang… non c’était trop, même s’il avait eu le droit à des hurluberlus, la probabilité d’ajouter à ses rencontres déstabilisantes, une meurtrière qui cuisinerait les morceaux de ses victimes humaines pour les vendre à ses clients était quasi-nul.

Quasi-nul ne veut pas dire nul, et plus rien ne me surprendrai. Je commence à perdre la tête. T’es parano Dante, arrête de penser à des conneries, si ça se trouve, c’est une déformation professionnelle, le risque quand t’es auteur de romans d’épouvantes.

La serveuse sortit de la cuisine, le gratifia d’un sourire et d’un « Ça arrive monsieur, merci de votre patience. »

Au moins était-elle polie pour une potentielle Serial-Killer cannibale… Allez Dante, arrête tes bêtises.

Il attendit encore cinq minutes. Le restaurant était désert, les menus et les couverts étaient recouverts d’une fine couche de poussière. L’air était lourd, pas extrêmement chaud, mais respirer commençait à être difficile.

Ou bien je suis en train de faire une crise d’angoisse ou bien le DustBowl a encore de l’influence sur le pays.

Les crises d’angoisses avaient été ses compagnons d’enfance et d’adolescence, jusqu’à ce que ses parents ait assez d’argent pour l’amener voir une thérapeute. Thérapeute et thérapie qui s’avérèrent être extrêmement efficaces et, à force d’exercices, réussirent à diminuer très fortement ses crises, jusqu’à ce qu’elles ne deviennent plus que des mauvais souvenirs. Il se rappelait qu’il ne fallait surtout pas oublier de bien respirer, mais l’air semblait empli de poussière. Il lui fallait aussi observer l’environnement autour de lui, mais il était tellement terne et misérable qu’il commença à paniquer.

Enfin, elle arriva, son sandwich placé dans un papier, son pepsi bien frais à la main. Il paya son dû, la carte bleue tremblante dans sa main. Il sentait les regards plein de jugement que devait poser sur lui la serveuse. Il transpirait à pleine gouttes. Tom pria intérieurement que sa carte passe, ce qu’elle fit. Il ramassa son dîner, et partit.

« – Bon appétit monsieur.
– Merci à vous aussi. »

À vous aussi ? Sérieusement ? Dante Thomas Rand ce que tu peux être idiot parfois.

En rentrant dans sa voiture, il s’imaginât la serveuse rigolant. C’était comme dire à quelqu’un « bonjour » et qu’il vous répondait « bonsoir ». Non seulement cela le faisait se sentir idiot, mais il se sentait humilié par la personne qui avait eu plus de présence d’esprit en lui indiquant que c’était le soir.

Les interactions humaines sont compliquées. Ou plutôt, je les rends compliquées.

Il sortit le sandwich de son papier, regarda la viande grossièrement apposée, respira un grand coup pour enlever la pensée qu’il mangeait peut-être de la viande humaine.

Non, c’est du bison…

Il regarda autour de lui. Tout près de lui, il y avait un champ immense avec un bison solitaire qui le regardait.

Putain, il sait. Les animaux ne sont pas idiots. Si ça se trouve, je suis en train de manger son frère. Merde.

Il reposa le sandwich, il n’avait plus faim. Il ouvrit sa cannette de soda qu’il but d’un trait.

Le soleil commençait à abandonner le ciel. L’écrivain reparti, direction Forgan. Il n’y avait pas de panneaux indiquant la ville mais il suivait ceux de Knowles.

Comme le nom de jeune fille de Beyoncé.

Cette pensée le fit sourire. Sourire qui ne resta longtemps sur le visage car la fatigue commençait déjà à fermer ses paupières. De plus, il n’avait pas mangé.

Après quelque miles, une dizaine peut-être, il s’arrêta sur le bas côté de la route, une petite place labourée par les pneus des paysans du coin, qui devaient passer par là pour rentrer dans leurs champs, s’occuper de leurs bêtes, de leurs bisons chéris.

Il fuma une cigarette, la nuit était tombée, les lumières du tableau de bord étaient éteintes. Silence. Il écrasa son mégot dans un étui en ferraille qu’il avait trouvé dans sa boîte à gant, étui qui semblait sortir de nulle part. Il abaissa son siège, vérifia si les portes étaient fermées et ferma les yeux.

Le dernier repos du juste avant l’arrivée.

Jaskiers

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Dante’s Dusty Roads – Chapitre 2

Des idées pour son prochain roman lui venaient à l’esprit, sans effort. Il allait s’inspirer de son ranch situé au milieu de nulle part. Pourquoi pas l’histoire d’une famille qui s’installerait dans un ranch abandonné et qui, au fur et à mesure de sa rénovations, laissait paraître d’étranges phénomènes ? Et si leur fils commençait à avoir des crises d’épilepsie qui serait en faite une possession démoniaque ? Et s’il ajoutait à ça l’ancienne famille qui vivait dans le ranch autrefois, trouvant la misère et la mort à cause du dustbawl ?

Pleins d’idées se bousculaient dans sa tête. Le bonheur même irradiait son corps. Toute cette inspiration lui venait car, pensait-il, il était enfin Libre et heureux !

Bien qu’il soit en possession d’une immense propriété, et surtout d’un ordinateur portable dernier cri, il était excité d’essayer enfin cette machine à écrire, une vielle Remington Noiseless noire qu’il avait acheté dans une boutique d’antiquaire à New-York.

Il se rappelait son grand-père, journaliste, qui n’avait pas lâché sa machine à écrire Underwood de toute sa vie, même quand l’analogue et plus tard l’informatique s’étaient imposés.

Il s’imaginait déjà fumer sa cigarette tout en faisant claquer les touches de sa machine : tac tac tac tac tac DING ssschwwwwift tac tac tac tac tac.

Comment ne pouvait-il pas être heureux ? Son succès avait été insolent jusqu’ici. Mieux ne valait pas trop réfléchir à toute cette attention qui lui était tombée dessus avec le succès de son livre. Il devait garder la tête sur les épaules. Venant d’une famille de cols bleus, il devait considérer l’écriture comme de l’artisanat.

Jaskiers

Bienvenue à la cure de Rien – Partie 3

— > Partie 1 : https://jaskiers.wordpress.com/2022/06/05/bienvenue-a-la-cure-de-rien/

— > Partie 2 :

Avant de lire cette nouvelle partie, si vous appréciez la série, remerciez Ariane en visitant son blog ! Merci pour ton soutien !

Être embarqué, enfin accueilli, par des hommes en blouses blanches d’infirmiers, quel effet ça fait ?

J’ai été surpris. Et j’ai eu peur. Je me rappelais ce que m’avais dit ma compagne de voyage, Selena Brown, « c’est un piège. »

Un prit mon sac l’autre me prit par le bras comme si j’étais un vieillard.

« – Excusez-moi mais vous pouvez me dire ce qu’il se passe ?

  • Gaspard Dincy, c’est bien vous ?
  • Oui… non… enfin peut-être.
  • N’ayez pas peur, vous êtes bien venu dans le Vermont pour une cure de Rien ?
  • Peut-être… mais je commence à regretter mon choix…
  • Ne vous inquiétez pas ! Vous êtes entre de bonnes mains. »

Il m’amena à l’écart de la foule de voyageur qui emplissait l’aéroport et ses alentours.

« – Écoutez, je comprends que, là, maintenant, vous avez peur. Mais nous ne sommes pas là pour vous punir ou quoique ce soit.

  • Ce n’est pas très discret et un peu brusque de venir me récupérer à l’aéroport avec votre blouse d’infirmier !
  • Justement. Vous pensez que le gouvernement allait vous laissait partir sans rien faire ? Rien ne leur échappent à ceux-là. Venir vous chercher en blouse ajoute une dose de… réalisme à votre… fuite. Nous avons de l’expérience, vous n’êtes pas le premier divergent que nous accueillons.
  • Attendez… divergent ?
  • Oui, je vais vous faire un dessin si vous voulez !
  • Non ça va, donc, je suis un divergent, je me considérais plus comme un tire-au-flanc… car je refuse de travailler et d’être un robot docile et obéissant toute ma vie… mais disons que je suis un divergent, ça sonne… très… dystopique.
  • Exactement ! Mais vous avez aussi besoin de repos, de soin et une sorte de rééducation. Vivre avec des robots, comme un robot, comme vous le dites si bien, vous a fait oublier votre humanité. Il faut… le cerveau est malléable, la « plastique « du cerveau se modifie, durant notre vie et suivant les circonstances, les habitudes et tutti quanti. Il faut, en quelque sorte vous… reprogrammer.
  • D’accord… mais ils nous voient là… le gouvernement ?
  • Je ne peux pas vous les pointer du doigt, niveau discrétion, nous ne serions pas au niveau, mais oui. Maintenant, prenez mon bras, faites votre mine la plus abattue possible, pleurez même, si vous le pouvez. Offrons-leur un spectacle ! »

Je suivis les conseils de l’infirmier. J’avançais à ses côtés en regardant mes pieds et en faisant des moues pitoyables.

Nous arrivâmes devant une belle berline allemande, un chauffeur, celui qui s’était occupé de mon sac, nous y attendez. L’infirmier me fit entrer dans la voiture comme si j’étais un vieillard.

« – Mes affaires !

  • Ils sont dans l’coffre m’sieur, pas d’inquiétude ! Me dit le chauffeur.
  • Ah… dites, vous faites parties de la thérapie vous aussi ?
  • Tous ceux que vous verrez dorénavant font partie de la thérapie. Me répondit le premier infirmier, un jeune Noir avec les yeux rieur et un sourire rayonnant.
  • Donc, nous partons directement à la…
  • Clinique Proust !
  • Proust ! Ce nom dit quelque chose…
  • Sans doute. C’est le professeur Swanky qui l’a appelée ainsi.
  • Ce Swanky c’est…
  • La personne qui a tout organisé.
  • D’accord… et il a décidé, un jour, de devenir déviant et a utilisé sa réputation et ses diplômes pour nous venir en aide, je me trompe ?
  • Oui et non… c’est un peu plus compliqué. Vous verrez la différence après avoir passé une semaine à la clinique. Aujourd’hui, toutes ces questions, ces angoisses, cette peur, elle vient de l’endoctrinement que vous avez subis depuis tout petit. Vous paniquez, votre cerveau envoie des signaux d’alarmes, genre : ‘quelques choses ne va pas du tout’, c’est ce qu’il pense et, bousculé hors de sa zone de confort, il cherche des réponses, des moyens de compenser, de contourner le stress. Vous verrez. C’est étonnant de revivre !
  • Et effrayant !
  • Effectivement. Votre peur est légitime et nous la comprenons. Vous êtes sur la voie de la rédemption. Vous agirez contre la société, enfin, indirectement, en soignant votre âme aliénée. C’est pour cela que le Gouvernement lâche ses pions contre nous. Tout ira pour le mieux maintenant. Je m’appelle Micah Arthur et le chauffeur, Dave Grown.
  • S’lut m’sieur.
  • Enchanté monsieur Grown.
  • De même l’ami ! Vous inquiétez pas, et l’air de la montagne, ça va vous aérer l’esprit ! Rien de mieux ! »

Toujours aussi tendu, je laissais mes nombreuses autres questions de côtés et me laisser aller, bercer par le léger bruit du moteur de la voiture et des virages.

Je regardais à travers la vitre, j’avais oublié le monde. Depuis trop longtemps, je n’avais pas eu la présence d’esprit de regarder les environs, les bâtiments, le soleil, la nature, les oiseaux. J’étais hypnotisé par la routine et le travail depuis si longtemps. Ç’eût été un luxe et une hérésie que de me laisser aller à me promener autre part que dans le petit parc de ma ville le week-end. Instinctivement, j’ai réalisé que j’allais dans ce parc car mon corps et mon esprit avait besoin d’une connections avec le monde naturel.

