Dante’s Dusty Roads – Chapitre 21

La route était encore déserte. Il ne croisait que quelque voiture, de temps en temps. Dante avait le pied lourd sur l’accélérateur, quitte à se faire arrêter encore une fois, il paierait son amende sur le champ et repartirait de plus belle.

Buffalo. Ce nom en jette sec !

Il était curieux de voir à quoi pouvait ressembler cette ville. Curieux, mais aussi apeuré et fatigué. Qu’allait lui réserver Buffalo ?

Un petit brin d’espérance était présent en lui. Buffalo, c’était peut-être une ville assez peuplée, et statistiquement, il pourrait tomber sur de bonnes personnes. Il devait cependant revoir sa définition de « bonne » personnes. En était-il une lui même ?

Aider cette femme, il ne l’avait fait que parce qu’il détestait l’injustice. Et parce que c’était la seule personne, jusqu’ici, avec qui il avait eu une discutions normale.

La fatigue était encore là, il arrêta sa réflexion philosophique pour débattre avec son corps sur la marche à suivre.

Fallait-il risquer prendre une chambre d’hôtel, de haut standing, tant qu’à faire, ou faire le plein de caféine et repartir à l’assaut de la route comme un Hunter S. Thompson sous acide ?

Les panneaux indiqués que Buffalo se rapprochait, il avait roulé comme un hors-la-loi, à fond. Il avait même réessayé de mettre Springsteen, mais sa voix geularde lui donnait envie de s’arrêter devant le premier bouseux pour lui lâcher toute sa rage.

Mais la rage, c’était l’apanage de ces gens, il ne voulait pas devenir comme eux. Cette seule pensée qu’il aurait pu faire ça le fit frémir, la mentalité arriérée de ces enfoirés commençait doucement à déteindre sur lui. On est le fruit de l’endroit où l’on a grandi.

On est comme marqué au fer rouge par l’environnement qui nous a vu grandir, après, il ne tient qu’à notre bon vouloir de s’ouvrir aux autres, à d’autres croyances, sans pour autant les accepter ou les comprendre totalement, mais pour, au moins, rester conscient que le monde ne s’arrêtait pas aux frontières de nos états, de nos villes, de nos banlieues, de nos rues.

L’écrivain aima cette réflexion qui venait juste de germer en lui. Ne voulant pas s’arrêter pour l’écrire dans son carnet de note, il espérait garder cette pensée en mémoire pour l’étaler dans son prochain roman.

Il vit le panneau de Buffalo, comme il s’en doutait, les habitants avaient affichés l’animal comme le symbole de leur ville. Une ville plate, sans building, sans fioriture, sans âme, ou plutôt si, l’âme banale des petites villes du Middle West américain, comme Alva, poussiéreuse et rustre qui semblait ne s’être jamais vraiment relevées du désastre du DustBowl.

Les gens étaient peut-être aigris pour cette raison, le sable s’était engouffré dans leurs âmes et leurs chaires. Des décennies de pauvreté, de souffrance, de travail pour presque rien. L’argent semblait s’être envolé avec les tempêtes de sables pour se retrouver dans les poches de millionnaires et milliardaires de la côte Ouest et Est.

Pas étonnant, me ramener ici avec une berline allemande neuve et un sourire Colgate n’allait pas m’attirer des sympathies.

À New-York si, mais ici, le temps et l’environnement était différent, l’histoire et son lot de souffrance aussi. Mais ça n’excusait pas tout. Loin de là.

Il fallait rester ouvert d’esprit et compréhensif avec l’Oklahoma. Et dès que ça commençait à tourner au vinaigre, se taire et partir.

Toujours est-il que Buffalo ne semblait pas avoir d’hôtel, et s’il en trouvait un, ce ne serait pas un Hilton. Il allait devoir côtoyer les citoyens de Buffalo et il n’en avait pas franchement envie.

Jaskiers

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Dante’s Dusty Roads – Chapitre 17

« – Re-bonjour monsieur ! Tout va bien ?

– Bonjour. En fait, je me suis déversé un peu d’essence sur les chaussures et le pantalon, et je me demandai si vous vendiez une paire des vêtements.

– Oui, bien sûr…Dites, je peux vous poser une question ?

– Oui…

– Vous êtes l’écrivain là ? Elle pointa du doigt un magazine littéraire, ou son visage était placardé dans un petit encart avec comme titre : « Découvrez le nouveau maître de l’épouvante ! »

– Oui, c’est bien moi.

