Une opportunité rêvée – Chapitre 9

Je décidais d’y aller en courant, comme je l’avais fait pour revenir. J’arrivai en avance, ne sonna pas à l’interphone, ne me dérangea pas à fixer du regard la caméra pour m’identifier. J’eus juste à pousser la poignée de la porte et cette dernière s’ouvrît devant moi, les pênes se brisèrent et le bruit de leur chute sur le sol carrelé raisonna dans l’immense hall d’entrée.

« – Hey docteur ! Votre cobaye est arrivé ! Et il est impatient, impatient de parler des résultats de votre expérience. »

Mes mots aussi raisonnèrent, je savais qu’il me voyait et m’entendait car tout semblait sécurisés dans ce bâtiment. Je repérais une caméra de surveillance, fit un geste amical de la main et pointa ma montre en signe d’impatience.

« – Bonjour cobaye ! »

La voix du docteur se fit entendre par des hauts parleurs. Je m’attendais à de la peur mais pas à de la lâcheté pour un homme de science.

« – Montrer vous doc’ ! Croyez-moi, vous aurez envie de voir ce que je suis devenu grâce à vous ! 

  • Est-ce… une bonne chose ?
  • Ce que je suis devenus ?
  • Oui !
  • Et bien venez vous faire votre propre avis !
  • Vous me paraissez bien agité cobaye ! La destruction de la porte d’entrée blindée sera retenu sur votre rémunération !
  • Oh ! Il n’y a rien dans le contrat que j’ai signé stipulant ce genre de chose docteur ! Mais ce n’est qu’une porte, vous devriez voir ce dont je suis capable grâce à vous !
  • Oh mais quel empressement ! Quel changement effectivement !
  • N’est-ce pas ? Venez voir de plus près !
  • Oh mon garçon ! Pas besoin d’être si pressé ! Dans une expérience il faut observer, avoir de la patience !
  • D’accord, mais… »

John, son homme de main, sortit d’une des portes latérales de gauche et se précipita sur moi. J’avais attendu ce moment depuis plusieurs jours.

Il sortit une matraque télescopique et m’attaqua avec. Je dressai mon avant-bras gauche pour me protéger, la matraque percuta mon bras et elle éclata en plusieurs morceaux. Je ne laissai pas le temps à John de comprendre et lui envoyai un direct du droit en plein nez. Je sentis le cartilage de son nez craquer, je lui envoya un coup de poing avec mon poing gauche dans le ventre. John s’affaissa par terre, à genoux. Je mis un terme à ses souffrances en frappant sa tête d’un coup de pied. Sa nuque fit un bruit de branches séchées sur lesquelles on aurait sauté.

John, allongé sur le dos, la tête dans une position étrange émît un râle rauque, du sang sortait de sa bouche et de ses oreilles. Il agonisait.

« – Docteur ! J’ai besoin d’un autre cobaye ! Le vôtre n’était pas très solide ! »

Le docteur ne répondit pas. Une alarme se mit à gémir.

D’instinct, je me précipitais vers une des portes latérales de gauche, celles où je n’étais jamais allé, celles par où était sorti John. Je pensais que c’était de ce côté que les scientifiques créchaient. Les portes de droites étant sûrement réservées à leurs expériences.

Je me retrouvais dans un couloir similaire à celui où j’avais été torturé. Je pensais qu’ici serait un bon endroit pour une bagarre si plusieurs sbires du docteur se rameutaient, étant dans un couloir plutôt étroit, ils ne pouvaient m’attaquer à plusieurs à la fois.

J’ouvris quelques portes, au petit bonheur la chance. Toutes les portes semblaient mener à des chambres. Des chambres avec lit, table de travail scientifique avec éprouvettes, écrans de surveillance et tutti quanti. J’étais bel et bien dans le quartier où les docteurs et scientifiques observaient et travaillaient sur leurs projets.

Je tombais sur un pauvre hère en caleçon, le crâne chauve avec de fine lunettes.

« – Bonjour monsieur, je suis de la sécurité. Pouvez-vous m’indiquer où se trouve le docteur ?

  • Lequel ?
  • Le docteur qui fait des expériences avec la baignoire.
  • Ah… »

Je sentis que ce monsieur avait compris que je n’étais pas de la sécurité. Il se jeta sur moi. Je l’attrapai par les épaules et le souleva de terre.

« – Monsieur, je suis là pour votre sécurité, le docteur a besoin d’aide, et d’ailleurs vous aussi. Je dois vous amener à la salle de sécurité. »

J’essayais de reprendre mon mensonge histoire de ne pas perdre trop de temps. Et plus les mensonges sont gros, plus les gens ont tendance à les croire. Mais il me regardait, terrorisé.

« – Monsieur ! Nous n’avons pas le temps d’attendre, dites-moi où est le doc’!

  • Su… sûrement dans sa chambre !
  • Quelle chambre ?
  • Au bout de ce couloir.
  • Porte de droite ou de gauche.
  • Gau… gauche ! »

Je reçus comme un coup de poing dans les reins accompagné d’un bruit sourd. Je lâchais le pauvre homme et me retourna pour voir le docteur, un pistolet dans les mains.

Jaskiers

Une opportunité rêvée – Chapitre 8

Je pris un couteau de cuisine et m’ouvris la paume de ma main gauche. Aucune douleur, seulement une pression, mon corps n’acceptait plus la douleur mais envoyait quand même à mon cerveau un signal avec ce ressenti de pression.

Je regardais ma paume ouverte, le sang couler et une croûte se former, là, sous mes yeux ! Le processus de cicatrisation se déroulait à une vitesse incroyable, toujours sans douleur, c’était fascinant de voir mon corps se soigner. En moins de deux petites minutes, l’entaille avait disparu de ma main, même pas de cicatrice, plus rien.

J’étais vraiment devenu une sorte de super-héros, je me demandais si je pouvais voler, oui c’est une pensée qui vous vient à l’esprit quand vous comprenez que vous êtes désormais doté de super-pouvoirs et que vous êtes gavé de films Marvel et DC.