Dans cette voiture, ma rééducation commença, par moi-même, je regardais le décor du Vermont, ses immenses forêts de pin, ces montagnes légèrement enneigées qui me donnèrent l’impression d’être des colosses, inamovibles, qui vivaient leur vie sans craindre de la perdre car bien trop immense pour l’Homme à dompter.

« – À votre arrivée, Mr. Grown ira mettre vos affaires dans votre chambre. Avant que je vous y amène, je vous ferai rencontrer le docteur, ou professeur, le patron se fiche de comment vous le nommerez. C’est la procédure habituelle. Juste un gage de bienvenue.

  • D’accord… et le fonctionnement de la clinique, les heures de repas et tout ça, quand est-ce que je saurai…
  • Ne vous inquiétez pas ! Nous ne sommes pas pressés ! Après votre entretien, soit vous décidez de vous reposer et nous vous informerons de tout cela à votre réveil, ou je pourrai vous faire visiter et vous informez des horaires directement après l’entretien. Comme vous le sentez.
  • Il y a quelque chose qui me chiffonne…
  • Dites !
  • Vous… travaillez… enfin je veux dire, vous êtes salarié, infirmier. Est-ce que… enfin vous comprenez. C’est bizarre, une clinique pour les déviants, qui sont juste des personnes ayant décidé de vivre sans être prisonnier du travail débilitant et vous… travaillez. Vous n’êtes pas déviant. Je présume que vous gagnez votre vie… N’est-ce pas un peu… ambiguë comme situation ?
  • Votre réflexion est pertinente, sauf que contrairement à vous, et à l’immense majorité de la population, j’ai eu le choix de choisir ce que je voulais faire de ma vie, comme travail, je veux dire. Je me suis engagé à aider les gens à revivre. J’ai eu la chance d’être né riche, disons-le clairement. Et avec l’argent viens le pouvoir. Je veux utiliser ce pouvoir pour libérer les gens de cette enclave.
  • Et monsieur Grown ? Vous aussi ?
  • Tout pareil ! Enfin presque, tous les gens qui travaillent à la clinique sont issus de familles aisées. Et dernièrement, d’anciens patients sont devenus des aides-soignants à la clinique !
  • Encore une question… si je ne vous ennuie pas.
  • Non ! Allez-y !
  • Quand je serai guéri, enfin, reprogrammé… ou déprogrammé…
  • Déprogrammé pour vous reprogrammer vous-même, mais le docteur vous en parlera peut-être durant l’entretien. Désolé de vous avoir coupé, continuez.
  • Donc quand je serai reprogrammé, qu’est-ce qui va m’arriver ? Vous allez me relâcher dans la nature, me trouver un autre job ?
  • Que souhaitez-vous réellement pouvoir ressortir de cette cure ?
  • Me soigner…
  • Pensez d’abord à vous soigner ! La suite viendra d’elle-même, nous sommes assez organisés et puissant pour vous aider dans votre nouvelle vie. »

Je me tus, inutile de m’inquiéter, j’étais entre de bonnes mains.

Nous prîmes des chemins tortueux à quelques kilomètres après avoir quitté la ville. Les routes étaient en terre, les sillons sur la terre et l’herbe prouvaient que ces routes étaient souvent empruntées, mais sans une connaissance parfaite du trajet, les routes se croisaient et s’entre croisaient, oscillants entre forêt de pins, champs et grandes prairies sauvages, il aurait été impossible pour un néophyte de trouver la bonne route. Je présumais, et le futur me donna raison, que les employés de la clinique Proust prenaient à chaque fois des routes différentes pour que l’une ne soit pas plus marquée que l’autre, ce qui aurait pu amener les autorités à trouver le chemin en suivant une route plus marquée.

Je redécouvris les grandes plaines, avec ses herbes hautes, ses grandes fleurs colorées dont je ne connaissais pas le nom, jamais depuis mon enfance, je n’eus l’opportunité de regarder des fleurs sauvages, d’en apprendre les senteurs et textures. Les montagnes étaient magiques, pour moi, elles semblaient si loin mais en même temps si proches ! Entre les arbres, je pouvais parfois voir un ou des lacs. Les champs de blés, des prés où des vaches broutaient paisiblement et d’immenses parterres de vignes me donnaient des rêves de vagabonds. Le vent projetant son souffle sur toutes cette nature et elle semblait les faire danser. Je n’avais jamais vu la mer, je pensais que j’avais un avant-goût de ce que je ressentirai le jour où je verrai la mer pour la première fois. De l’eau à perte de vue !

Et les arbres immenses et touffus qui se penchaient, comme si ils nous accueillaient dans leur demeure ancestrale.

L’odeur de pin s’était infiltré dans la voiture. Je ne sentais plus la pollution de la ville, les gaz d’échappements, les fumées des usines et autres joyeusetés odorantes des villes.

Et puis, ce calme ! Le léger bruit de moteur de la voiture, c’était tout ce que j’entendais. J’en fus même anxieux. Quand on est habitué au bruit, le silence semble ourdir de sinistres projets.

Mon entité physique et psychique entraient dans une sorte de nouvelle dimension. L’anxiété était la réponse à cette nouveauté. Depuis tout petit, j’avais été privé de cette vie, de ces expériences qui nous rendent humains sans que nous nous en rendions compte.

Grimper à un arbre, se faufiler dans les hautes herbes, cueillir des fleurs, entendre les oiseaux et les animaux ! La ville moderne était une jungle humaine, pas d’animaux. Les animaux de compagnies étaient interdits, car ils risquaient nous distraire dans notre travail.

Maintenant, j’avais rejoint la vraie vie, celle que l’on pouvait sentir, toucher, humer et admirer.

Mais cela, cette nouvelle expérience vers laquelle je me dirigeais avait gardé pour elle une dernière surprise. Une mauvaise.

Nous arrivions dans une route bordée des deux côtés par des pins plantés symétriquement des deux côtés de la route. Une grande barrière au milieu d’un très haut mur, peint en vert pâle, se dessinait à quelques mètres devant nous et barrait la route.

« – Nous voilà arrivé Gaspard ! Me dit Grown.

  • Enfin !
  • Nous avons des protocoles de sécurités, un consiste à prendre plusieurs détours sur ces routes pour semer de potentiels agents gouvernementaux trop curieux.
  • Il pourrait vous suivre mais peut-être pas revenir !
  • Aucun doute que ce soit déjà arrivé. Nous avons secouru quelque uns de ces agents perdus.
  • Secourus ?
  • Disons… internés de force !
  • Ou butés !
  • Monsieur Grown, n’importe quoi !
  • C’est vrai ?
  • Non ! Jamais le docteur Swanky n’accepterait de tuer impunément.
  • Impunément… ils sont quand même venus fouiner là où ils ne devaient pas. Je m’en serais bien occupé de ces cafards.
  • Assez Grown.
  • Et… vous les avez soignés ?
  • On a essayé, la grosse majorité, on parle d’une dizaine d’agents, ont été déprogrammé. Ils vivent et travaillent avec nous. Ils nous apportent des informations sur la manière de fonctionner du Gouvernement et ce qu’ils possèdent contre nous. Certains sont devenus des agents infiltrés.
  • Et les autres ?
  • Hey bien… ils restent dans leur chambre jusqu’à ce qu’ils daignent nous parler. Ils ont pour ordre de ne pas parler et, au mieux, de se suicider en cas de capture. »

Je restais coi au sort réservé à ces agents du gouvernement, et pour être franc, je n’avais rien à faire que certains d’entre eux ait, peut-être, été tué. J’avais une haine tenace de cette société dans laquelle ils nous forçaient à obéir.

Les policiers, agents du gouvernement les plus présents dans notre vie quotidienne, après nos supérieurs hiérarchiques au travail, n’hésitaient pas à tuer pour la moindre raison, et jamais leur meurtre n’étaient remit en cause. Ils avaient tous les droits. Si vous vous faisiez arrêter, le mieux était de lever les mains en l’air, de baisser la tête et de dire oui à chaque question que l’agent vous posez. Même si vous n’aviez rien fait. Mieux valait obéir et ne pas essayer de défendre sa cause ou crier à l’injustice.

Je pourrai vous parler des prisons, mais les choses qui se passaient là-bas n’étaient qu’une répétition de ce que le vingtième siècle a fait de pire en matière d’horreur.

La voiture s’arrêta, les portières s’ouvrirent, sauf la mienne. Mes compagnons avaient disparu. Paniqué, je regardais autour de moi, une des vitres à côté de moi éclata en morceau et je sentis des mains m’agripper violemment. Saisi à la gorge, me débattant, on força un sac en toile de jute noir sur mon visage. Je ne voyais plus rien. On m’extirpa violemment de la voiture. J’étais pris au piège.

Jaskiers

Félicitations ! Vous avez été choisis pour…

Harry avait reçu l’un de ces mails, que nous considérions, nous, ses ancêtres, comme un spam ou une mauvaise blague, mais à l’époque futuriste d’Harry, c’était on ne peut plus vrai.

« Vous avez été sélectionné pour séjourner une semaine dans l’espace ! »

Autant vous dire que Harry aurait préféré rester les pieds sur la bonne vielle planète Terre. La société du milliardaire Elon Besoz sélectionnait, au hasard, une personne chaque année pour aller séjourner sur la Lune. Pourquoi ? Parce que le millionnaire l’avait décidé ainsi il y a quelques décennies. Et pour vous mettre dans l’embarras, cette société n’hésitait pas à rendre publique votre sélection.

Évidement, certaines personnes auraient vendu leurs parents pour marcher sur la Lune. Et le richissime Elon avait des aficionados qui buvaient chacun de ses mots et acquiesçaient à chacune de ses décisions. Même après sa mort, il était perçu comme un demi-dieu.

Harry, lui, n’en avait que faire de la Lune. Depuis près de 50 ans, ce voyage vers la Lune, qui se déroulait une fois par an pour un pauvre bougre, était devenue ennuyeux à ses yeux. Il avait 22 ans, née en plein milieu de ce phénomène de tourisme spatial.

Pour nous, les ancêtres d’Harris, le tourisme spatial n’en est qu’à ses balbutiements. Pour lui, c’est une chose normale, rentrée dans les mœurs. On ne va plus en vacances au bord de la mer ou à l’étranger, mais sur Mars. On navigue dans les anneaux de Saturne, on observe les trous noir depuis des vaisseaux de vacanciers, on ne les traverse pas encore, ce n’est pas faute d’avoir essayé pourtant. Personne n’ai jamais revenu de ces trous noirs, des animaux puis deux hommes ont franchi un trou noir, aucuns n’est jamais revenus. Le mystère plane encore autour d’eux.

« Félicitions Harry Bertimore ! Vous êtes l’heureux gagnant du tirage au sort planétaire, vous voici détenteur de votre ticket pour un séjour sur la Lune d’une semaine ! »

Harris ne lu pas le mail entièrement. Il referma sa boîte mails, qui avait remplacé nos boîtes aux lettres actuelles depuis une centaine d’années, lorsque son téléphone portable, qui n’était rien d’autre qu’une puce implantée dans une main et que l’on activait par un simple toucher de la paume, se mît à émettre un son de notification. Puis un deuxième, un troisième. Ça ne s’arrêtait pas.

Il darda un coup d’œil pour savoir qui étaient les auteurs de ses messages.

Deux amis, son petit frère et un message vocal de sa mère.

Il ferma sa main droite contenant la puce téléphonique, geste qui consiste à éteindre son téléphone de nos jours.