– Ah ! C’est sympa de savoir qu’un écrivain est dans les parages !

– Pas pour longtemps, je repars immédiatement.

– Pour aller où ?

– Je… je vais rendre visite à un vieux professeur, pour le remercier de m’avoir encouragé à continuer à écrire.

– Oh c’est beau ça, même dans le succès, vous n’oubliez pas d’où vous venez. Vous êtes natif de l’Oklahoma ?

– Non, du tout. Je suis juste resté en contact avec lui. Après tout ce succès, il faut essayer de rester terre-à-terre, et rien de tel qu’un petit retour aux sources.

– Comme Anval.

– Pardon ?

– Anval Thorgenson ? Votre meurtrier sociopathe !

– Ah ! Oui pardon. C’est toujours bizarre quand les gens me parlent de mes personnages comme des vrais gens.

– J’aurai tellement de questions à vous poser ! Mais vous n’êtes pas là pour ça. À vue d’œil, je pense que vous faite du 42 en pointure de chaussure ?

– Vous avez bon œil !

– L’expérience.

– La meilleure des qualités !

– Comme Omar.

– Par… Ah, Omar le flic au bout du rouleau, oui.

– J’adore ce personnage. À quelques jours de la retraite et il doit se coltiner un tueur en série !

– Oui, j’ai pris beaucoup de plaisir à écrire ce personnage complexe.

– De qui vous êtes vous inspiré ?

– De mon grand-père, principalement.

– Toujours une source solide nos grands-parents.

– C’est vrai !

– Il s’est reconnu ?

– Il n’est plus de ce monde.

– Mes condoléances, je suis désolé.

– C’est pas grave, vous ne pouviez pas savoir.

– Et pour Anval, de qui vous êtes vous inspiré ?

– Simple, imaginez un supporter de Trump, ajouter à cela l’amour des armes à feu, du sexisme, pas mal de xénophobie, mélanger le tout avec l’idéologie suprémaciste blanche et la mythologie nordique, et voilà !

– Fascinant ! Vous avez eu beaucoup de mauvaises critiques de la part de groupuscules d’extrême droite. Vous avez pas peur ?

– Non j’ai reçu des menaces de morts, mais on m’avait dit qu’il fallait s’y attendre. Et emmerder des racistes, c’est un plaisir. Être mal vu par l’extrême-droite, c’est un compliment.

– Les menaces ! La rançon du succès !

– Il faut croire.

– Un nouveau livre en route ?

– En route… oui, on pourrait dire ça.

– Ah ! Un petit avant-goût ?

– Il commence juste, je laisse mes personnages et leurs actions me guider ,donc je n’en sais quasiment pas plus que vous.

– La méthode Stephen King !

– Exactement !

– On sent l’influence de son univers sur le vôtre.

– Ça, je l’assume.

– Et ça marche !

– Merci beaucoup ! »

Elle sortit un exemplaire poche de « Personne n’est en danger ».

« -Est-ce que vous pourriez me signer mon exemplaire.

– Oui bien sûr ! Je vous mets un petit mot ?

– Avec plaisir ! »

Il signa son livre, y apposa un petit mot gentil, puis lui tendit le livre. Pour une fois depuis son entrée dans l’Olkahoma, il pouvait avoir une discussion normale avec un autre humain, en plus, sur un sujet qui le passionnait. Il avait presque envie de rester, mais la crainte que la situation ne se retourne contre lui, d’une manière ou d’une autre, le rappela à l’ordre.

« -Désolé, est-ce que vous avez un jean ?

– Oh oui, désolé, je vous l’apporte.

– N’oubliais pas la paire de chaussures s’il vous plaît. »

Elle revint avec un jean bleu foncé, plutôt élégant étant donné qu’il venait d’un magasin de station essence, et des chaussures couleurs rouge sang. Dante réprima une moue de dégoût à la vue des ces dernières.

« – Il vous plaît le jean ? Je crois que c’est la bonne taille. Pour les chaussures, je sais, elles ont l’air un peu funkie, mais c’est les seules potables que j’ai. Pour le jean, j’ai pris une taille L, retroussez-le, si jamais il est trop grand.

– D’accord, parfait, merci beaucoup.

– Vous voulez vous changer ici ?

– Si possible.