Je ne tentais pas le diable à sauter par la fenêtre de mon immeuble. J’aurais pu le faire, m’éclater par terre et me relever comme si de rien n’était. Mais je ne voulais pas montrer publiquement ce dont j’étais désormais capable.

Je ne voulais pas finir cobaye dans un laboratoire secret du gouvernement.

Cobaye… à cette réflexion une idée germa dans ma tête. Et si j’allai rendre visite au docteur et à son petit ami John ? Et si, je n’étais pas le seul à être devenus super-humain ?

J’écartais cette dernière réflexion de ma tête, je devais être le seul car sinon, j’aurais entendu parler aux infos d’un fou furieux invinsible qui saccageait tout sur son passage. Je me pensais plus sage, un autre que moi se serait fait remarquer. Moi, j’allais la jouer fine.

J’allais demander quelques explications au docteur et lui passer l’envie d’expérimenter. J’allai l’avertir que, maintenant que j’étais devenu ce surhomme, je ne me laisserai plus prendre pour d’autres expériences. Et que son projet, quel qu’il a pu être, qu’importe son but précis, s’arrêtait là, avec moi.

Je décidais d’attendre jusqu’à la semaine prochaine, jusqu’à mon jour de « travail », avant d’entreprendre quoique ce soit. Je mentirais si je disais que je n’avais pas envie d’aller tout de suite aller trouver mon cher tortionnaire et son cher acolyte pour lui faire constater les résultats de ses expérimentations. Mais j’attendis une semaine, au cas où mon état redeviendrait comme avant.

Mais la semaine se passa sans changement dans mon état, je mangeais car j’en avais l’habitude, mais la faim ne me tiraillée jamais, ni la soif. Je dormais, je me forçais à dormir en prenant des somnifères qu’une amie m’avait dépannés. Je n’avais aucune envie de dormir et pas besoin non plus. Le problème était que je n’avais jamais de pauses. J’étais tout le temps conscient, toujours à réfléchir, à penser. C’était effrayant d’être toujours éveillé. Les somnifères ne me firent pratiquement rien du tout. Mon sommeil, si j’ose l’appeler comme tel, n’était qu’en faite de longs moments de méditations.

Les cours étaient devenus simples, je retenais au mot près, chaque chose émises par mes professeurs. Je venais les mains vides en cours, mes amis hallucinaient de ce changement. J’étais un élève moyen toute ma vie, mais là, mes partiels étaient un jeu d’enfant.

Mais le plus étonnant pour moi, c’était ma forme physique. Comme je l’ai mentionné plus haut, je n’étais jamais fatigué, et j’avais une force impressionnante. Je n’ai jamais vraiment fait de sport en dehors de l’école, je n’avais aucun intérêt pour l’activité physique. Mais tous les jours, je constatais une progression dans ma force brute. Je cassais les poignées des portes de mon appartement à simplement appuyer dessus pour les ouvrir. Les poignées me restaient dans les mains. Les verres éclataient sous la pression de mes doigts, j’enfonçais les touches de mon ordinateur et elles finissaient encastrées dans le clavier, qui devint d’ailleurs inutilisables. Les petites choses du quotidien me demandaient de faire attention à ma force.

Ma journée de travail arriva et j’étais pressé de montrer au professeur ce que j’étais devenu. Une sorte de super-homme.

Après avoir passé une nuit à méditer, je me levais pour enfin régler mes comptes avec mon bourreau.

Jaskiers

Une opportunité rêvée – Chapitre 3

De grande taille, les yeux bleus perçants, les cheveux poivre et sel, une barbe finement taillée de même couleur, la peau hâlée, des pattes d’oies sur les yeux et un sourire rassurant, voici qui était mon référent, comme il me demanda de l’appeler. Ce fut la première chose qu’il me dit :

« – Eugène Zweik je présume ! Je suis votre référent ! Appelez-moi comme cela d’ailleurs. Oh, et bienvenue ! Suivez-moi, ne perdons pas de temps avec les présentations et les politesses, car le temps joue contre la science et la médecine, le temps joue contre tout ! »

Je ne lui répondis pas. Son ton, amical mais aussi déterminé ne me laissa pas le temps de lui dire quoi que ce soit et je le suivais par une des portes de droite.

Une fois franchis cette porte, nous nous retrouvâmes dans un long couloir, toujours aussi blanc avec ces mêmes portes sur les murs, placé pareillement, à droites et à gauches, symétriquement et espacées avec la même régularité que celles du hall. Je n’eus pas le temps de voir jusqu’où pouvait bien aller ce couloir, à première vue il était immense car je n’en vis pas la fin.

Mon référent en ouvrit une, sur la droite encore, m’emmena par le bras jusqu’à une table d’osculation. Il me demanda, ou plutôt m’ordonna, de retirer ma veste puis me mit un brassard sur le biceps gauche, glissa son stéthoscope sous le brassard et prit ma tension. Puis il mesura ma taille en me plaquant sur un des murs d’une main ferme. Enfin, il me demanda de monter sur la balance pour noter mon poids.

Il rejoignit ensuite son bureau et m’invita à m’assoir en face de lui.

« – Bien parfait. Une dernière chose, signez ce papier et nous pourrons commencer immédiatement. »

Je jetais un coup d’œil à ce papier quand il m’interpella :

« – Si vous lisez tout, on n’aura pas fini avant demain ! En gros, c’est un papier qui vous engage au silence, interdit de parler de ce qui se passera ici, et aussi une déclaration comme quoi vous connaissez les risques et que, quoiqu’il arrive, vous ne pourrez pas vous retourner contre nous devant les tribunaux, nous dédouanant de toutes responsabilités en cas de problème de santé futur.