Le jeune Harry resta planté sur sa chaise (qui n’avait pas de pieds, mais flottait doucement), il allait falloir dire à Space Kicks qu’il refusait leur voyage, une première dans l’histoire. Sa photo, ses informations, étaient déjà étalées sur l’UltraWeb, notre internet actuel, sauf que cet Ultraweb consistait en la même chose qu’avec le téléphone, une puce, dans la mains gauche dans le cas d’Harry. Ouvrez votre main et internet s’affiche de manière holographique devant vos yeux. Et uniquement les vôtres.

Toute la planète le connaissait maintenant, sans le vouloir, sans le désirer. Il allait être la cible de nombreux jaloux, des médias et de l’humanité toute entière.

Le monde allait le traiter comme un paria, un être ingrat, irrespectueux, mais jamais il ne quitterait la planète Terre. Pourquoi aller sur la Lune quand il n’était jamais sorti de son pays ? Rien n’était original dans ce voyage sur la Lune, car il était estimé que 2 personnes sur 5 avaient déjà visité la Lune et sa face sombre.

Il ouvrit sa main gauche, ouvrit le réseau social en vogue, FaceIntra et posta : « Je donne ma place pour le voyage sur la Lune. Premier arrivé, premier servit. »

Il reçut tellement de notifications qu’ils lui donnèrent le vertige. Il ferma son poing. Les notifications explosaient dans ses oreilles, il avait fermé l’IntraWeb mais les notifications continuaient à lui vriller les tympans. La technologie avait encore des bugs à cette époque, liés principalement à la difficulté de fusion entre corps humain, organique, et la technologie. Plus d’écran bleu, mais des décharges et des sons stridents se propageant dans tout votre corps. Le progrès !

L’envie d’arracher ces puces, ces « BioTechImp », lui vint, et ce n’était pas la première fois.

D’inquiétante enquêtes faites par des « anciens », surnom donné à ceux qui refusaient les implantations et ce, peu importe leur âge, ont révélé les secrets de ces centaines d’entreprises créant ces petites puces de très hautes technologies. Ils avaient découvert que des « programmes expérimentaux » avaient été installés dans ces petites perles de technologies. Ces programmes expérimentaux consistaient à récolter et à tester des « logiciel » permettant de « lire » dans les pensées et il y aurait même eut des logiciels expérimentaux amassant des datas dans le but prochain de pouvoir contrôler un corps « pucé ».

Les médias se sont faits les relais de ces enquêtes, sérieuses et minutieuses, mais des philosophes, des scientifiques, médecins et autres commentateurs ont accusé ces « anciens » d’être des adeptes de la théorie du complot, des ennemis du progrès et du futur.

Toujours est-il que Harry était devenu de plus en plus anxieux et sceptique envers cette technologie. Très peu de personne vivaient sans implants. Si l’on devait comparer à aujourd’hui, ne pas avoir de « puce » serait comme ne pas avoir de téléphone (smartphone ou fixe).

Perdu dans ses doutes, plongé dans une anxiété terrible et les sonneries incessantes, le jeune homme entendit des tambourinements dans sa porte. Croyez-le ou non, les portes non pas vraiment évoluées. Des accidents avec des portes blindées s’ouvrant automatiquement à votre passage à une vitesse incroyable a écarté la technologie des portes. Qu’elles ont été ces incidents ? Des membres écrasés, des corps décapités. Des hackeurs avaient trouvé le moyen de les contrôler et… de tuer.

Vous vous demandez peut-être si les implants, les « puces », pouvaient être hackés ? C’était possible. Et autant vous dire que certaines victimes de piratage se sont suicidées. Imaginer que quelqu’un prenne le contrôle de tout ce que vous pouvez voir, toucher ou entendre, projeter ce qu’il veut à vos rétines et enregistrer tout ce que vous faite ?

Enfin, Harry s’approcha de la porte à tâtons.

« – Harry ouvrez !

  • Je… ne suis pas intéressé par la Lune.
  • Nous non plus !
  • Partez !
  • Non, nous pouvons vous aider !
  • Qui êtes-vous ?
  • Des « anciens ».
  • Et que me voulez-vous ?
  • Vous aider.
  • Comment ?
  • L’expliquer derrière une porte ne va pas être chose aisée, ni discrète. »

Harry qui ne recevait jamais de visiteur senti en son for intérieur qu’il lui fallait ouvrir et voir ce que pouvait lui proposer les « anciens ». Qu’avait-il à perdre ?

Il ouvrit et vit une jeune femme, deux hommes, un dans la trentaine et l’autre, plus vieux, dans la soixantaine. Ils rentrèrent sans se faire prier.

Puis, des lumières bleues et rouges émirent leurs lumières par les fenêtres.

« – Harry, il va falloir être courageux.

  • Vous êtes des flics !
  • Non, mais eux dehors oui. Je suppose que l’on a été suivis. Suivez-nous, ne doutez pas, obéissez jusqu’à ce que nous soyons hors de dangers
  • Putain, mais j’ai rien demandé.
  • Justement, vous êtes une victime ici, laissez nous vous aidez.
  • J’ai plus rien à perdre, allons-y. » Répondit Harry, dépité.

La jeune femme, celle qui était l’interlocutrice de Harry, sortit un vieux calibre, nos calibres du présent.

« – Une porte de sortie par l’arrière ?

  • Oui.
  • Ils ne doivent sûrement pas le savoir, enfin pas encore. Prenons-les de vitesses. Vite. »

La petite troupe sortit par la porte de derrière. Et ils s’enfoncèrent dans la ville tentaculaire, au loin, une forêt et quelque part au milieu, un refuge. Du moins, c’était ce que le jeune homme pensait. Les gens réfractaires à la technologie vivent dans la nature n’est-ce pas ? C’était ce qu’il avait vue à la télévision en tout cas.

La vie d’Harry avait basculé à jamais, sans n’avoir rien demandé. Rien ne change entre son époque et la nôtre, parfois, nous n’avons pas le choix, ou bien, ce choix est une mascarade. La vie a en réserve une bonne dose de mauvaise surprise. Et elle en a plus que des bonnes, de ces mauvaises surprises. Malheureusement.

Bonne chance Harry !

Jaskiers

Vive, lumière !

« – C’était ici ! Dit Jacquot au journaliste.

  • Donc ça s’est passé ici ?
  • Ouai…
  • C’est vous qui l’avez trouvé ?
  • Ouai…
  • Et… comment… qu’est-ce que vous avez ressentis ?
  • Bah… voyez… enfin… c’pas drôle. »

Le journaliste hocha légèrement la tête en signe d’acquiescement ou de sympathie.

Pourquoi je dois me coltiner ces reportages merde !

« -Enfin j’l’ai pas vu au début voyez.

  • Ah, comment ça ?
  • Bah, j’le cherchais partout l’Claude, j’ai cherché chez lui, dans l’étable à côté d’sa maison, dans la grange, j’ai passé au peigne fin ses deux champs, c’te vielle bâtisse j’y étais jamais aller.
  • Et… quand vous passiez du temps avec lui il ne vous en avez jamais parler ?
  • Oh si ! Y’m’disait que ça servait plus à rien depuis l’époque de son grand père d’ja c’te vielle bâtisse. Il voulait l’abattre d’ailleurs car ça prenait d’la place dans son champs.
  • D’accords. »

Le journaliste écrivait sur son calepin.

« -Comme s’qu’on vois à la télé !

  • Pardon ?
  • Z’ecrivez dans un calepin comme à la télé !
  • Ah oui, je suis de la vielle époque.
  • Z’etes jeune pourtant !
  • Oh oui, mais la technologie est bien utile, sauf quand elle vous lâche !
  • Ah ça moi j’ai pas c’probleme m’sieur, ah non ! L’ordinateur, internet machin chouette non non. Vous les jeunes vous avez grandis avec ça mais pas nous !
  • La technologie c’est pas mal, enfin quand ça fonctionne !
  • Ouai sûrement. Mais regardes moi, mon tracteur John Deere, il a une petite panne, paf je le répare en moins d’deux !
  • Moi, changer une roue c’est tout c’que je peux faire.
  • Chacun ses trucs !
  • Exactement. »

Le paysans regardait en l’air, en direction de la poutre, voyait-il un fantôme ?

« – Donc vous me disiez que vous ne l’aviez pas vu tout de suite ?

  • Nan, je connaissais pas la bâtisse, jamais entré d’dans.
  • Vous êtes entré, au rez-de-chaussée, personne ?
  • Bah ouai, personne, mais j’ai senti tout de suite que quelque chose n’allait pas, la poussière, quelqu’un était entré là dedans quoi.
  • Vous l’avez appelé ?
  • Ouai, j’ai fais ‘Claude’ mais rien, mais j’avais une impression bizarre vous voyez, j’devais monter à l’étage.
  • D’accord. Et une fois à l’étage ?
  • Bah y’a c’te porte juste après les escaliers là, par laquelle on vient de rentrer mais elle était fermée à clé.
  • Ah, et vous vous êtes dit qu’il devait être là dedans.
  • C’était le dernière endroit où j’pouvais vérifier.
  • Vous avez forcé la porte ?
  • Ouai, regardez, c’était un vieux loquet comme dans l’temps, pas très solide.
  • D’accord, vous avez peiné ?
  • Bah, j’me fais vieux mais agriculteur sa conserve. »

Un silence s’installa après le dernière parole de l’agriculteur.

« – Donc vous ouvrez, et là vous le voyez ?

  • Nan pas tout d’suite voyez y fait noir sans lumière. Donc moi bah je tâtonne sur le mur à gauche de la porte et coup de chance, si j’puis dire, un vieil interrupteur et ça s’allume.
  • Et là…
  • Ouai là… bah v’la mon Claude quoi.
  • Il était, pendu à cette poutre là ?
  • Ouai celle là juste derrière vous. »

L’agriculteur, les yeux humides et la voix légèrement sanglotante, ajouta :

« S’avez, ça m’étonne même pu… pas le premier ami qui se suicide… s’avez… agriculteur nous… bah on nourris les gens mais on a plus rien dans nos assiettes. »

Le journaliste referma son calepin.

J’écrirai mon article, il sera publié et rien ne changera.

Je dédie ce récit aux agriculteurs de l’Allier et de l’Auvergne, que j’ai eu la chance de côtoyer pendant plus de 10 ans.

« Les agriculteurs se suicident plus que le reste de la population. Selon les données les plus récentes de la sécurité sociale agricole (MSA), 529 suicides ont été dénombrés en 2016 parmi les 1,6 million d’assurés du régime agricole âgés d’au moins 15 ans. » Source : -> https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/11/23/suicides-chez-les-agriculteurs-le-gouvernement-lance-une-mobilisation-collective_6103324_3224.html

Jaskiers

Seule dans l’herbe.

Je la vois, assise en tailleur au milieu de l’herbe, bien qu’il y ait des bancs et des tables de pic-nique, et elle se dandine, seule.

Un gros casque sur les oreilles, un joint se consume lentement entre ses doigts. Ses cheveux châtains sont coiffés en deux nattes, une à gauche et une à droite, encadrant presque son visage.

Les yeux fermés, elle danse assise, secouant ses épaules, remuant la tête. Elle sourie parfois, levant sa tête en direction du soleil.

Les gens passent, la regardent mais ne bronchent pas. Elle est dans son monde à elle, dans son truc. Étonnamment, personne ne rigole ou ne semble la juger.

En elle nous envions peut-être son courage, courage d’être dans son truc à soi en public. Elle ne gêne personne.