– Les toilettes sont à droite à la sortie, dans la petite bâtisse grise avec une porte verte.

– Je vous remercie ! Combien je vous dois ?

– Oh rien ! Offert par la maison !

– Non, je ne peux pas accepter.

– Mais j’insiste ! C’est bien la première fois que je vois un écrivain ici, autant prendre soin de lui !

– C’est très gentil mais ça me gêne. »

Rand sortit 100 dollars qu’il posa sur le comptoir.

« – Vraiment Monsieur Rand, pas besoin de ça, c’est un cadeau !

– Considérez cela comme un pourboire ! »

L’auteur sortit en vitesse et courut en direction des toilettes. Angoissant à l’avance de ce qui se pourrait se passer dans cet endroit, toujours étrange et glauque, que peuvent être les toilettes d’une station-service en bord de route.

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 14

Le gratte-papier s’alluma une cigarette, tendit son paquet à Springsteen qui se servit.

« – Je venais de m’acheter des clopes quand il est venu m’en réclamer.
– Sacré crevard !
– Il savait qui j’étais.
– Ouai, j’lui ai envoyé un message avec mon téléphone portab’.
– Pourquoi ?
– Bah, c’pas souvent qu’on croise des Yankees comme toi.
– Et il m’a accosté pour quelle raison ?
– Euh… la terre est p’tite hein, coinci’ machin comme tu dis !
– C’est quand même étrange non ?
– Ça oui !
– Juste un message que tu lui a envoyé… il y avait quoi dans ce message ?
– Détends-toi merde ! Juste un message comme quoi une pédale de Yankee était dans les parages et qu’il se pavanait avec sa berline allemande.
– Ah…
– Bon bah, merci pour la clope…
– Non ça s’est rien, merci à toi vraiment. Le hasard fait bien les choses parfois.
– Ouai… coinci’ machin truc comme tu dis.
– Coincidence. Bon, j’ai dû te retarder, tu as sûrement de la route à faire !
– Nan…
– Non ? Tu faisais juste une balade en camion et Boum, tu tombes sur moi !
– Ecoute c’est un truc pas vraiment déclaré ce que j’livre tu vois… un truc qui est pas légal légal. »

Peter fit mine de tirer avec un fusil.

« – Des flingues ?
– Ouai mais tu gardes ça pour toi.
– Qu’est-ce… merde !
– Ouai ! La vérité c’est que j’pensais qu’t’étais un d’ces fédéraux.
– Quoi ?
– Ecoute, un type bien habillé, tout beau avec une belle berline. Quand j’ai vu ça j’ai pensé ça y’est. Quand j’t’ai questionné, tu m’as sorti une histoire que t’écrivait des livres et tout.
– Donc tu as prévenu ton petit copain Franky pour qu’il garde un œil sur moi ?
– Ouai. Et j’ai appelé le flic là.
– Attends, le flic qui m’a arrêté ?!
– Ouai, il est dans la magouille le poulet là.
– Mais il m’a reconnu ! Il a lu mon bouquin !
– Ah !
– Tu lui as pas demandé d’information quand il t’a dit qu’il m’avait chopé ?
– Bah il m’a dit que t’étais reglo mais j’le croyais pas. Les fédéraux ils peuvent te tenir un type comme ça, par les couilles !
– Merde, tu m’as suivis donc ?
– Un peu ! Mais quand j’ai vu que tu prenait la bonne direction, j’ai dis ouai, il est reglo. J’allai t’laisser tranquille tu vois. Je t’ai laissé à la dernière p’tite ville là, et c’matin j’vais pour reprendre la route et j’te retrouve là avec un pneu en moins !
– Lâche-moi maintenant d’accord ? Et regarde sur Internet mon putain de nom ! Regarde les photos merde !
– Bah internet… moi j’connais pas trop.
– Et bien fais-le quand même ! »

Rand ouvrit la portière de sa voiture.

« – Attends désolé l’ami ! T’veux pas savoir c’que je transporte vraiment et surtout à qui ? Pour ton bouquin, ça serait une bonne idée !
– J’en ai rien à foutre. Et tu devrais garder ça pour toi. Pas très réglo de déballer que tu deal des flingues à un quasi-inconnu. Je sais pas qui t’a engagé, mais il doit être aussi con que toi. »

Il claqua la porte, démarra encore une fois en trombe. Dans le rétro, le bouseux retournait dans son camion en courant. Si à la prochaine intersection, il avait le moindre doute que Peter le suivait, il s’arrêterait au premier commissariat. Avec un peu de chance, les flics ne seraient pas corrompus jusqu’à la moelle.