  • C’est… pas très rassurant tout ça pour être honnête.
  • Écouté, je comprends, mais ayez confiance, vous n’êtes pas le premier à servir de « cobaye », je déteste ce mot soit dit en passant, pour notre programme spécial. Personne n’a eu à se plaindre de nous, d’ailleurs vous ne nous connaissiez même pas avant notre prise de contact non ?
  • Non en effet mais si vos cobayes sont forcés au silence…
  • Y en a toujours pour se plaindre, ils s’en fichent d’avoir signé tel ou tel papier. Si on faisait quelque chose de dangereux, vous pouvez être sûr que vous en auriez entendu parler.
  • Oui…
  • Et d’ailleurs, nous ne l’avons pas mentionné dans nos mails mais si vous signez ces closes, votre paix passera à 2 000 €.
  • Ah !
  • Oui ! Ah j’adore vos têtes quand j’annonce cette info !
  • Effectivement…
  • Bon vous signez ou vous rentrez chez vous ? »

Je pris le stylo qu’il me tendait et, un peu anxieux, tremblant légèrement, j’apposai ma signature sur les différents documents.

« – Bien ! Bon cobaye ça ! Allez venez, on va commencer, suivez-moi ! »

Jaskiers

Une opportunité rêvée – Chapitre 2

Je descendais du bus après avoir pris le métro et changé deux fois de station. J’étais maintenant dans une banlieue limitrophe à la Capitale. Une banlieue… plutôt une sorte d’ancien secteur industriel désaffecté.

Je devais me rendre dans le seul bâtiment en bon état du secteur. Il n’était pas difficile à rater, c’était le seul peint d’un blanc immaculé avec d’imposantes fenêtres, qui semblaient tout juste installées. L’entrée était située sous un porche.

Selon les indications que j’avais reçues par mail, il me fallait sonner à l’interphone et dire mon nom. Ce que je fis.

Une voix robotique me répondit : « Fixer la caméra. Fixer la caméra. Fixer la caméra… » Elle n’arrêtait pas de réciter cela, je cherchais la caméra en levant la tête, pensant instinctivement qu’une caméra se devait d’être accrochée quelque part en hauteur mais je découvris qu’elle était insérée dans l’interphone.

Je fixais donc mes yeux sur la caméra, un buzz sonore retentit, le bruit se répercutant dans toute la zone, où peut-être était-ce dû à ce porche plutôt imposant.

La double porte vitrée de l’entrée s’ouvrît. Je rentrais. À ma droite était un guichet, où devait travailler les secrétaires à l’époque, mais pas de secrétaire derrière le bureau, non, mais une borne qui me demanda mon nom et de fixer la caméra, encore une fois.

Cela me prit une minute, j’eus le temps d’observer un peu l’intérieur de cette ancienne usine remise à neuf. Tout semblait avoir été repeint en blanc, sauf les portes, repeintes en noires. Le sol immense était carrelé et coloré en damier. Ce hall de réception était gigantesque, quelque chose me dérangeait, sûrement le fait d’être seul au milieu d’un si grand espace. En face de moi, de large et grandes fenêtres par où la lumière passait et se réverbérait contre les murs blancs immaculés. Il y avait des puissants néons produisant une vive lumière jaunâtre. Il fallait se rendre compte de la puissance de ces néons pour arriver à imposer leur lumière à l’immense espace déjà éclairé par la lumière du jour.

Le plafond était plutôt bas, je pensais, à raison, que cela signifiait que le bâtiment comportait plusieurs étages. Les murs latéraux comportaient bien au moins une dizaine de portes chacun, espacés symétriquement, et peintes de cet imposant noir de jais. Elles semblaient lourdes, blindées, leur poignée étaient massives. Et pas de petite fenêtres à ces portes, ce qui leur donnait un côté brute. Je constatais qu’il y avait, situé à côté de chacune de ces portes, une sorte, je présumais et encore avec raison, de lecteur de carte.

Je n’eus pas le temps pour cette première visite d’observer un peu plus cet étage car une des porte s’ouvrît brusquement, je ne pu voir laquelle car mon attention se fixa sur l’homme en blouse blanche qui approchait d’une démarche assurée et faisant raisonner chacun de ses pas dans le hall.

Jaskiers

Bienvenue à la cure de Rien – Partie 4

-> Partie 3 : https://jaskiers.wordpress.com/2022/06/27/bienvenue-a-la-cure-de-rien-partie-2/ <-

J’essayais de me débattre autant que je le pouvais avec l’énergie du désespoir. Je criais, j’étais épuisé, dégoûté.

Je n’avais déjà plus de force après toutes ces émotions et le voyage. Mon corps ne répondait plus, l’adrénaline s’était dissipée, j’étais résigné, j’avais été pris au piège.

On me saisissait par les bras et les jambes.

« – Ne me tuez pas par pitié ! J’admets tout ! Laissez-moi rentrer chez moi et retourner travailler ! »

Mais on ne me répondit pas. J’étais porté par deux personnes, j’entendais une troisième dicter des ordres.

« – Tenez le bien, parfois ils regagnent un surplus d’énergie, celui du désespoir !

  • Très bien.
  • On l’emmène comme d’habitude chef ?
  • Comme d’habitude. Chez la patronne. »

J’entendis un grincement lourd et sinistre, sûrement celui de la barrière métallique que j’avais vu en arrivant, du moins, je pensais que c’était cette grille par laquelle on me portait vers un supplice certain. Je pensais encore une fois aux mots de Selena Brown, je m’étais fourré dans la gueule du loup.

J’entendais le bruit des pas de mes bourreaux qui me portaient je ne sais où.

Un bruit de porte lourde, des bruits de pas qui raisonnent, des voix, mais le sac bien serré autour de ma tête m’empêchait d’entendre clairement ce qu’elles disaient.

Je sentais les virages que prenaient mes kidnappeurs, parfois on me tournait sur la gauche ou la droite.

Puis, un énième bruit de porte automatique qui s’ouvre, puis se referme et cette sensation de monter, j’étais dans un ascenseur.

Les portes se rouvrirent, mes bourreaux continuèrent leur marche.

« – Encore un nouveau ?