Elle semble en transe, et à l’observer, vous pourriez aussi tomber dans une sorte de zone rien qu’à vous. Je ressens cette chose, je suis heureux pour elle, elle fait ce qui la rend heureuse sans se soucier du regard des autres. J’ai quelques angoisses, celle qu’un homme vienne la déranger dans son trip. Elle ne demande rien à personne, n’embête personne, les yeux toujours fermés, j’ai peur qu’un type qui se prends pour un Don Juan, un de ces hommes qui se croient tout permis, comme boire une canette de bière pour la jeter dans le cours d’eau pas loin, ne vienne la déranger. Mais si un homme l’approchait ? Mais si ? Elle se fiche des « mais si ». Son audace à être dans son monde éloigne les gens qui ne sont pas invités à partager ses moments. Heureusement, tous le monde passent son chemin sans l’embêter. Heureusement, ils semblent tous pressés.

Je ne la regarde que par intermittence, je ne veux surtout pas avoir l’air d’un de ces types bizarres qui fixent les femmes. Mes mon regard est irrésistiblement attiré vers elle et sa danse.

Depuis que je l’ai vu, je me demande quel genre de musique elle écoute. J’imagine qu’elle plane sur du M83. Enfin, c’est le genre d’effet que ces musiques me font.

Je m’imagine être un photographe de rue, la prenant en photo puis aller lui demander si elle est d’accord avec ça et pourquoi pas tirer un latte de son joint si elle me le propose. Où même entamer une conversation. C’est là que je bloquerai, lui demander si elle fait ça souvent, lui poser des questions sur cette activité qui semble la rendre heureuse me mettrai mal à l’aise. Je ne voudrai pas qu’elle pense que je la juge. Au final, c’est plutôt de l’admiration. Et elle n’a pas à se justifier.

Je m’allume une cigarette, je la vois bouger son buste lentement de gauche à droite, les bras écartés, les mains dessinant de souple et gracieux mouvements, elle est tranquille, carrément dans un univers différent du nôtre.

Moi, je suis assis sur une table de pic-nique gravée d’insultes et de noms, une cigarette à la main, tendu mais fasciné. Je suis tout le contraire de cette femme, et pourtant j’aimerai avoir cette confiance, de danser et d’être dans mon monde, au milieu des gens et de leur jugements.

On peut être différent de quelqu’un, diamétralement opposé et s’admirer, se respecter, s’envier même.

Je me lève et je repars, j’espère qu’elle continuera à s’évader de cette manière, sans personne pour la gêner. J’espère un jour atteindre ce degré d’amour propre.

J’espère, et elle, agit.

Respects.

Jaskiers

Il y a des choses inexplicables dans les forêts de l’Allier

[Avertissement : ce texte fait presque 4 000 mots, lisez-le à votre rythme. Je n’ai pas trouvé judicieux de le diviser en chapitre]

Fiction

Il y a des choses inexplicables qui se déroulent aux milieux de nos forêts gamin, ne t’y mêles jamais ! – Avertissement d’un vieille homme rencontré un soir dans le bar de mon village.

C’était un de ces été chaud, sec, étouffant que nous avions dans notre petit village de l’Allier. Un été où aucun de mes amis ne partaient en vacance. Les vacances, pour nous, étaient un temps pour tous nous réunir, jouer au foot, vagabonder dans le village, faire la fête.

Je me rappelle de cette curieuse semaine, plus qu’aucune autre, de cet été là.

Après une partie de football toujours âprement disputée, nous avions décidé de réunir notre argent pour aller à la supérette du village, à l’autre bout de celle-ci. Nous avions à faire 20 minutes de marches. En plein caniard. Rien ne pouvait arrêter nos matchs de foot, on était jeunes et le petit stade multisport, que le maire nous avez gracieusement offert, était notre point de rendez-vous.

Le seul problème, c’était de pouvoir manger et se rafraîchir. Les magasins du bourg, à quelque pas du stade, avaient, pour la plupart, fermés. Écrasés par la concurrence de la supérette d’une grande marque, à l’entrée du village. Il nous fallait traverser notre patelin pour pouvoir nous acheter de l’eau et quelques gâteaux pour étancher notre soif, terrible, et notre faim, ou disons, pour être honnête, notre gourmandise.

Ce jour-là était comme tous les autres. Nous marchions à travers le bourg et les rues. La chaleur nous écrasait mais nous étions ensemble, le trajet semble toujours moins long quand nous sommes accompagnés d’amis.

Après avoir atteint notre destination, mettant les maigres contenus de nos porte-monnaies en commun, nous achetâmes de l’eau et des gâteaux apéro de sous-marques, nous étions ressorti fauchés comme les blés. Le magasin avait le monopole des biens et en profitait pour imposer des prix exorbitants.

Le meilleur moment, pour nous, aller arriver. Manger et boire ! Manger et boire en société !

Il nous fallait décider où nous devrions aller pour déguster notre pique-nique. C’était toujours une décision sujette à débat. Manger sur le parking ? Non ça craint ! Retourner au stade ? L’eau serait déjà chaude à notre arrivée.

Et si nous allions dans ce champs, de l’autre côté de la rue ? Cette idée nous plut. Ce champs était juste de l’autre côté de la rue, il était immense.

Il devait bien faire 300 mètres carrés, il est difficile de juger de la dimension d’un champ à vu d’œil. Il n’y a rien, pas un repère, pour pouvoir estimer la dimension d’un champ.

Au nord, le champ était fermé naturellement par une forêt qui menait jusqu’à l’Allier (mais ça, nous ne le savions pas encore). Au sud-est, une petit mare, ou un point d’eau, entourée de roseaux et à moitié couvert part un vieil arbre desséché, noueux et qui semblait agoniser malgré l’eau à ses racines. Au sud, se trouvait une toute petite maison, disons une cabane qui ne dit pas son nom, pas plus grande qu’une chambre d’appartement où une cuisine, installé au bord du champ, un côté sur la chaussée, comme toute les maisons, et un côté donnant sur l’immense champ. Curieuse chose, que cette maison. Une porte donnant sur la rue, une autre sur le champ. Elle avait l’air d’une maison à une seule pièce et non pas d’une grange ou à tout autre bâtiment de paysans. Deux fenêtre seulement, là aussi, une donnant sur la rue, l’autre sur le champs. Les volets en bois étaient fermés, un panneau publicitaire indiquant le supermarché était accroché à l’une de ses façades.

Il nous fallait donc trouver un passage dans le vieux grillage qui clôturait le tout. Nous étions jeunes, un grillage n’allait pas nous empêcher d’entrer dans ce champs et de nous trouver une place à l’ombre près du point d’eau, sous l’arbre tordu et asséché qui semblait le gardien de cette petite mare.

Nous avions décidé de rentrer par le côté est, ou se trouvait le point d’eau. Nous décidâmes de tasser le grillage. Le but n’était pas de le défoncer, de causer du tort. Nous devions juste le plier assez pour pouvoir l’enjamber. Ce que nous fîmes. Évidemment, cela a endommagé le grillage, encore aujourd’hui, si un jour vous passer par là, vous verrez une partie de ce grillagée affaissée. Nous avons marqué notre passage, notre œuvre. Mais je vous déconseille de suivre nos pas, d’entrer dans ce champs. Car ce que nous y avons vus, vécus, ressentis, nous a laissé perplexe et tellement apeuré que nous n’osâmes plus en parler depuis. Même après plus d’une décennie. Chaque questions que nous nous posâmes après ces événements n’amenaient à aucunes réponses, pire, elles amenaient plus de questions.

Voici notre expérience, véridique, qui nous a marquée, et qui nous hante encore. Si vous vous y risquez, j’espère pour vous que ce que nous avons observé n’est plus.

Nous enjambâmes donc le grillage, ruisselant de sueurs. Le point d’eau était à une vingtaines de mètres, et ces derniers mètres semblaient interminables tant notre soif nous taraudait. Le champ n’était bien sûr pas un gazon de stade de football. Nous manquions nous briser les chevilles à chaque pas, nous fatiguant encore plus. Nous étions silencieux, excepté nos plaintes : « putain j’ai soif ».

Nous arrivâmes au point d’eau pour réaliser que la terre et l’herbe autour était humide. Une découverte surprenante, mais somme toute logique. La nature a ses règles. En pleine canicule, elle peut conserver une petite mare grâce aux ombres des roseaux et des feuilles d’un arbre. Croyez le ou non, mais j’avais l’impression de sentir un brise fraîche, comme lorsque vous êtes au bord d’un cours d’eau important ou sur une plage. Certes pas si puissantes qu’une brise marine, mais aujourd’hui encore quand j’ai l’opportunité de marcher sur une plage, ce vent frais de la mer me rappelle ce petit trou d’eau au milieu d’un champ de l’Allier. La nature est vivante.

Nous trouvâmes une toute petite place sous l’arbre dont l’écorce était noire et sèche. Certains d’entre nous avaient plus de chance que d’autres question ombre. Nous ne patientâmes point pour boire toute notre eau, mais la faim ne nous taraudait pas, ou plus, car nous avions bu tellement d’eau en si peu de temps que boire nous avait désaltéré et rempli l’estomac, nous n’avions plus de place pour les quelques gâteaux apéritifs, qui d’ailleurs donne soif tellement ils étaient salés.

Bien que certains avaient vécus dans notre village depuis tout petits, aucun de nous n’avait jamais songé explorer cet endroit. Nous regardâmes la petite maison qui était en face de nous, et nous nous posâmes des questions sur sa présence. Comme je l’ai écrit plus haut, c’était une maison, pas une cabane, quelqu’un aurait pu habiter ici, bien qu’elle ne fut pas plus grande qu’une chambre d’appartement lambdas. Nous imaginâmes l’intérieur, qu’est ce qu’il pouvait bien y avoir là-dedans ? Jamais personne n’avait vu ses volets ouverts ou quelqu’un y mettre les pieds et pourtant, elle se situait sur le trottoir juste en face de la supérette du village. Nous pensâmes que le toit était peut-être habitable, encore une fois, c’était une maison miniature avec pignon ! Un petite mansarde, ou en tous cas une fenêtre de mansarde, était présente sur la face du toit donnant sur le champ. C’était la première fois que nous y faisions attention. Un petit luxe car les maisons habituelles du village n’avaient pas toutes, loin de là, des mansardes.

On s’imaginait qu’un jour, on achèterait cette maisonnette pour en faire notre repère, une sorte de club secret. On travaillerait dur pour construire une piscine, en gardant bien sur ce point d’eau magique que nous appelions « Oasis ». Des projets de jeunesses fous, comme tout projets de jeunesses. Mais à la différence des projets d’adultes, ils nous étaient autorisé de rêver.

Évidemment, étant une bande d’adolescents, des blagues scabreuses sortaient de nos bouches de temps à autres. L’un de nous voulez y faire une garçonnière, il pourrait y amener ses nombreuses maîtresses quand il serait marié. C’était parfois cru, mais on rigolait, nous n’avions que ça à faire après tout, rire. Pas d’impôts à payer, pas de patrons, pas de responsabilités.

Un flash de lumière provenant de la mansarde me surprit. Quand j’avertissais mes amis, j’eu le droit à des regards moqueurs « T’es sur que y’avait que de l’eau dans les bouteilles ?! ». Je répondis qu’on avait tous bu dans les mêmes bouteilles, je leur demandais de regarder la toute petite fenêtre du toit, et d’attendre.

Flash ! Un autre ! Tous furent surpris. J’avais l’habitude de sortir des trucs bizarres mais là, c’était vrai !

« – C’est un flash de photo ?!

  • Ça peut-être que ça !
  • C’est peut-être le reflet du soleil sur les voitures quand elles passent…
  • Ou bien, c’est un code en morse nous demandant de l’aide ! »

Quand j’eu dis cela, ils me regardèrent, tétanisés.