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 13

Springsteen sortait de sa cabine, le sourire édenté étiré jusqu’aux oreilles. Il brandissait une clé pour démonter un pneu d’une main et un cric de l’autre, les outils qui avaient manqué à Thomas.

Le camionneur se rapprochait, et avec l’outil en croix, il ressemblait à un mauvais prophète. Il criait quelque chose que les tympans de Rand refusaient d’étendre.

Dante agrippa son volant, serra sa mâchoire et poussa un cri rauque pour se donner du courage. Ou parce qu’il déraillait. Et parce qu’il allait falloir jouer délicatement avec ce monstre. Ravaler sa fierté et le laisser pavoiser, le caresser dans le sens du poil. Ne pas poser trop de questions.

« – Bah ça alors ! Le yankee mal polis !

– Salut mec.

– Putain, hey, sacrément amoché l’pneu.

– Ouai.

– Une chance que je passais par là !

– Une chance oui !

– T’sais changer une roue, Yankee ?

– Oui j’pense.

– Tu penses ?

– Mais je pense que tu as l’air bien plus doué toi.

– Ah ça, bien dit.

– Je te lâcherai un billet.

– Nan, pas d’ça chez nous Yankee ! À New-York peut-être que les gens sont pingres mais pas nous !

– Ça pour être pingres, les new-yorkais si connaissent…»

Dante sortit de sa voiture et à son grand bonheur Springsteen cala le cric sous la voilure, tourna la manivelle et le côté gauche de sa voiture se souleva.

« – Putain, vraiment pas de veine de crever ici non de Dieu ! J’t’avais dis, y’a personne par ici.


– Dis-moi Peter, est-ce que tu me suivais ?

– Te suivre ? Mais pour quoi foutre ! Tu crois que j’suis amoureux de toi ! J’suis pas un n’homo’ comme vous, les new-yorkais !

– Faut avouer que cette coïncidence est un petit peu suspecte.

– Coinci’ quoi ?

– Un hasard si tu veux.

– Ah ouai, j’oubliais qu’t’etais un feignant de gratte-papier d’mes deux.

– Tu me suivais oui ou merde ? »

Peter arrêta d’actionner le cric. Il se releva, fixant Rand avec un sourire narquois et un regard noir légèrement inquiétant.

« – Tu crois vraiment que je te suivrais en camion ? J’suis con mais pas au niveau de suivre un type discrètement avec mon énorme outils de travail.

– Ok, ça se tient.

– Ouai qu’ça se tient ! Bon je vais déboulonner ton pneu là, tu dois avoir un embout qui se met sur la croix pour déboulonner le boulon antivol. »

L’écrivain feignit de comprendre, il avait entendu le vendeur de la voiture lui parler vaguement d’un truc antivol. Il ouvrit le coffre, trouva un sachet plastique qui contenait un embout métallique.

« – C’est ça ?


– Ouai ça l’air d’et’ ça. »

Le routier prit l’embout et d’une main experte le posa sur le boulon antivol du pneu dégonflé. Il plaqua la croix dessus et força. Ses muscles des bras et du cou se tendirent, il tourna l’outil et le boulon céda.

« – Bingo !

– Banco !

– Hein, tu m’traites de « blanco » ?

– Non, BANCO, B.A.N.C.O.. Ça veut dire pareil que bingo s’tu veux.

– Ah ! J’croyais que tu m’avais dit un truc de racisme.

– Nan j’suis pas raciste.

– Pareil ! J’ai rien contre les noirs hein, mais…

– Non on va éviter de parler de ce sujet, d’accord ? Laisse-moi plutôt admirer ta technique pour changer un pneu. Peut-être que je te mettrai dans un de mes romans un de ces jours.

– Vraiment ?

– Oui, les écrivains puisent sur leurs vécus, leurs expériences et leurs souvenirs pour écrire.

– Compliqué vot’ truc, mais vas-y, tu m’appelleras l’homme qu’change un pneu plus vite que son ombre.

– Pourquoi pas ! Un peu longuet mais pourquoi pas. »

Le flatter, c’est comme ça qu’on traite avec ses types, les plaindre, ils sont contents et vous mangent dans la main !