  • Y’en a de plus en plus !
  • Ça vous fait les bras !
  • Et ça nous casse les c…
  • Elle est là la patronne ?
  • Oui, on a été prévenu de l’arrivée du nouveau !
  • Bon, bah ouvre nous !
  • Oh ça va ! On peut même pas faire la causette avec les collègues !
  • Il est lourd le monsieur là !
  • Ça va ! Je la préviens. Docteur Proust, le nouveau est arrivé. »

Une voix électronique lui répondit :

« – Faites le entrer Natacha ! »

Le bruit d’une lourde porte fit vibrer mes tympans. Puis, après avoir été transporté, on me posa sur une chaise.

Une voix de femme dit :

« – Merci messieurs ! Vous pouvez nous laissez. »

Les bruits de pas s’éloignaient puis la voix de femme me parla :

« – Monsieur Gaspard Dincy ! Heureuse de vous rencontrer ! Enfin…

  • Ce n’est pas ce que vous croyez.
  • Comment cela ?
  • J’ai fait une erreur !
  • Ah bon ? Et quelle erreur ?
  • J’ai abandonné mon travail ! »

Je sentis la cagoule se soulever d’un geste sec. Une femme, Noire aux yeux verts portant une blouse et des talons se tenait devant moi.

« – Je suis le docteur Proust.

  • Ah… c’est vous !
  • Oui !
  • Je pensais pas que…
  • Que quoi ? Que le docteur était une femme ? Une femme Noire en plus de ça ?
  • Non… enfin… les gens qui m’ont emmené… Ils me parlaient de vous comme si vous étiez un homme.
  • Ils essaient de brouiller les pistes jusqu’aux moindres détails.
  • Mais je suis dans le pétrin non ?
  • Tout dépend de qui vous êtes.
  • Je m’appelle Gaspard Dincy, 40 ans et je suis employé à l’Electric National Company.
  • Vous m’en direz tant ! Où habité vous ?
  • Salt Lake City.
  • Votre date de naissance ?
  • 20 juin 2022.
  • Hmmm… patientez quelque minutes s’il vous plaît. Ah ! Mais de toute façon vous n’avez pas le choix, vous êtes ici fait comme un rat ! Et puis, on ne vous appelle pas patient pour rien ! »

Elle s’installa derrière son bureau, tapa sur le clavier de son ordinateur et pendant deux minutes, ses yeux restèrent fixés sur l’écran.

« – Voyez-vous vous ça ! Monsieur Dincy ! Vous êtes un vrai tire-au-flanc n’est-ce pas ?

  • Je… j’ai contacté l’institut pour la cure de Rien car je pensais avoir besoin de…
  • Tirer au flanc !
  • Non ! J’étais épuisé ! Épuisé !
  • Vous ne l’êtes plus ?
  • Si… si et encore plus maintenant que je réalise ma faute !
  • Quelle faute ?
  • J’aurai dû rester travailler, travailler apporte tous les bienfaits dont nous avons besoin…
  • « Nous » ?
  • Que voulez-vous dire ?
  • Que signifie ce « nous » ?
  • Les citoyens…
  • D’accord… Vous voyez une annonce dans le journal qui vous promet monts et merveilles et vous appelez ? N’était-ce pas un peu trop beau pour être vrai ?
  • Je ne sais pas ce qui m’a pris ! J’avais… j’ai été attiré, c’était… comme si on parlait à quelque chose d’enfoui en moi et…
  • Enfoui en vous ? Mais que dites-vous ?!
  • Je n’en sais rien… je veux retourner au travail et si je passe en jugement pour manquement au devoir du citoyen, je plaide coupable.
  • Aviez-vous exercé d’autres métiers avant ?
  • Non, j’ai toujours travaillé dans la même entreprise.
  • Ça doit être sacrément chiant ! Je vois dans votre dossier citoyen que vous étiez assistant d’expert-comptable polyvalent. Je ne sais pas vraiment ce que ça veut dire mais je suis persuadé que c’était un boulot ennuyeux, abrutissant et mal payé.
  • Non… j’étais heureux de mon travail. Je réalise à quel point j’ai été ingrat envers notre gouvernement et je demande une deuxième chance. Je m’inscrirai comme bénévole au parti de l’Unique. Pitié…
  • Hey bien ! Vous en avez des projets pour l’avenir ! Mais une chose me chiffonne. »

Elle se releva, se posta devant moi et me fixa de ses beaux yeux verts.

« – De quelle unité faites-vous partie cher monsieur Dincy ?

  • Unité ?
  • Vous êtes sourd ? C’est pour ça que vous êtes venus ici ?!
  • Non !
  • Votre unité agent !
  • Je ne suis pas un agent du Gouvernement Unique !
  • Un citoyen modèle, sans problème, aucun blâme… pourquoi risquer une telle position, plutôt confortable pour venir ici ? Vous ne faisiez pas d’effort physique… Votre dossier citoyen ressemble à un dossier monté de toute pièce !
  • Rien n’est monté de toute pièce !
  • Vous êtes vraiment un bon citoyen ! Mais que venez-vous faire ici ?
  • Je vous ai dit que…
  • C’est qu’il s’énerve en plus !
  • Pardonnez-moi, mais je ne sais pas comment vous prouvez que je ne suis pas un agent !
  • Peut-être que moi, j’en suis une ! Que diriez-vous de ça ? Vous en avez entendu parler des Déviants et de la chasse menée contre eux par le Gouvernement n’est-ce pas ? Le présumé attentat commis par des Déviants à Atlanta, vous en avez entendu parler aussi ?
  • Ou…oui.
  • Évidemment… saviez-vous que le Gouvernement Unique avait empoissonné l’eau courante d’Atlanta avec je ne sais quel produit toxique qui tournaient ces pauvres gens en mangeur d’oiseaux… le saviez-vous, monsieur l’agent, que le Gouvernement était derrière tout ça ? Ce n’était pas les Déviants… vous le saviez, bien évidement…
  • Je ne…
  • Suis pas un agent, oui je sais. Peut-être êtes-vous dans un black site, nom de code, pas très discret, utilisé par le gouvernement pour torturer les Déviants liés à des groupuscules terroristes anti-Unitaire.
  • Je ne sais pas quoi vous dire… Je ne vous comprends plus !
  • Moi je vais vous dire ce que je sais. La chaise sur laquelle vous vous tenez contient des capteurs intégrés, permettant d’enregistrer votre pou, vos constantes et tutti quanti. C’était utilisé durant la guerre Unique. J’en ai récupéré une, ne me demandez pas comment. Enfin, tout les résultats sont sur mon ordinateur. Je vais y jetez un coup d’œil et nous aviserons pour la suite ! »

Elle s’asseyait une nouvelle fois à son bureau, je fixai son visage. C’était comme être arrêté par la police même si vous n’aviez rien fait, quelque chose pouvait être mal interprété et votre vie changeait pour toujours. Intérieurement, j’espérai que ces capteurs n’étaient pas défectueux, rendant ainsi les chiffres faux et me mettant dans un pétrin dont je ne supporterai pas de voir la fin.