« – T’as toujours des idées bizarres !

  • C’est moi qu’est bizarre ? Quelqu’un joue avec une lampe torche plutôt puissante ou un flash dans une maisonnette abandonnée ! Tout les scénarios sont possibles ! »

Je vous avais dis que nous étions des adolescent à l’humour scabreuse non ? Vous ne serez pas surpris d’apprendre que l’un de mes amis baissa son pantalon pour offrir à la personne à l’intérieur de la maison une vision de son anus. Et j’avouerai que j’ai bien rigolé, on a tous bien rigolé.

Le flash se déclencha encore et encore, sans rythme spécifique. Ils étaient… erratiques.

«  – Tu connais le morse ?

  • Non pas du tout. »

Mon idée avait faite son chemin dans leurs têtes. J’avais dis cela sans vraiment être sérieux, mais il fallait avouer que quelqu’un essayait de communiquer avec nous.

Mon ami « sans culotte » remit son pantalon et décida de poser comme un mannequin, nous rigolâmes, décidâmes de le rejoindre en assénant des « T’aimes ça hein pervers ! » à la source des flash. Nous balançâmes évidemment quelques insultes et doigts d’honneurs.

Les flash ne s’arrêtaient pas.

« – Imaginez, ça se trouve c’est une planque de flic !

  • Hein ?
  • Bah ouai, à côté de la route, à la sortie du village, à l’endroit où il y a le plus de trafic ! »

J’avais encore lancé une de mes idées bizarres. On me regardait, stupéfaits

« – Ça se trouve ils sont en planques, ils attendent un deal de drogue et ils pensent que c’est nous les truands ! »

J’adorai voir sur leurs visages le doute s’installer. Je ne croyais pas un mot de ce que je disais, j’étais aussi confus qu’eux. Et puis ça pouvait tenir la route « j’ai vu dans 90 minutes enquête, le truc de reportage télé, les flics ils font ça. » J’enfonçais le clou. « Si ça se trouve c’est un appareil qui se déclenche automatiquement quand quelqu’un rentre dans le champ, un truc de sécurité. »

Là, je me faisais peur moi même. Pendant tout ce temps, le flash continuait à émettre sa lumière, par intermittence, irrégulière. Imaginez la puissance que cette chose devait produire ! Nous étions en plein été, aucun nuage, grand soleil, et ce flash de lumière était assez puissant pour laisser ces petites marques sur la rétine, ceux que nous avons quand nous regardons une lumière ou le soleil et clignons des yeux.

Le plus courageux d’entre nous, le Sans-Culotte, décida de s’approcher. Certains protestèrent, d’autres curieux de voir ce qu’il pouvait se produire l’encourageaient. Je faisais partie de ces derniers, trop curieux d’avoir le fin mot de l’histoire.

La maison était à une dizaine de mètres, notre ami s’y dirigeait doucement, comme si il était a l’affût, posant parfois le pied dans un trou, le faisant tituber comme un ivrogne. Nous rigolâmes pendant que les autres lui disaient de revenir. Il était trop loin pour faire demi-tour, c’est ce que je lui disais pour le motiver.

Enfin il arriva à la maison. Le flash venant de la fenêtre du toit, il était impossible pour lui de voir quoi que ce soit, mais il pouvait entendre. Et secrètement, espérai-je, peut-être que quelqu’un sortirait et nous expliquerait qu’elle était ce délire.

Nous regardâmes donc notre camarade qui avait posé son oreille contre le mur de la maison, nous guettions ses expressions, très curieux de voir ce qu’il pouvait bien entendre.

« – T’entends un truc ?

  • Y’a comme un bourdonnement !
  • C’est la zone 51 version auvergnate ! On a filmé ‘La soupe aux choux’ pas loin d’ici ça a dû les attirer.
  • Y’a vraiment juste un bourdonnement.
  • Pas de voix ?
  • Non je crois… pas.
  • Des trucs genre… des bruit de pas ?
  • Peut-être mais le bourdonnement est impressionnant, le mur vibre ! »

Conscient que Sans-Culotte était probablement en train de se foutre de nous, j’avançais dans sa direction, suivit d’un autre ami. Les camarades restaient derrières et nous suppliaient de faire attention, et nous avertirent qu’eux allaient commencer à repartir par là où nous étions arrivés.

À mi-chemin, je ne sais pourquoi, mais je m’arrêta, mon ami aussi. Et nous entendîmes ce cri qui, aujourd’hui encore, me fait frémir ; « Vous êtes trop jeunes, trop jeune pour crever ! »

Inutile de vous dire que nous prîmes nos jambes à nos cous. Nous courions comme des dératés vers le grillage affaissé. Oublié la fatigue, la chaleur, nos provisions. Pas très écolo, mais c’était la dernière chose à laquelle nous pensions, la première était de nous échapper du champ.

Sans-Culotte nous rejoignit au grillage où nous passions chacun notre tour, dans la panique, certains essayèrent d’enjamber ce grillage de leurs propres moyens mais les bouts de ferrailles en pointe à son sommet rendaient l’opération presque impossible. Un y réussis pourtant en s’écorchant les mains et en trouant ses vêtements. De mon côté, j’étais pétrifié, mon cerveau reptilien fixait mes yeux sur la maison. J’attendais mon tour pour passer en n’oubliant pas de lâcher quelques imprécations peu raffinées aux autres qui enjambaient tant bien que mal la partie du grillage que nous avions abîmées. Aucun mouvement dans la maisonnette, à part ce flash qui crépitait.

Je franchissais finalement le grillage en dernier. Nous nous regroupâmes, comme du bétail apeuré, les yeux fixés sur notre probable bourreau, ou plutôt son repère.

D’où nous étions, à l’est, nous n’avions plus de vue sur la fenêtre du toit d’où émanait le flash.

Nous pensions à la vengeance. Nous insultâmes copieusement l’habitant de cette curieuse maison. Tous, nous étions d’accord sur le fait que la voix était celle d’un homme, âgé. Sans-Culotte jurait avoir entendu un rire de femme après l’avertissement du vieillard. Il nous en fallait pas plus pour lâcher de créatives insultes grivoises aux mystérieux hôtes.

Après 10 minutes d’insultes diverses et variés, nous étions fatigués mais notre colère était loin d’être apaisée.

D’un commun accord, un projet germa dans nos petites têtes, un projet accepté à l’unanimité : revenir cette nuit avec des œufs, des crottes de chiens (qui étaient légions dans nos rues à cette époque) et quelques cailloux pour les balancer sur la maison. C’était notre tarif, le prix à payer pour nous avoir fichus la trouille et, surtout, pour nous avoir fais ravaler notre fierté.

Nous rentrâmes chacun chez nous, pas avant d’avoir prévu notre opération : rendez-vous à 23h30 devant chez Sans-Culotte avec chacun quelque chose de substantiel à jeter sur la maison. Nous arriverions devant cette dernière vers 23 h 50. La nuit serait tombée et nous tomberions rapidement sur la maison avec nos projectiles.

Nous passâmes notre soirée à nous envoyer des textos. Chacun demandant l’avis des autres sur le choix des projectiles, d’autres demandant de l’aide pour berner leurs parents qui ne voulaient pas que leurs adolescents sortent si tard. Après tout, nous n’étions que des gamins. Et il s’avéra que les adultes avaient eut raison d’essayer d’interdire à leurs ouailles une sortie champêtre tardive.

L’excitation fit traîner en longueur cette soirée, nous étions tellement pressés d’en découdre ! Mais il nous fallait attendre la nuit. Ce que nous fîmes.

Nous nous rejoignîmes comme prévu devant la maison de Sans-Culotte avec nos sac à dos d’écoles sur les épaules, emplis d’objets et de matière pas très ragoûtantes. Nous craignîmes la police qui rôdait parfois dans le village. Aussi, nous prîmes des routes moins fréquentées.

Plus nous nous approchions de la maison, plus l’angoisse de l’excitation montée. Elle se tourna en terreur à la vue de la scène qui se déroulait sous nos yeux.

Nous nous arrêtâmes net. Des gens étaient réunis autour de la mare. La lune était pleine, heureusement car sans elle, nous serions tombés au beau milieu d’une cérémonie qui n’avait rien d’une fête de village.

Les personnes étaient déguisée, tous affublés d’une sorte de robe noir et encapuchonnés.

« – C’est genre le Ku Kux Klan version française ! Dis-je.

  • C’est une putain de secte ! »

Nous entendions parler et rire. Un d’eux alluma un flambeau, nous vîmes leurs ombres immenses danser sur l’herbe. Les capuches étaient rabattus sur leurs visages ne laissant que la bouche de visible. Puis, nous vîmes une lueur arrivée de la forêt au nord. Nous comprîmes qu’un autre contingent de capuchonnés arrivait. Les deux groupes se firent des signes et s’hélèrent à grand cris, certains imitaient le cri du loup, d’autre sortaient des sortes de borborigmes tonitruants, graves et tout cela raisonnaient dans l’immensité du champ. Certains se mirent à danser, leurs ombres se mélangeaient avec leurs corps, aucun rythme, aucune chorégraphie, ils dansaient comme des pantins désarticulés.

Nous étions à court de mot. Les « putains » et « c’est quoi se bordel » avaient tous fusé de nos bouches.

Le groupe venant de la forêt se fonda dans la masse déjà présente de « païens ». Le silence revint d’un coup, ils ne bougeaient plus.

« – Donc du coup, on leur balance ce qu’on a à ces types au lieu de la maison ?

  • Je pensais même plus à ça !
  • On va peut-être éviter ?
  • Ouai, j’ai pas envie de finir en sacrifice humain à je ne sais quel démon !
  • On les emmerdes, donnez moi des œufs vous aller voir.
  • Mec je suis pas sûr que ce soit vraiment un truc à faire.
  • Tu veux rester là à les observer toute la nuit ?
  • C’est étrange mais oui, je me demande ce qu’ils foutent là, accoutré comme des glands.
  • Si ça se trouve c’est l’amical des chasseurs du village !
  • Ouai imagine si ils sortent les fusils !
  • Bah on court.
  • Fais chier, tu veux vraiment faire ça ? »

À ces mots, Sans-Culotte posa et ouvrit son sac et en sortit un carton de boîte d’œuf, il l’ouvrit, prit un œuf, lui posa un délicat baisé et l’envoya en direction des sectaires.

Nous étions sur le qui-vive, nous voulions voir leurs réactions avant de partir tout de go. Mais nous vîmes dans la lueur de la pleine lune l’œuf s’écraser bien loin du groupe de joyeux lurons déguisés. Et il ne fit aucun bruit. C’était comme si rien n’avait été envoyé.

« – Putain mais t’es vraiment une chèvre !

  • Mec t’es une vraie charrette ! »

Sans-Culotte reprit un œuf et se rapprocha du grillage du champ. Nous ne dîmes rien, trop content que quelqu’un d’autre que nous s’attarde si près d’eux. Nous le vîmes balancer son œuf. La forme sombre de l’œuf alla finir sa course vers l’un d’eux. À cet instant, nous étions aussi tendu que la corde d’un arc. Nos joyeux sectaires tournèrent leurs regards vers l’œuf tombé aux pieds de l’un d’eux et ils tournèrent leurs têtes, de concert, vers nous. L’un éteignît la torche et nous entendîmes : « Vous encore ! Vous, vous êtes trop jeune pour crever ! »

Nous allions partir en courant quand nous entendîmes Sans-Culotte, décidément le plus téméraire d’entre-nous leur répondre : « Et ta mémé ? Elle sait que tu fais des méchouis en plein été avec tes copains déguisés en pèquenots ? »

La flamme de leur brasero étant éteinte, nous ne vîmes que des formes sombres se précipiter dans la direction de Sans-Culotte et la notre. Sans culotte se mit à cavaler et nous aussi. Nos sac nous fouettaient le dos, nous allâmes dans des directions différentes, nous forçant à nous arrêter pour vite nous concerter et attendre Sans-Culotte. Tous pour un et un pour tous, ou presque.