Springsteen déboulonna les trois autres boulons avec confidence, enleva la roue qui s’avéra récalcitrante à sortir de son emplacement, alla de lui-même chercher la roue de secours dans le coffre et fit la manœuvre inverse pour la fixer.

Il n’y avait pas à dire, il savait ce qu’il faisait, il le faisait bien et rapidement. Comme au lit, pensa Rand en lui-même, excepté le ‘bien’.

« -Bah V’la, c’est finito comme disent les mexicains ! »

Je ne parle pas espagnol mais je n’ai jamais entendu de mexicain dire ‘finito’.

« – Impressionnant vraiment. Sacré technique !

– Ça c’est pas les mexicains qui feraient un si rapide boulot et gratis ! Même avec l’mur de Donald ils viennent…

– Juste une question, pourquoi t’a parlé de moi à ton pote, le type avec la barbe hirsute, celui dont la femme est morte à New-York ?

– Franky ? Franky tu l’connais ? L’est pas discret ! J’lui avait dit de la fermer ! Il va m’entendre ! Tu sais, il m’a dit qu’il avait tué sa femme pour l’assurance vie ! »

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 11

Le soleil avait fini son travail habituel, Rand se sentait capable de rouler toute la nuit. Aucune fatigue, ou presque.

Direction Cherokee, puis Alva. Là une petite pause café et cigarette pour reprendre des forces. Et puis on continue jusqu’à Buffalo après, je ne serais qu’à une centaine de miles de Forgan. Enfin.

Il ne prit pas l’autoroute, parce qu’il n’y en avait plus. Dante roulait maintenant sur des routes poussiéreuses mais larges. Il suivait le panneau indiquant Alva. Bruce Springsteen avait terminé de chanter depuis quelque temps maintenant. Et l’écrivain avait cette crainte qu’à chaque fois qu’il réécouterait le vieux rocker, le souvenir du premier pèquenaud, Peter, qui partage le même nom de famille avec le rockeur, lui vienne à l’esprit.

Foutu connard de connard !

Profitant d’être seul, il criait les plus crues et les plus longues insultes qu’il put inventer. Il avait besoin de crier, il ressentait cette tension au milieu de son estomac et il lui semblait que crier était le seul remède pour l’évacuer.

Roulant jusqu’ici à la vitesse autorisée, il se permit d’appuyer sur l’accélérateur. Il était seul sur la route, et peut-être que la vitesse, aussi, lui permettait d’évacuer toute cette frustration engrangée jusqu’ici.

Il mordue plusieurs fois la ligne médiane, surtout dans les virages. Il se le permettait car dans la nuit, on pouvait voir les phares d’une voiture avant de voir la voiture.

L’euphorie de liberté reprit un seconde souffle.

Roulez jeunesse, ou ce qu’il me reste de jeunesse.

Le problème avec la jeunesse c’est que parfois, par manque d’expérience, on s’attire les soucis.

Après un virage serré, un bruit sourd résonna dans l’habitacle, un bruit électronique se mit à se répandre et à tambouriner dans ses tympans, il sentit une résistance dans le volant.

Il avait crevé. Et bien sûr, avec sa chance légendaire, depuis qu’il était entré dans l’état de l’Oklahoma, il se trouvait au milieu de nulle part, sur une route déserte sans aucune lumière. Pas même celles des étoiles qui restaient cachées derrière d’épais nuages, ces derniers produisant et déversant une pluie froide et fine. Le réseau cellulaire ? N’en parlons même pas.

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 10

Tout le long de la route pour Enid, il n’avait été dérangé par personne. C’était presque bizarre. Tout comme il pouvait deviner au premier regard la personnalité d’une personne par son look, il sentait quand quelque chose allé mal tourner. Pessimisme névrotique ou déformation professionnelle ? Après tout, il était écrivain d’épouvante.

Les choses doivent aller bien, juste bien… quand elles vont trop bien, il y a anguille sous roche.

Arrivé à Enid, il s’arrêta à une station essence, la jauge lorgnait dangereusement sur la réserve, il appréhendait déjà sa prochaine rencontre avec le pompiste.

Il gara sa voiture et attendit l’employée, une dame ronde au visage renfrogné s’approcha.

J’ai tiré le jackpot. Ça y est, qu’est ce qu’on me réserve maintenant ? Oh Oklahoma, tu auras ma peau !