Je scrutais ses yeux verts émeraudes, sa tête était posée sur son poing, utilisant l’index de la main gauche pour faire descendre les informations sur l’écran tactile de son ordinateur.

Le temps me paraissait long, j’étais au bout de mes forces, seul mon cœur, qui battait depuis un quart d’heure à cent à l’heure était la seule chose qui semblait encore pouvoir supporter cette interrogatoire.

Elle leva les yeux sur moi, appuya sur une touche de son ordinateur et dit :

« – Faites entrez les agents de sécurité. »

Je baissais la tête, mon cœur fit un dernier grand bond dans ma poitrine, même lui avait fini par capituler.

J’entendis une porte automatique s’ouvrir derrière moi.

« – S’en est bien un, messieurs. Protocole habituel.

  • Bien m’dame »

Je sentis une main se poser fermement sur mon épaule droite et une aiguille me rentrer dans la nuque et puis plus rien.

Jaskiers

Bienvenue à la cure de Rien – Partie 2

– > Première partie : https://jaskiers.wordpress.com/2022/06/05/bienvenue-a-la-cure-de-rien/ <-

Enfin, après avoir embêté et atterré tous ces zombies qui me servaient de collègues, je pus leur lancer ce que j’avais sur le cœur :

« – Continuez ainsi, à ne pas vivre ! Obéissez, produisez, engraissez le capital ! Endettez-vous surtout ! Soyez docile ! On se retrouvera en enfer, enfin si nous ne le somme pas déjà ! Pour ceux qui refusent cette vie, prenez votre envol ! »

Je ramassais le peu d’affaire autorisé que j’avais laissé à mon bureau, quelques dossiers qui trainaient dans un tiroir depuis des années et un paquet de post-it. L’entreprise nous fournissait ces derniers gratuitement mais au compte goute.

Je pris la direction de la sortie avec une bonne dose d’adrénaline traversant mon corps, je partais la tête haute. Mon patron dédaigna sortir de son bureau pour voir ce qu’il se passait sauf quand il me vit partir bien avant l’heure de la fin de mon service. Il m’interpella :

« – Monsieur Gaspard Dincy, ce n’est pas l’heure de partir, retournez travailler !

  • Non.
  • Exc… pardon ?
  • Je vous pardonne !
  • Mais enfin… monsieur Dincy, êtes-vous souffrant ?
  • Non ! Enfin un peu mais je suis dans la voie de la guérison.
  • Je suis confus… qu’est-ce qu’il se passe ?
  • Il se passe que je pars !
  • Vous partez ? Mais comment ça ?! Ce n’est pas l’heure !
  • Avant l’heure c’est pas l’heure et après l’heure c’est plus l’heure comme le disait si bien ma grand-mère !
  • Quelle insolence ! Retournez à votre bureau ou je vous colle un blâme et il vous hantera tout au long de votre vie.
  • Carrez-le-vous dans le cul ! Ah ! Sûr que là, il vous hantera !
  • Assez ! Venez dans mon bureau tout de suite, vous êtes sur la sellette !
  • Vous m’invitez boire un verre ? Mais quelle agréable intention Monsieur Otrhew ! Tout le monde sait que vous buvez là-dedans !
  • Suffit ! J’appel la sécurité !
  • Pour quoi faire ? Me faire sortir ? Mais j’y vais mon bon monsieur ! Pas besoin de vous donner tant de peine !
  • Vous regretterez !
  • À la bonne heure ! Au revoir messieurs dames ! Et bonne continuation ! »

J’ai toujours rêvé d’insulter mon patron, le remettre à sa place, le faire sortir de ses gonds, c’était chose faite. Depuis une décennie, cet homme me tyrannisait, et maintenant, toute ma haine était sortie. Sa tête rubiconde et chauve était devenue écarlate, on voyait les nerfs gonflés sur son front et des taches violettes, des vaisseaux sanguins qui avaient sûrement éclaté ou quelque chose dans le genre, chose d’ailleurs observable chez les poivrots invétérés comme lui. Son petit corps dodu se retournant et sa manière de déambuler, comme un canard, ne m’énervaient plus, je n’avais plus de comptes à lui rendre, littéralement.

Je sortis, sans escorte, du bâtiment, rentra dans ma voiture sans rater de plonger le pied dans la flaque d’eau côté portière conducteur, mais c’était la dernière fois.

Direction l’appartement, terne, sans vie, sans âme qui n’était rien d’autre qu’un toit sous ma tête, le minimum pour être un employé.

Un toit, un micro-ondes, des toilettes, une douche, une télé, un lit, un ordinateur portable, c’était cela mon chez-moi. Le minimum syndical.

Je ramassais en vrac quelques habits, mon ordinateur, mon chargeur de téléphone et je mis un post-it sur la télévision :

« – Servez-vous, je n’en ai plus l’utilité. Prenez ce que vous voulez dans l’appartement. Sincèrement, monsieur Dincy. »

Je n’avais aucune tristesse à quitter cette endroit dans lequel je vivais depuis dix ans. Aucun souvenir marquant, rien. Toute cette époque de ma vie, je l’a vois en gris. Terne.