Nous vîmes arriver le téméraire qui s’époumoner à nous dire : « Mais courrez putain ils sont derrière ! »

Nous crûmes à une blague, comment était-ce possible que ces gens puissent nous suivre ? Nous étions jeunes, sportifs et eux étaient sûrement vieux et portaient tous une robe. Mais nous recommençâmes à courir quand nous vîmes surgir de l’obscurité deux de ces personnes. Je me rappelle encore cette vision terrible de ces deux silhouettes encapuchonnées sortir des ombres, comme si les ténèbres avaient éjecté deux de ses entités à notre poursuite.

Nous courûmes.

Enfin, quand je m’arrêtais pour reprendre mon souffle, je réalisais à mon grand désarroi que j’étais seul ! Dans notre panique, nous nous étions séparés. Restait à savoir lesquels d’entre nous nos deux poursuivant avaient choisit de pister. Heureusement, nous avions nos téléphones portables (comment faisaient nos aînées sans ce gadget ?!) et je téléphonais à Sans-Culotte, il décrocha : « – Mec je sais pas où t’es partis mais cours parce qu’ils t’ont suivie ! »

Je ne raccroché pas mais courus dans une ruelles puis dans une autres. Quand je repris le téléphone, Sans-Culotte m’informât de le rejoindre avec tous les autres au stade multisport. C’était, si vous vous en rappelez, à une sacrée trotte.

J’entendis des bruits de pas précipités et lourds et deux personnes courir comme des dératés dans ma direction. Je détalais rapidement, ils criaient derrière moi mais le bruit de mon souffle, de mes pieds martelant le sol et les frottements de mon sac à dos m’empêchaient d’entendre leurs paroles.

Je courais bien à pleine vitesse depuis 2 minutes quand je me hasarda à regarder derrière moi, les deux personnes étaient là, et je l’ai reconnus, c’était deux des mes amis. Quand ils me rejoignirent, ils me dirent que c’étaient eux qui me hurlaient, tantôt, de m’arrêter.

Content d’avoir à nouveau de la compagnie, nous partîmes en direction du terrain multisport où tous nous attendaient.

Après maints débats, maintes théories, fatigués, nous décidâmes de rentrer chez nous, en prenant des chemins de traverses que seuls les habitants de longue date du hameau pouvaient connaître. Ce qui ne nous empêcha pas de jeter des regards derrière nous toute les 10 secondes.

Depuis ce jour, nous n’avons pas plus de réponses à nos questions, jamais nous n’avons retenté l’expérience. Nous avons gardé cette histoire avec nous car si nous en parlions en publique, ces messieurs (et dames ?) en robes noires auraient sût qui les avaient dérangés durant leur mystérieux pique-nique de pleine lune.

Des années plus tard, toujours avec ce même groupe d’amis, nous étions au bar du village, qui avait une fois encore changé de propriétaire, 3 fois en moins de 7 ans. Nous faisions connaissance avec le nouveau tenancier (par là comprendre : essayer de tâter le terrain et voir si il était possible d’avoir des verres gratuits, il s’avérait que pour ce nouveau propriétaire, un verre d’eau du robinet était vendu 50 centimes, donc non, pas moyen d’avoir des verres à l’œil. Petit conseil si vous décidez un jour de reprendre un bar en campagne, offrez des verres, ne soyez pas radin, conseil d’ami !).

Nous engageâmes la conversation avec un vieux monsieur, il nous parlait des années « Yé-yé » et d’autres histoires qui, si vous avez un âge avancé, passionnent les jeunes générations. En tous cas, moi j’étais intéressé. Je ne peux vous dire comment la discutions sur les forêts de l’Allier arriva sur le tapis, il faut dire que j’étais saoul, comme tous ceux qui étaient au bistrot mais toujours est-il que ce monsieur au cheveux grisonnant, petit, avec un pull en laine sale et plein de copeaux de bois nous donna un avertissement : « Il y a des choses dans les forêts gamins, je parle pas d’extraterrestre hein, quoique… mais des Hommes. Si un jour vous croisez des types louches ou qui vous donne l’impression que quelque chose cloche avec eux, ne vous mêlez pas à eux. Ils font… Il y a des choses inexplicables qui se déroulent aux milieux de nos forêts gamin, ne t’y mêles jamais ! »

J’oserais vous dire que dans son regards, cet avertissement n’était pas vraiment amical, un sourire malicieux, s’était affiché le temps d’une seconde sur son visage ridé et fatigué.

Je me permets de transmettre son message.

Jaskiers

Mon homme à la mer

C’était une croisière d’été. Il y avait un melting-pot de personnes de tout bord sur le paquebot.

Faby faisait sa première croisière, mais ce n’était pas des vacances, non. En tant qu’animateur, son job n’était pas de tout repos. Il fallait divertir les vacanciers, leurs proposer des activités variées. Carnavals, karaoké, sport, spectacles. Ses collègues étaient pour la plupart des jeunes gens, comme lui. Il avait des affinités avec certains et avec d’autres, juste une entente cordiale. Ne surtout pas faire de vague, aucun conflit n’était toléré, du moins aucun conflit qui nuirait au bon déroulé de la croisière. Les conflits venaient principalement des vacanciers. Tout les âges, toutes les origines s’y mêlaient. Et bien sûr, tout les caractères.

Des disputes éclataient, bien plus souvent que les gens peuvent peuvent le croire. On avait beau être sur un immense paquebot dernier cri, avec tout ce que pouvait désirer un vacancier, rester dans un lieu clôt, sans possibilité de s’en écarter entraînait des disputes, des bagarres, des heurts de toutes sortes. C’est pour cette raison que Faby et ses collègues avaient pour objectif de divertirent cette masse.

Sauf que, malgré toutes ces activités, les vacanciers semblaient toujours trouver un prétexte pour provoquer des disputes. Faby pensait que c’eut été une opportunité en or pour un anthropologue d’observer ces êtres humains ayant dépensés une coquette somme pour voguer autour du monde, prendre du bon temps mais qui trouvaient le moyen de pimenter leur séjour de péripéties. Péripéties puériles la plupart du temps. Ils s’étaient divisés en groupes, comme dans les télé-réalités, et cherchaient à nuire aux autres groupes. Les adultes se comportaient comme des enfants gâtés, pendant que leurs enfants, eux, profitez pleinement de leur pause estivale, ne donnant aux organisateur qu’à soigner leurs petits bobos.

Ils étaient devenus de vrais enfants, ces adultes. Toujours, ils devaient garder un œil sur les tensions prêtes à éclater. Toujours être sur ses gardes. Ne jamais élever la voix, c’était l’une des directives de la compagnie : surtout ne jamais élever la voix, ni gronder un client. Ils avaient payer et n’étaient pas là pour recevoir une semonce. Le client est roi.

Tout allaient plus ou moins bien sur le paquebot, deux semaines s’étaient écoulées. Tout basculât dans la matinée du lundi de la troisième semaine.

Faby avait le droit à un peu de repos le lundi matin après avoir occupé ces adultes-adolescents pendant tout le week-end. Il pensait que les touristes profiteraient eux aussi de leur lundi pour se reposer, flâner, profiter de leurs vacances bien méritées (et dûment payées !) mais c’était être trop optimiste.

Une sirène retentît, le levant du lit, lui et ses autres collègues en congés. C’était l’alarme qui signalait la pire chose qu’il puisse arriver à quelqu’un sur un paquebot au milieu de l’Atlantique ; c’était le signal d’avertissement d’urgence, une personne avait disparue.

Faby enfila son short kaki clair et son polo blanc floqué de son nom et du logo de la compagnie. Tel des militaires appelés au combat, lui et ses collègues s’habillèrent en vitesse et sortirent en direction du pont principal, là où il y avait du mouvement, où il y avait le plus de vacancier.

Des visages crispés, des femmes et des enfants qui pleurent, cela ne présageait rien de bon, pensait Faby.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? » C’était les mots de chaque employés, on leur répondait, entre les pleurs des enfants et les lamentations des parents qu’une dispute entre un couple avait éclatée et que l’homme avait apparement sauté à la mer.

Faby sentit son estomac se crisper, c’était peu probable que cela arrive, la compagnie leur avait dit de laisser ce genre de problème au capitaine du bâtiment et ses hommes. Mais aucun homme ou femme du capitaine n’était sur le pont. Ils n’étaient nul part à première vue.

Quand on demanda qui avait déclenché l’alarme, un passager se justifia, c’était lui mais pour une bonne raison, quelqu’un s’était jeté à la mer !

Entre les pleurs, les cris, les paroles des hommes qui se montraient courageux, seulement par leurs paroles et propositions insensées, il fallait se frayer un chemin et atteindre la barrière de sécurité.

C’était ici, que l’homme, après s’être disputé avec sa compagne, avait sauté. Où était la femme ? On l’avait ramenée dans sa chambre, accompagnée d’autres femmes pour la conforter dans son malheur.

Une question taraudait Faby, avait-il été victime d’une agression ? S’était-il vraiment jeté par dessus bord de son plein gré ?

Le capitaine arriva. Lui aussi, posa les mêmes questions que Faby et ses collègues, ils obtint les mêmes réponses. Il demanda à un de ses matelots de sortir sur le pont supérieur, réservé au capitaine et à ses mousses, pour scruter la mer avec des jumelles spéciales, dernières pointes de la technologie, pouvant capter la chaleur d’un corps en pleine mer. Il y avait bien plus de cinq minutes qu’il avait sauté, les chances de le retrouver vivant était quasi-nul, pauvre diable au beau milieu de l’Ocean Atlantique.

Le capitaine donna ses ordres par talkie-walkie, mettre le bateau au point mort et scruter. Faire marche arrière était impossible car ils perdraient la position exacte, ou supposée, de l’homme.

Le capitaine c’était sûrement posé la même question que Faby, l’avait-on poussé à la mer ? C’était presque impossible qu’une personne puisse, de son plein gré, sauter de si haut, dans une mer froide, au milieu de nul part. Si ça avait été un suicide, il y avait des moyens plus rapide pour se donner la mort.

Le capitaine au cheveux poivre et sel et à la barbe longue et bien taillée (il ne lui manquait qu’une pipe et il était l’archétype du capitaine de bateau des romans et des films) demanda à ce qu’on aille chercher la femme du plongeur. Il allait falloir poser les questions, les vraies, difficiles, celles qui fâchent même dans une situation pareille, le capitaine se sentait chargé de les poser et d’éclaircir la situation. Il savait aussi que jamais ils ne retrouveraient cet homme, il était perdu, mort, il allait rejoindre les Léviathan de Melville, il était peut-être même déjà parmi eux. Sauf que lui avait rejoins Achab et ses fidèles en enfer. L’animal ne séjourne jamais en enfer.

La femme arriva. Faby fut surpris, aucun chagrin ne semblait marquer son visage, aucune inquiétude, aucune tristesse.

Le capitaine ne prit pas de gants et lui demanda tout de go ce qu’il s’était passé.

La femme répondit que son homme était jaloux, possessif. C’était devenus impossible à vivre, il avait choisis de sauter.

Avait-il eu des idées suicidaires avant ? Oui, il menaçait sans cesse de se tuer. Maintenant c’était fait.

Que ressentait-elle ? À la stupeur générale, voici ce qu’elle répondit :

Il y a pleins d’autres hommes dans le monde. Autant qu’il y a de poissons dans la mer.