Il baissa sa vitre, s’arma mentalement.

Inspire, expire.

« – Prenez quoi ? Dit la dame sans aucune tonalité dans la voix.

  • – Sans-plomb 95.
  • – Sans-plomb 95 pour le monsieur.
  • – Merci.
  • – Y’a pas d’soucis ici. J’vous fais le plein ?
  • – Oui, ça serait parfait, merci.
  • – Z’avez une sale tête si j’puis dire. »

Et ça commence

Il pensait que ne pas répondre était la meilleure solution pour ne plus s’attirer d’ennuis.

« – Mauvaise journée vous aussi ? » Demanda la dame.

Si vous saviez. Et j’ai le sentiment que vous allez l’empirer.

« – Z’avez perdu vot’ langue ? »

Il ne répondit toujours pas, jeta un coup d’œil au compteur de la pompe à essence, espérant qu’elle comprenne le message.

« – C’est chérot en c’moment l’essence hein ? »

Il posa son coude sur le rebord de la fenêtre et posa sa tête sur sa main, lui tournant le dos, peut-être comprendra-t-elle le message.

« – Vous les yankees, z’avez aucune éducation. Toujours pressé, de mauvaises humeur, comme ces lâches de français, ces socialistes de merde ! »

Rand, pour une raison inconnue, réalisa que les les américains, ces américains comme cette dame, pouvait s’acheter une arme à feu au supermarché du coin aussi facilement qu’acheter une bouteille d’eau. Pas étonnant que le pays semblait redevenir le Wild Wild West dernièrement, quand des personnes de ce calibre pouvait s’acheter librement des engins de mort.

« – Bon v’la, fini. 60 dollars, oubliez pas l’pourboire. »

Tom sortit les billets, rajoutant 5 dollars de pourboire. Le tendit à la femme.

« – 5 balles ? Et tu conduis une Mercedes j’te rappelle ! Radin ! »

Il ne prit même pas le temps de fermer la fenêtre et démarra.

Suffit juste de ne pas parler. Le minimum syndical, et encore ! Plus tu leur donnes de l’intention, plus il t’en consume, plus tu te consume, plus ils prennent l’avantage et plus ça risque de tourner au vinaigre. Le silence semble fonctionner, pendant un certain temps, car frustrés de ne pas avoir de réponses, ils prennent votre silence pour du mépris. Et ça non plus, ils n’aiment pas. Qui aime être méprisé après tout ?

Il fallait trouver autre chose. La compassion ?

Sûrement pas !

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 8

Le cœur de Rand fit un bond dans sa poitrine. Putain, putain, putain. Je n’aurai pas du m’arrêter pour une foutue cigarette.

« – Ouai j’vois à ta gueule que t’es un sacré salopard !

  • – Du calme l’ami, de quoi vous parlez ?
  • – De toi et de ta sale gueule de menteur !
  • – Qu’est-ce que vous me voulez ?
  • – J’suis un ami de Peter ! Forgan mec, écoute moi, c’est l’entrée des enfers là-bas !
  • – Mais y’a personne ! Et merde, maintenant je parle comme l’autre raciste de Peter.
  • – Y’a personne car ils se sont barrés pendant ou après le DustBowl. Ceux qui restent c’est des repris de justice ou des criminels recherchés et y’a même des satanistes. Quelle idée de venir habiter à Forgan !
  • – Merci pour vos… informations. Je vais y aller maintenant.
  • – J’t’aurai prévenue yankee.
  • – Ouai. »

Le barbus retira son bras de la portière, Tom referma la vitre tout en démarrant et en regardant dans le rétroviseur, l’inconnu barbu passa son doigt sous sa gorge avec un grand sourire.

Splendide Dante Thomas Rand. Tu viens à peine de poser les pieds dans l’Oklahoma et on te déteste déjà. Le pire, c’est que tu n’es même pas à destination !

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 7

« -T’as une cigarette monsieur ?

  • Euh…
  • Mens pas, j’t’ai vu sortir de chez Marco.
  • Ouai, vous.. vous en voulez une ?
  • Bah si j’te demande à ton avis ! »

Rand sortit son paquet de cigarette et lui en tendit une.

« -Tu pourrais m’en donner deux ou trois autres hein, yankee, on s’fait pas chier on dirait ! Radin.