Puis, je pris un taxi pour l’aéroport. J’avais laissé ma voiture avec les clés sur le contact, elle m’avait fidèlement servie pendant plus d’une décennie, la personne qui la récupérerait ne la vendra pas telle quel mais en pièces détachées. Je ferai un heureux, cela serait sûrement bon pour mon karma pensais-je.

Le trajet de l’aéroport fut un moment étrange de réflexion et questionnement. Je n’avais pas l’habitude d’anticiper, tout était organisé dans une routine réglée à la minute près, mais maintenant, c’était comme si j’avais lâché les rennes de ma vie, je ne contrôlais plus tout, à commencer par ce taxi. C’est toujours étrange de se faire conduire quand nous avons l’habitude de le faire. C’est même agréable, et le chauffeur ne me parlait pas. Évidemment, car il travaillait. Travailler n’était plus un plaisir dans ce monde mais un fardeau. Le chauffeur était en compétition constante et chaque client devait l’évaluer sur son smartphone. Les choses étaient ainsi. Moi, je partais guérir les blessures et cicatrices que cette vie de forçat bureaucratique infernal m’avait infligée et mon pauvre bougre de chauffeur continuerait sa triste besogne jusqu’à ce que l’entreprise le renvoie pour mauvais services ou pour le mettre à la retraite.

Arrivé à l’aéroport, tout se passa comme sur des roulettes. Les hôtesses, la sécurité, les contrôles, tout me semblaient drôles, ou plutôt, légers. J’avais le sourire, je marchais la tête haute, roulais des épaules, disait bonsoir à toutes les personnes que je croisais, en leur décochant un grand sourire.

Tout ce que je reçus en retour étaient des regards effarouchés, inquiets, ou même, rien du tout.

J’étais une sorte d’alien, j’étais le seul heureux à ce qu’il me paraissait. C’était étrange car si je n’avais pas lu cette anodine annonce dans le journal, j’aurais eu la même réaction que ces gens. Ce n’était pas normal d’être heureux, c’était normal d’être usé, au bord du gouffre, à la limite de l’implosion, d’être en colère contre soi. Pas contre le monde non, cela était trop dangereux, mais contre soi-même. Quand on ne peut pas extérioriser notre colère sur la vraie raison de notre mal-être, nous nous replions sur nous même, nous créant une carapace de haine et de dédain dirigé envers nous-mêmes. C’était ce que voulait ceux qui nous gouvernaient. Un peuple abasourdi, amorphe, sans aucune estime de soi, où la seule raison de l’existence d’un citoyen et de produire du capital encore et toujours et d’en mourir. Peu de gens arrivaient à la retraite, si on pouvait appeler ça « retraite ». Vous arriviez à l’âge de vous retirer ? Bien ! Tenez, le ‘minimum vital’, 1 000 dollars et ce, peu importe votre travail. Bien sûr, cela ne s’appliquait pas aux patrons et à nos élites gouvernantes consanguines qui, eux, jouissaient d’une richesse colossale, car chaque employé n’était qu’une sorte de pantin, dont on se débarrassait quand les fils commençaient à s’effilocher et les articulations à rouiller. Aucune dépense superflue. Soit vous aviez la chance d’être né riche, soit vous travaillez.

Je scrutais les visages dans la salle d’attente de l’aéroport en attendant mon avion direction l’état du Vermont. Une certaine révolte commençait à bouillir en moi, elle était apparue quand j’ai commencé à me sentir coupable d’être le seul être humain heureux parmi tous ces gens dépités. C’était impossible de les aider, ils étaient conditionnés. Ils leur avaient fallu un déclic, comme je l’ai eu après avoir lu l’annonce pour la cure de Rien. Cela devait venir naturellement et ils devaient attraper immédiatement le taureau par les cornes et oser.

Quand j’entrais dans l’avion, j’eus la triste vision de ces femmes hôtesses de l’air qui devaient se forcer à sourire, quoiqu’il arrive. Leurs joues étaient creusées et leurs yeux cernés, le maquillage ne cachait rien. La peau, le corps était marqué par des années d’asservissement.

Je m’installas à ma place, attendant de voir à côté de qui j’allai partager ce voyage rédempteur.

C’était une dame d’une cinquantaine d’années, maigre, portant des vêtements relativement chic pour une place en classe éco’ dans l’avion. La moitié de son visage était caché par une sorte de léger voile. Elle me fit un sourire poli en s’asseyant et lâcha un bonjour suivis d’un nouveau et grand sourire.

Je ne me rappelais plus à quand remontait la dernière fois où je reçus un sourire honnête et sincère. Cette femme était soit riche, soit en partance pour la cure de Rien ou une agent du gouvernement infiltrée pour attraper les réfractaires au travail comme moi.

J’osais engager la conversation :

« – Ça fais plaisir de voir sourire !