Tous étaient resté bouche-bées. Certains émirent un son de surprise et même de protestation.

Puis elle reprit la direction de sa cabine.

Faby était lui aussi resté coi. Que penser de cette réaction ? Fallait-il blâmer cette femme qui, au final, n’avait dit que ce qu’elle pensait, même si cela était violent ?

Faby décida de ne pas juger, l’être humain est plein de ressource et parfois cache ses traumas sous une forme atypique.

L’escale à New-York vit l’interventions de la police, des interrogatoires, une investigation. La croisière fut annulée.

C’était la première et dernière croisière de Faby, car au milieu de la mer, l’Homme semble trop dangereux, versatile, fragile, pour être côtoyé. Il fallait sûrement être né sur la mer ou dans un port pour supporter de réaliser que l’être humain est infime devant l’immensité de la mer, de la planète. De n’être rien et l’accepter. Qu’importe qui l’on est, qui l’on était ou qui nous serons, l’immensité des océans et des mers étaient là pour nous le rappeler. Et à ceux qui ne l’acceptaient pas, parfois, ils plongeaient en pleine mer et finissait par ne faire qu’un avec l’immensité. Peut-être était-ce là leur seule vraie contribution à l’univers.

Jaskiers

À la terrasse

FICTION

C’était notre habitude, après une nuit d’amour, de nous lever et de déjeuner sur sa terrasse.

C’était un moment suspendu, enfin où j’étais suspendu. À ses lèvres. J’aimai l’entendre parler, de ses théories loufoques sur qui a tué telle célébrité ou qui a fait quoi à son travail. Je connaissais ses collègues, leurs histoires et leurs coucheries sans les avoir jamais vus. Ils auraient été surpris de savoir à quel point je connaissais autant de leurs intimes secrets. Elle ne savait pas les garder, ces secrets. Mais pour être honnête envers elle, jamais elle ne faisait de promesse qu’elle savait ne pas pouvoir tenir.

Elle était leur confidente. Et puis aussi leur amante.

C’est pendant une de ses matinées douces où je l’a regardé parler, car parfois l’homme n’écoute qu’avec ses yeux, que j’ai réalisé que j’étais tombé amoureux.

C’était ce piège dans lequel il ne fallait surtout pas tomber. On s’aimait au lit mais nous n’étions que des amis. Rien, rien de plus. C’était une règle que nous avions évoquée à demi-mot après notre première nuit ensemble. Nous ne cherchions pas une relation de couple, nous voulions nous aimer physiquement sans les entraves d’une vie de couple. Et elle ne partageait pas son lit qu’avec moi. D’autres femmes et hommes glissaient dans ce lit pour une nuit. Souvent après des fêtes.

Nous passions nos nuits en pleine semaine. Nos ébats ne se déroulaient pas alcoolisés. Je pensais qu’à cause de cette raison, j’avais obtenu sa préférence, son amour. Peut-être était par ce petit signe, ce petit code à déchiffrer qu’elle voulait me faire passer un message : Peut-être que nous deux, ça pouvait être plus que du sexe.

Je sentais, cette sensation d’être à la fois dans un grand-huit et sur un nuage à chaque fois que nous discutions sur cette terrasse, qui était, je me rappelle, tout le temps légèrement ensoleillée et sur laquelle nous recevions une douce brise matinale. C’était un moment suspendu où j’aimai la regarder parler.

Je regardai ma montre, discrètement. Je n’avais cure de rater le travail ou d’arriver en retard. Je voulais juste faire traîner ces moments. Jusqu’à l’heure de manger ou j’aurais proposé de nous manger un fast-food où une pizza. Je faisais traîner ce moment en relançant la discutions, tout le temps. J’écoutai ces dernières paroles et forçai mon cerveau à sortir une question ou une remarque pour relancer la discussion, engranger du temps. Pour la regarder encore.

Ses expressions, son immense sourire, ses yeux plissés, m’émerveillaient mais la plus belle chose c’était quand elle cherchait une approbation de ma part, avec un petit signe du menton. J’étais tenté d’être tous le temps d’accord avec elle mais je désirais me montrer… fort ? Beaucoup d’hommes et de femmes n’auraient pas hésité à dire amen à tout ses propos. Je ne voulais pas être dans ce moule, je voulais qu’elle me voit différemment. Bien qu’un peu plus âgé que moi, je partageais mes opinions sur des sujets qui parfois me dépassaient. Il me fallait me montrer mature tout en gardant un côté immature, garder ce côté amusant, naïf, qui était, je crois, ce qu’elle cherchait en moi. Avec le sexe, je voulais apporter bien d’autres choses. Trop peut-être.

Un autre jour, une matinée sur la terrasse, pendant que nous buvions notre café, regardant le saule pleureur de la voisine d’en face s’agiter doucement, comme si des petites créatures des bois menaient un rite magique sous ses branches, observant la rosée se dissiper qui faisait luire l’herbe, je décidai de me lancer.

« – Tu sais, c’est bien tout les deux.

  • Oui, on est tranquille comme ça. Ça fais du bien.
  • Ces petits moments suspendus comme ça…
  • Ouais…
  • Toi et moi et puis rien d’autre.
  • T’es triste ?
  • Non au contraire !
  • Ces bizarres, on dirait que t’es mélancolique.
  • Mélancolique ? Nan pas du tous ! Au contraire !
  • T’as l’air… pensif.
  • Je me dis que bientôt, il va falloir que je parte et qu’on reprenne chacun notre vie…
  • Tu veux en venir où ?
  • C’est juste… j’aimerai vivre ça tous les jours. Je me sens bien, j’ai l’impression d’être… combler…
  • Je vois où ça va mener.
  • Je pouvais pas garder ça en moi encore un jour de plus. Je suis bien ici. Avec toi. Tu sais, la vie, les emmerdes. Si je ne t’avais pas… il y a que c’est grâce à toi que… je tiens.
  • C’est mignon. Mais j’ai un peu peur que… tu vois. Tu t’attaches trop.
  • C’est quelque chose de mal ? Que je m’attache ?
  • Tu sais que… c’est pas comme ça que ça marche entre nous.
  • Est-ce que toi aussi, tu aimes être avec moi, j’veux dire, quand tu sais qu’on va être ensembles. Tu vois… parler, rigoler, le lit…
  • C’est pas la même chose. Enfin un peu, mais on sais tous les deux que… tu parles de ce mettre en couple non ?
  • Je veux rien brusquer, je voulais juste voir si un jour, nous deux ça pouvait aller un peu plus loin. On se connaît.
  • Justement, je comprend ce que tu veux dire. On se connaît, on sait bien que tous les deux, on ne veut pas de ces relations sérieuses… on est que des amis… tu vois…
  • Oui exactement. Mais c’est que je me sens tellement en symbiose. Tout à l’air tellement simple quand je sais que tu es là.
  • On peut continuer comme ça, tu as peur que ça s’arrête ?
  • Oui j’ai peur mais je parle que j’aimerai que ces moments… qu’on puisse les avoir plus souvent.
  • C’est compliqué…
  • Je comprends, j’comprends. C’est juste que… voilà. Je veux rien forcer, rien gâcher entre nous deux. C’est comme ça. C’est juste que je te vois et je me dis… ça ressemble au bonheur. Tu vois… ces histoires que je raconterai peut-être un jour, quand on me demandera le moment où j’ai été le plus heureux, je dirais que c’était ce genre de moment.
  • Ça…
  • Te gêne oui j’ai compris. J’aurais dû me taire, profiter de ces moments jusqu’à ce que tu en ai assez et me laisse.
  • C’est pas ce que je voulais dire.
  • Un petit peu, sois honnête, tu ressens pas la même chose.
  • Je ressens la même chose !
  • Non arrête, ça va j’ai compris.
  • Tu sais que ce n’est pas possible.
  • Oui, oui j’le savais mais il fallait que je te le dise. Qu’est-ce que j’attendais en guise de réponse ? Pas moins que ça. J’ai compris.
  • Le couple, c’est pas pour moi. Par pour l’instant du moins.
  • J’ose là question ?
  • Non…
  • Je la pose quand même… »

Elle resta muette. Je n’osai pas la regarder, je posai mes yeux sur le saule pleureur, j’aime cet arbre depuis, son nom, son allure de coupe de cheveux de fan de hard rock. Sous cette tignasses de branches et de feuilles affaissés, il reste fier. « Regardez, oui je ressemble à un Homme dans la défaite, tête basse, mais je suis beau, vous me contemplez. Je fleuris comme n’importe qu’elle autre arbre sauf que ma posture est différente, et c’est cette différence qui fait mon charme, qui fait qu’actuellement, j’attire votre attention. »

Mes yeux braqués sur l’arbre, j’essayais de ne pas me laisser submerger par mes pensées et mes sentiments. Je gardai une oreille tendue, à l’affût du moindre mouvement, je pense que j’aurai pu entendre les battements de ses paupières si je me concentrais suffisamment. Tout mon corps était tendu.

J’attendais quelque chose d’elle, une réponse, un mouvement, quelque chose à décoder. Puis j’ai compris, c’était exactement cela que l’on ne voulait pas entre nous deux. Exiger de l’autre des réponses, des comptes, des engagements. Ce n’était pas plaisant, nous étions deux êtres pour qui la liberté était la chose la plus importante dans notre vie. Pourtant, j’étais prêt à faire un sacrifice conséquent envers ma liberté, tout en pensant que selon ce critère, notre relation serait spéciale, tenant en compte notre besoin d’espace et d’indépendance. C’était un peu ce que nous avions déjà mais pas assez à mon goût.

« – Au final, je veux juste te voir plus. C’est tout.

  • Pour le sexe ?
  • Non, enfin ça compte mais c’est ce que nous faisons avant et après qui compte aussi.
  • Tu es trop jeune.
  • Notre différence d’âge n’est vraiment pas grande.
  • Oui, mais on sent cette naïveté.
  • Naïveté ? Que de vouloir être avec une personne que l’on aime plus souvent ?
  • Non, c’est de croire que quelque chose de sérieux est possible entre nous. »

J’ai senti cette douleur au cœur, cette mauvaise chaleur, l’impression que vous tombez, sans perdre conscience, d’une falaise. L’esprit prend un coup et le corps suit.

« – Bon. Je crois que je vais y aller.

  • Ouai… ouai.
  • Une dernière chose vite fais. J’essaie pas de te convaincre. »

Je l’ai regardé, elle était pensive. Au moins, pensais-je, si elle ne me voulait que pour le sexe, elle ne serait pas si pensive.

« – Tu sais je pense que parfois le bonheur on l’a devant nous mais on ne le réalise pas.

  • Sûrement, sûrement. C’est beau comme phrase. Mais je ne cherche pas le bonheur, du moins j’ai pas besoin de quelqu’un pour être heureuse. »

La messe était dite. J’ai ramassé ce qu’il me restait, pris mes clés de voiture et lui fis une bise, qu’elle me rendit doucement. Je savais que je l’avais perdu, mais qu’aussi, ma proposition et mes mots étaient rentrés dans sa tête.

Je sortis, et je me suis promis de ne pas la contacter le premier, ce serait à elle de le faire. J’ai dévoilé mon jeux, à elle de décider de la suite.

Avant ce jour, il ne se passait pas un jour sans un petit message. Elle sort du boulot, je sort du miens, tomber sur un message d’elle et ma journée n’était plus merdique. C’était comme ouvrir un livre ou continuer une bonne série télé, on reprend là où on s’était arrêtés et on oublies le monde extérieur pour rentrer dans le nôtres.