  • Oh bah… Rand bafouillait en tendant deux autres cigarettes. On fait aller.
  • Ouai. Le barbu hirsute tapota avec le plat de la main sur le toit de la voiture. Une sacrée allemande !
  • Ouai…
  • Et comment ça va New-York ? Tiens, passe ton feu s’t’e plait.

New-York ? Mais comment il sait que… peut-être que cela se voit sur ma ganache… Ah non ! Mes plaques d’immatriculation…

  • Bah ça va… New-York quoi…
  • Dans quel quartier à New-York ?
  • Hell’s Kitchen.
  • Sans déconner !
  • Non… enfin oui… enfin.
  • J’ai vécu là-bas mec !
  • Ah !
  • Ouai mon gars. Il balança le briquet au visage de Tom.
  • Vous avez vécu longtemps là-bas ?
  • Cinq ans.
  • Ah… c’était y’a longtemps ?
  • Une bonne quinzaine d’année ouai. J’y vivais avec mon ex-femme.
  • Ah… vous avez quitté la Grosse Pomme après le divorce ?
  • Divorce ? AH ! Non elle est morte donc j’me suis barré.
  • Désolé, mes condoléances.
  • Désolé de quoi ? J’ai pris la thune et puis j’me suis barré ! »

Oui, et maintenant t’es là, à quémander des clopes à des inconnus dans la rue…

« -Bon, je crois que je vais repartir sur la route, moi. Enchanté d’avoir fait votre connaissance.

  • Où ?
  • Comment ?
  • Repartir pour où ?
  • Euh… Lawton.
  • Ah…
  • Je vous souhaite le meilleur.
  • Attendez une minute. Vous vous foutriez pas un peu de not’ gueule ?
  • Pardon ?
  • Z’avez dit à Peter que vous partiez pour Forgan dans vot’ ranch réaménagé ! »

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 6

Putain de bordel de merde ! Voilà ! Voilà pourquoi il fallait rester à New-York ! Pourquoi ce trou paumé remplis de cul-terreux analphabètes ? Le retrait idyllique de l’artiste ? Le fantasme de l’écrivain ermite à la Tolstoï ? C’était un délire de nouveau riche oui !

Il fit vrombir la voiture en marche arrière et passa en marche avant en faisant crisser les pneus. Un bref coup d’œil au dîner. Peter était à l’entrée et le regardait partir. L’envie de lui faire un doigt d’honneur lui démangeait mais il ne le fit pas. Il avait de l’honneur, lui. Insulter de la merde n’en ferait pas de l’or.

Il allait rouler aussi loin que possible, ne s’arrêter que pour l’essence. Il mangerait un MacDonald, dans sa nouvelle voiture. Mieux valait ça que de retomber sur un tel connard, pensait-il.

L’envie d’allumer une cigarette lui taquinait l’esprit. Il avait arrêté depuis trois ans, trop cher, un luxe pour un écrivain sans le sou. Mais maintenant, il pouvait se le permettre. Juste une, pour décompresser un peu, faire un break. Il s’arrêta sur le parking d’un petit magasin. Par chance, pour l’écrivain, le parking et le magasin étaient vide. Dante entra et ressortit presque aussitôt du petit commerce, un paquet de Camels longues dans la main.

Il fuma dans sa voiture. Sa toute nouvelle voiture qui sentait bon le neuf.

Je ne suis même pas arrivé que je commence déjà à faire des conneries.

Un enchaînement de bruit éclata près son oreille gauche. Un type à la barbe hirsute lui faisait signe de baisser sa vitre. Ce qu’il fit sans vraiment réfléchir. Peut-être aurait-il mieux fallu ne rien faire.

Jaskiers

Dante’s Dusty Roads – Chapitre 5

La route avait été bonne voir même agréable jusqu’à la frontière de l’Oklahoma. Arrivé à Westville, dans le comté d’Adair, il s’arrêta dans un vieux Diner pour manger. Déployant sa carte routière à côté de son assiette, il détailla son trajet ; d’ici à Tulsa. Puis de Tulsa jusqu’à Cherokee. Une bonne nuit de repos et il serait arrivé.

Une ombre apparue sur sa carte. Un homme dans la cinquantaine en salopette, botte et vieille chemise à carreaux de bûcheron était penché au dessus de lui et regardait la carte routière de Dante.

« – Z’avez besoin d’aide ? Demanda l’homme.