  • N’est-ce pas ? J’ai été surpris par le vôtre aussi !
  • Les grands esprits se rencontrent !
  • Il semblerait !
  • Gaspard Dincy, enchanté.
  • Janet… Jill… en faite… je ne sais plus comment je m’appelle !
  • Pas étonnant avec cette vie de chien !
  • Et encore, les chiens gardent leur dignité.
  • Ça oui !
  • Mais de là a oublier son nom… vous devez me prendre pour une folle.
  • Ce monde est fou.
  • Hey bien… je peux vous faire une confidence ?
  • Avec plaisir !
  • Je ne suis pas… vraiment normale.
  • Qui l’est de nos jours ?
  • J’ai… plusieurs prénoms… et noms !
  • À la bonne heure ! Donc, vous vivez plusieurs vies en même temps ?
  • Oui, on peut dire ça comme ça. Vous comprenez, maintenant, soit vous obéissez à l’ordre établi, soit vous devenez un indésirable !
  • Exactement ! Mais, pourquoi plusieurs alias ?
  • Il faut bien manger vous voyez ?
  • Oh ! Vous n’allez pas me voler j’espère ?
  • Ah ! Bon jeu de mot ! Voler, dans un avion !
  • Ah ! Même pas fait exprès sur le coup !
  • Non je ne vous volerai pas. Mais je suis curieuse de savoir comment vous, vous vivez tranquillement une vie qui semble… hors des normes ?
  • Le hasard m’a envoyé de l’aide.
  • Oh ! Et l’aide en question ?
  • Une cure !
  • Pardon ?
  • Une cure ! Suffit de vous faire porter malade pour tirer au flanc !
  • J’aimerais plus d’explications, je me suis cassée le cul à voler, mentir, trahir et courir toute ma vie et vous, vous me dire que vous n’avez fait que vous porter malade ?
  • Hey bien… oui en faite. Chaque système a ses failles et j’ai trouvé la faille, ou une des failles de celui-ci.
  • Donc vous quittez votre travail pour faire une cure et aucun problème ? On vous a laissé partir ?
  • Oui. En faite, cette cure est remboursée par ma mutuelle. En partant du bureau, j’ai fait quelques vagues, preuve que j’avais besoin de soin. Et je pars faire ma cure dans le Vermont.
  • Je… doute que vous puissiez un jour reprendre votre vie normale.
  • Justement, je n’y compte pas. J’ai lu l’annonce de cette cure dans le journal et mon instinct, ou un truc du genre m’a poussé à y aller.
  • Et elle consiste en quoi cette cure ?
  • En rien.
  • Hein ?
  • La cure de Rien. C’est le nom de ma libération !
  • Attendez, je… une cure de rien ? Mais ça consiste en quoi exactement ?
  • Aucune putain d’idée chère amie ! Apparemment, c’est une cure révolutionnaire, nouvelle et les personnes en chargent de cette cure semblent avoir l’argent et le pouvoir nécessaire pour vraiment aider les gens qui s’écartent du droit chemin !
  • Vous n’avez aucune idée de ce que cela pourrait être ? Ils vous ont donné des informations ?
  • Rien…
  • Permettez-moi de vous dire que ça sent mauvais.
  • Vous pensez ?
  • Ça sent le coup fourré à plein nez ! Ils sont forts pour trouver les déviants comme nous.
  • Donc vous pensez que ce serait un piège ?
  • Honnêtement, oui.
  • Mon instinct me dit que je suis sur le bon chemin.
  • J’ai appris à écouter mon instinct depuis que je suis en cavale, il ne m’a jamais trahis. J’espère pour vous que ce sera la même chose.
  • Je n’en doute pas une seconde ! »

Nous nous arrêtâmes de discuter pendant une bonne demi-heure quand elle reprit la parole.

« – Mon vrai nom, Selena Brown.

  • Hey bien, enchanté Madame Brown !
  • Écoutez, je pense que vous partez droit dans la gueule du loup. Je peux vous aider. Je me dois de vous le proposer. Je vais dans le Vermont voir quelques déviants. Nous sommes une sorte de société secrète composée de… tire-au-flanc, comme vous le dites si bien. D’accord, société secrète, c’est un peu tiré par les cheveux, surtout que le gouvernement nous a à la bonne. Mais à part eux et nous, personne d’autre ne nous connaît. Nous avons construit un véritable réseau underground très efficace qui nous permet de vivre chichement, sur le dos des autres. Je peux vous faire entrer dans notre réseau, je vous parrainerai.
  • C’est très gentil de votre part. Je ne doute pas de mon instinct, mais si je réalise que je me suis fait avoir, je penserai à vous.
  • Tenez. »

Elle sortit un vieux téléphone portable et me le tendit.

« – Votre moyen de me contacter, au cas où. Allumer le, le seul numéro à l’intérieur est le mien. N’hésitez pas à me contacter au seul doute que vous avez.

  • Merci…
  • Mais ne laissez pas mes paroles vous faire douter, peut-être avez-vous raison. Et dans ce cas, un coup de téléphone pour me prévenir, cela pourra m’aider aussi, moi et mes collègues, à l’avenir.
  • Évidemment ! »

Le reste du vol passa rapidement, échangeant des banalités car Selena redoutait les oreilles indiscrètes.

Arrivez à l’aéroport international de Burlington, nous nous séparâmes rapidement. Elle ne se retourna pas pour me donner un dernier regard.

La dame n’aurait pas eut le temps car au moment même où je mis les pieds dehors, deux jeunes gens en blouse blanche m’interpellèrent.

Jaskiers

Jusqu’à l’os

L’histoire de son automutilation commença comme beaucoup d’autres. Au collège, avec ses amies. Avec la pointe du compas, ou avec une paire de ciseaux.

C’était devenue une sorte de rite d’entrée dans sa petite bande d’amie. On se scarifiait pour montrer que l’on souffrait, à cause des garçons ou de la famille, des amies et, parfois, pour s’intégrer. Certaines se scarifiaient pour l’attention, faisant semblant de se mutiler discrètement mais ne cachant pas leurs cicatrices. C’était, il faut le dire, un effet de mode. Des séries télés en parlaient. L’héroïne d’une de ces séries se scarifiait et elles faisaient de même, pour l’imiter.

Parfois, un professeur le remarquait et l’une d’elle finissait à l’infirmerie où les parents étaient convoqués d’urgence, et puis, c’était fini.

Si elles continuaient, on les menaçait d’aller les emmener en psychiatrie et cette seule menace arrêtait les moins « sérieuses ».

Quant à Coralie, personne ne se souciait vraiment de ses scarifications. Elle se mutilait plusieurs fois par jour, traînant ses lames sur l’avant-bras, au niveau du biceps, à l’intérieur des cuisses. Son but à elle n’était pas d’attirer l’attention mais de faire sortir son mal-être par le saignement. Chaque goute de sang était un défi aux malheurs. La douleur une échappatoire, la douleur physique peut faire oublier pendant quelque temps la douleur psychique, c’était ce que ressentait la jeune fille. Avec le temps, se mutiler devint même un besoin. Faire sortir le mal par le sang, en quelque sorte, comme au moyen-âge. L’Histoire se répète, inlassablement.

Inlassablement aussi, cette mode de la scarification disparue pour la bande d’amie de Coralie. Mais pour elle, elle continuait.