C’était un samedi matin que tout ceci s’était passés. J’étais nerveux, je pouvais craquer à tout moment et lui envoyer un sms qui ne ferait qu’empirer les choses. Il ne fallait surtout pas que je sois le premier à la contacter, je craignais de passer pour cette personne collante, cet homme qui refuse de lâcher prise.

Ce soir-là, comme presque tout les samedis soirs de cette époque, je m’apprêtais à sortir en boîte de nuit avec ma bande d’amis habituelle. Nous avions rendez-vous pour boire avant notre soirée dans le bistrot de notre village.

J’avais une furieuse envie de me détruire. Je me rappelle être rentré dans le bistrot et d’avoir crié que je payais une tournée générale.

C’était vraiment loin de ma personnalité habituelle et surtout je n’avais pas l’argent pour payer une tournée générale de 30 personnes. Et aucun d’eux n’allaient choisir de l’eau.

Mes amis accueillirent mon entrée avec inquiétude, ils étaient heureux évidemment d’avoir un verre gratuit mais je n’étais pas le genre de personne qui, sobre, rentre dans un bar pour payer une tournée générale.

Je me rappelle avoir dis que ce soir là, je me mettrai la tête a l’envers.

Je me souviens avoir bu beaucoup, beaucoup de Vodka. Et puis ma tête a tournée, j’ai crié que si je faisais un coma éthylique, de ne pas me ranimer.

Ensuite, je me suis réveillé le lendemain matin avec un terrible mal aux cheveux, un étau m’enserrant les tempes, mal aux yeux, l’estomac en vrac. J’ai vomis tous mon soûl à côté de mon lit. Et j’ai dormis, ou essayé, on ne dort pas vraiment pendant qu’on cuve, on transpire et cauchemarde.

Je n’ai jamais reçus de message d’elle, je ne lui ai rien envoyé non plus. Elle a maintenant un enfant, qu’elle élève seule. Est-elle heureuse ? Je n’en sais rien. L’enfant n’est pas de moi, Dieu merci. Je l’ai peut-être perdu, mais j’ai ma liberté, moi.

Au final, j’étais beaucoup trop mal en point pour sortir mon portefeuille et payer ma tournée, mes amis l’ont fait à ma place. Autant piètre ami qu’amant.

Jaskiers

L’enfer rôde sur la mer

Le cri est strident, « Le diable se dirigent vers nous ! Ohé ! Le diable en a après nous ! »

Les hommes du Wigram se réveillent sans se faire prier, c’est le branle-bas de combat. On se bouscules pour aller à son poste, les canonniers et boutes-feu se postent derrière leurs canons, prêts à lâcher une bordée au premier ordre.

Antoine, le bosco, posté sur la dunette, sort sa longue vue, la dirigeant sur 360 degrés.

« – Mais qu’est-ce que c’est que ça ! Antoine tu peux me dire ce que c’est !

  • C’est une boule de feu ! On dirait un… un soleil ! Un petit soleil ! »

Tous les hommes se relèvent de leurs postes pour chercher de leurs propres yeux les paroles terribles d’Antoine.

À l’horizon, venue de l’ouest, une forme rougeâtre est visible, avec un peu de concentration, certains matelots jurent que cette chose approche.

La forme semble être triple dans la longue vue du bosco, il peut voir cette chose de feu, son reflet sur la mer et ce phénomène curieux qui reflète cette énigme juste au dessus de la ligne d’horizon, comme trois cavaliers de l’Apocalypse parfaitement alignés à la verticale.

« – Antoine, qu’est-ce que tu vois exactement !

  • C’est une chose en flamme mon commandant.
  • Ça vient vers nous ?
  • Ça vient pas de doute.
  • À quelle vitesse ?
  • Je dirais… , Antoine prend son loch, éclair le cadran en l’approchant d’un brasero. Je dirais 35 noeuds mon commandant !
  • Trente-cin… Bon dieu. Faisons lui face à notre bâbord, je veux les canons prêts a lâcher une bordée sur ce… machin. »

Le Wagram fait un quart de tour sur la droite, le contre-amiral Kerjulien approuve de la tête en regardant le timonier.

« – À bâbord, je veux 5 canons d’anges à deux têtes, 5 autres de boulets pleins. Prêts à canonner à mon signal !

  • Oui commandant ! »

Les boutes-feu préparent leurs baguettes, prêts à en enflammer la mèche d’étoupe. Dans la nuit, aucune lune, aucune étoile, les braseros et torches du Wagram vacillent, laissant voir des ombres sur les faces crispés des matelots. Elles dessinent de curieux visages sur celui balafré du contre-amiral, créant l’illusion de lui ajouter, le temps d’une seconde, d’autre cicatrices avant de disparaître. Ses rides semblent se multiplier avec le jeu de lumière erratique, lui donnant des airs de vieillards. Ses pupilles sont rouges, tel un possédé, tel ceux qui entrent en transe dans les lointaines terres hindoues durant ces étranges cérémonies dédiées à Shiva.

« – Commandant, je pense… je pense qu’il dévie de sa trajectoire et met le cap dans notre direction !

  • Je le sais ! On… ne regardez pas trop cette… chose en feu, rien de tel pour vous éblouir.
  • Mon commandant, c’est quoi ce truc ? »

Le commandant allume sa pipe à l’aide d’un petit tisonnier qu’il avait préalablement chauffé à un brasero.

« – Ça… c’est une putain de légende, une légende vraie !

  • Que voulez-vous dire mon commandant ?
  • Ce que je veux dire ? C’est que si nous ne le coulons pas, nous seront morts.
  • Évidement…
  • Évidement quoi sous-fifre ?!
  • Pardon mon commandant.
  • Ce truc là messieurs, c’est le diable en personne ! C’est un navire en flamme, qui terminera sa mission infernale soit coulé, soit en nous coulant.
  • Chef, peut-être qu’on pourrait essayer de le perdre !
  • Inepties ! Conneries ! Ce machin vient pour nous envoyer en enfer, j’ai… il… on a trop péché ! Trente-cinq noeuds ! T’as pas entendu Antoine ! Notre Wigram dépasse difficilement les 10 noeuds !
  • Et si on manœuv…
  • Tu pense pouvoir l’esquiver ? Ah ! Ce machin va vouloir se repaitre de nous, c’est intelligent, cela nous est destiné ! Allez me chercher Spark ! Il n’est pas là, doit être en train de prier sa mère au carré.
  • Oui chef.
  • Et dite lui que si il ne ramène pas son cul ici, je lui fourre mon tisonnier dans l’œil !
  • Oui chef !
  • Du nerf ! »

Le commandant s’approche du charnier et s’asperge le visage d’eau, maintenant, les flammes du navire lui donnent un teint translucide. Les yeux braqués sur le navire en flamme qui approche à grande vitesse.

« – Putain, on dirait… sa carcasse… mais y’a encore les voiles mais c’est… tout en feu !

  • Antoine, arrête de le regarder, tu vois le diable merde ! Arrêtez de le regardez ! Soyez prêt, foutrement prêt à canonner cette terreur ! On aura pas de deuxième chance !
  • Commandant…
  • Spark petit enculé !
  • Désolé mon com… »

Cosmao Kerujulien prend la tête de Spark entre ses mains pour la placer en vue du navire enflammé.

« – C’est de ta faute ça enfant de putain !

  • Commandant… je suis désolé !
  • Tu sais ce que je vais être obliger de faire hein ?
  • Pitié non ! Non ! Laissez moi une chance, une… »

Le commandant lui tranche la gorge, Le corps de Spark, refusant la mort, fait des soubresauts. Le contre-amiral tourne et retourne sa dague dans le cou de Spark, on entends les tendons et les nerfs se défaire et le bruit de scie que fait la lame sur les os du cou de l’infortuné. Le commandant s’acharne, pose le corps du mort à terre et le décapite.

En brandissant la tête, il se déplace jusqu’aux gaillard avant, se tourne face au vaisseau brûlant qui n’est plus qu’à une moitié de mille et hurle :

« – Voici ! Voici Chtuhulu ! Regarde, j’ai accompli ta vengeance ! Chtuhulu, voici mon offrande, épargne moi, mes hommes et mon navire ! Prend-le ! Par pitié ! »

Ces derniers mots sont dits dans les sanglots. Tous les matelots le regardent, son uniforme est tacheté de substance noir, dégoulinante. Son corps a l’air d’une ombre, brandissant en l’air la tête de Spark comme Persée avait dû brandir celle de Méduse devant Phinée et ses sbires.

Les canonniers placent leurs canons dans leurs sabords respectifs, les boutes-feu enflamment leurs baguettes.

« – Chtuhulu je ne mérite pas ta colère. C’est lui, dont je tiens la tête, qui t’as offensé ! Lui a brisé son serment, pas moi ! »

Antoine ne peut s’empêcher de regarder le navire en feu, il croit même voir un visage, une terrible vision, un crâne à la mâchoire immense sortir puis, le fracas des canons firent vibrer l’air.

Les boulets percutent le vaisseau du diable, éclatant sur sa proue, des esquilles mêlées aux étincèles emplissent l’air, les anges à deux têtes fendent les voiles enflammées mais le vaisseaux fantômes ne ralentit pas.

Une seconde de silence, comme si l’oxygène du monde entier avait disparue, les matelots se regardent, à l’ombre des flammes ils ont l’air de spectres.

Le diable de vaisseau émet un son rauque, à faire exploser les tympans, des matelots en paniquent s’apprêtent à sauter à l’eau dans l’embarcation de sauvetage, le contre-amiral, reste debout, il a baissé les bras et la tête. Il est le premier percuté par le navire.

Soudain, tout le vaisseau prends feu, le bois craque et semble même hurler, le métal se tords, les feux de l’Enfer s’effondrent sur les marins.

L’instinct de tous les matelots est de sauter à l’eau, dans un dernier réflexe de conservation, ils sautent par dessus bords mais la mer n’est plus que flammes. Tel un feu grégeois, les marins sautent à leurs pertes, se consument, brûlés dans l’eau.

Tout se désagrège, l’oxygène n’existe plus pour les hommes encore conscients. Ils préfèrent mourir immédiatement plutôt que d’être les témoins de cette horreur. Préférant une mort rapide que de finir mangé par les flammes un mousse se tranche la gorge, l’autre s’enfonce son poignard dans le ventre, un autre encore plonge, la mer n’est plus un espoir, il brûle. On ne sait comment mais il reste à la surface et pousse des cris d’agonie avant que les flammes se repaissent de son visage.

Les mats s’affaissent, se donnant au feu pour mieux le nourrir, tout n’est que vision d’enfer, des silhouettes titubent et s’affaissent à genoux, des torches humaines sautent dans les lames de feux, des gerbes enflamment chaque parcelles de navire et de corps humains. L’air est emplie de petit débris qui se consument, comme des fées éphémères dont la vie est écourtée net par le présent à l’humanité de Prométhée.

Puis une énorme explosion finit de compléter le tableau d’apocalypse, le feu ayant atteint les réserves de poudres. L’atmosphère aux alentours hurle, comme si elle aussi pouvait sentir la souffrance.

Et le calme reprend ses droits. La mer s’est éteinte, des débris encore fumant flottent et sifflent au contact de l’eau, les squelettes des deux navires embrasés restent encastrés l’un dans l’autre comme des amants maudits.

Une immense lame engloutit les deux carcasses. Une épaisse fumée s’échappe de la mer puis s’évapore.

La vie reprend ses droits. Les flots sont calmes. Rien ne les perturbent, l’équilibre est revenu.

Crédit image : Pinterest

Récit inspiré par « Chtuhulu » d’H.P. Lovecraft et par « Moby-Dick » d’Herman Melville.

Jaskiers