  • Non merci c’est gentil je vérifie juste ma route.
  • Dites-moi où vous allez. J’suis routier depuis trente ans, j’connais l’État comme ma poche.
  • Depuis trente ans ?!
  • Ouai ouai, l’asphalte c’est ma vie !
  • Je pense bien ! Trente ans !
  • Alors, z’allez où ?
  • À Forgan.
  • Forgan ? Qu’est z’allez fout’ là-bas m’ssieur c’est perdu !
  • J’ai… j’ai acheté un ranch, rénové et tout et tout.
  • Z’allez faire un triste paysan car y’a pas grand chose pour les bêtes là-bas. Même le diable il s’y emmerderait ! »

Dante Crand commençait légèrement à s’irriter. Si ils sont tous comme ça dans ce pays, je vais commencer à regretter, pensa-t-il en lui-même. Je suis sûr que c’est un de ces pèquenauds qui soutiennent encore Trump, malgré sa défaite à la dernière élection présidentielle.

L’écrivain croyait avoir une sorte de don, il pouvait juger les gens aux premiers regards.

Peut-être que si je me présentais, avec un peu de chance, il me connaîtra… et qui sait, peut-être m’a-t-il déjà lu ?

« -Ah laissez moi me présenter ; Dante Crand, je suis auteur.

  • Qu’est-ce qu’un gratte-papier va foutre là-bas ?
  • Ah… c’est pour être tranquille.
  • Croyez-moi, vous l’serez y’a personne là-bas ! »

Dieu merci, car, s’ils étaient tous comme toi, je me serai tiré une balle dans la tête.

« -Et vous ?

  • Moi quoi ? Ah oui, j’mappelle Peter Springsteen et…
  • Springsteen ? Comme Bruce !
  • Je n’ai aucun lien de parenté avec cette tarlouze de démocrate ! »

Bingo !

« – Je… le trouve plutôt bon musicien moi.

  • Une pédale que j’te dis qu’c’est moi ! Et maintenant v’la qui fait des trucs comme toi, un bouquin avec le Obama, cette espèce de sale…
  • Ok d’accord j’ai compris, rien avoir avec Bruce. Donc vous avez des conseils, une route à prendre plutôt qu’une autre ?
  • Bah j’vais jamais dans ce coin-là car y’a rien là-bas. »

Rand commençait à en avoir marre de ce plouc raciste et homophobe, qui ne faisait que répéter la même chose. Il replia sa carte.

« -Z’ecrivez des livres ?

  • O… Oui.
  • Ça marche bien ?
  • Oui, j’ai pas à me plaindre.
  • J’vois ça, une belle berline, un ranch, ça recrute les librairies ?
  • Bah… non… En fait on travail pas pour les librairies, mais plutôt pour une maison d’édition vous voyez ?
  • Bah librairie, maison, c’est pareil pour moi. Z’avez des conseils pour un gars qu’veut écrire ?
  • Vous voulez écrire ?
  • Bah, j’ai pleins d’histoires à raconter d’ma vie sur la route et des trucs comme ça.
  • Hey bien… le mieux c’est d’écrire tous les jours et de lire beaucoup puis, une fois que vous sentez que ce que vous avez écrit est bon, envoyez votre manuscrit à une maison d’édition.
  • Manus’ quoi ? »

Dante se leva, replia sa carte rapidement, laissa quelques billets de pourboire et commença à prendre la direction de la sortie.

« -Je vais y aller euh.. Peter !

  • Bah z’etes pressé ? Y’a personne qui vous attends là-bas y’a personne.
  • J’ai… je dois faire un peu l’état des lieux, voir si tout a bien été fait, si tout a été installé comme il faut. Et il me reste encore de la route.
  • Ouai… Vous v’nez d’où au fait ?
  • Hell’s Kitchen, New York.
  • Ah y’a beaucoup de monde là-bas !
  • En effet !
  • Tous des enculés qu’votent démocrate ! Z’etes un gay comme on dit maintenant ? Un LGB machin-truc ?
  • Non non… je dois vraiment y aller Peter, au revoir.
  • C’est ça ouai. Espèce de pédale ! R’met plus les pieds ici ! Et où t’va y’a personne car le démon, oui, le démon y vit ! »

Thomas sortit en trombe du dîner, en jetant des regards derrière lui.

Bienvenue dans l’Amérique profonde…

Jaskiers