Ses amies pensèrent qu’elle avait arrêté, mais comme écrit plus haut, Coralie savait mieux faire qu’elles, elle savait cachait ses cicatrices et elle se scarifiait pour une raison, c’était, pour la jeune fille, un échappatoire, un vrai besoin, et pas une mode. Elle avait évidemment commencé pour faire comme les autres, être cool, comme les fumeurs. Et comme les fumeurs, elle devint accro. Les fumeurs deviennent addicts à la nicotine, Coralie, elle, devint accro à la douleur.

Tout addict sait cacher son addiction, ou au moins, fait le maximum d’effort pour s’adonner à leur autodestruction, sans que personne puisse le remarquer.

Coralie ne pouvait pas compter sur ses parents, sur sa mère. sur qui tout le poids des responsabilités était retombé, et encore, c’était quand elle était sobre. Son père la dédaignait, il aurait préféré avoir un garçon. Elle ne pensait pouvoir compter, en aucun cas, sur l’infirmière du collège et, encore moins, sur les professeurs.

Ne comptait que le sang qui coule de son corps, la froide lame qui déchirait la chair et la douleur salvatrice.

Elle réalisa que tant de scarification prenait de la place sur son corps, il fallait soit rouvrir d’ancienne cicatrice, arracher des croutes ou trouver d’autres espaces sur son corps.

Elle se hasardait à trouver d’autres endroits pour s’ouvrir car c’était là la meilleure des sensations qu’une peau, vierge de toute blessure, s’ouvre, fasse mal et saigne.

Le corps a ses recoins, ses endroits qui permettent de se blesser sans attirer l’attention. Elle les avait trouvée et entamait avec parcimonie ses nouvelles zones, pour en garder pour plus tard.

Le temps passa, rapidement, les copines avaient leur premier amour, les vrais, ceux qui brisent le cœur.

Coralie n’en voulait pas de ces relations amoureuses, elle s’éloigna de ses amies, ou peut-être était-ce l’inverse. Vinrent les moqueries, le harcèlement, l’abandon.

Qu’importe, Coralie avait ses lames de rasoir et tout son attirail secret, qu’elle cachait judicieusement un peu partout chez elle, et sur elle, dans les coutures de ses habits ou ses chaussures.

Les deux dernières années de collège s’écoulèrent, dans la douleur. Se faire du mal était devenu la seule manière de se déconnecter de la réalité, du présent, des autres, et même, un peu d’elle-même.

Tout était compliqué. Son corps changeait, ceux des autres aussi. Les garçons s’intéressaient à elle mais Coralie ne voulait pas d’eux. Aucun n’était digne de confiance, pour elle. Trop immature, trop laid, trop beau pour être intéressé par elle, trop étrange, trop curieux, la jeune fille trouvait toujours une excuse pour ne pas répondre aux sollicitations de ces garçons.

Rien ne l’intéressait, à par peut-être le cinéma. Le cinéma, c’était un peu comme durant ses séances de tortures. Le septième art lui permettait de se déconnecter de la réalité, de vivre, par procuration, une autre vie, voyager, apprendre, découvrir d’autres cultures, d’autres langues. S’évader du présent pesant, du passé traumatisant et du futur angoissant. Le cinéma, c’était aussi une mythologie, avec ses acteurs et actrices, ses stars, ses histoires, ses péripéties et ses scandales extra-cinématographique. Les films étaient une sorte d’opium pour elle, et ces histoires de célébrités, un petit plus pour garder encore un peu de l’effet de dépaysement et de déconnexion du monde. Pendant ce temps-là, où le cinéma l’a happé, elle ne se faisait aucun mal. Mais une fois le film finit, une fois sa magie dissipée, elle reprenait ses instruments de torture et œuvrait pour oublier qu’elle était encore coincé dans ce monde qu’elle ne comprenait pas, qui ne la comprenait pas et qui semblait ne pas vouloir d’elle.

Plusieurs fois, Coralie eut l’idée d’en finir avec sa très jeune existence. S’ouvrir les veines du bras serait un jeu d’enfant. La douleur, le sang, cela, elle connaissait, rien ne serait plus simple.

Mais elle avait cette petite voix au fond d’elle, celle qui s’accroche à la vie, l’instinct de survie diront certains, qui lui promettait un avenir plus radieux. Cet espoir que tout peut changer, s’arranger, que la vie réserve parfois de grande et belle surprise, l’empêchaient de commettre cet acte. Ça et la possibilité de se rater. Car cela amènerait à tellement de chose qu’elle ne désirait pas, notamment l’attention, la pitié, la guérison. Cela créerait un séisme dans son existence somme toute bien rangée. Elle contrôlait tout ce qu’elle pouvait, et surtout, son corps. Elle ne voulait pas qu’on lui enleva la scarification. L’adolescente ne voulait pas et avait peur de guérir. Car après tout, guérir, c’était souffrir, encore, mentalement, pour y arriver.

Elle faisait couler son sang, elle trouvait les outils parfait pour se couper, certaines parties du corps demandaient différentes manières, différentes lames pour s’ouvrir et saigner correctement.

Coralie découvrit qu’elle pouvait gratter, empirer bien plus une plaie, l’élargir pour faire couler ce sang qui personnifiait désormais, dans sa psyché, le mal. Cette douleur physique intense prenait tout à l’instant présent, elle ne laissait pas le temps de réfléchir et de se morfondre, de trop penser. La douleur enflammait sa blessure, son cerveau, ses nerfs, rien ne comptait plus que le moment où la douleur était presque insupportable.

Avant son entrée au lycée, l’adolescente décida de se concentrer sur une seule plaie, y aller à fond, voir jusqu’où elle pourrait supporter de s’infliger un tel traitement. Voir jusqu’où pouvait aller sa volonté.

Ayant deux mois pour elle, la jeune fille s’attaqua à sa cuisse droite, la blessure aurait le temps de cicatriser. Et de toute façon, elle ne portait jamais de jupe, encore moins de short.

Avec son ciseau, elle commença à faire une entaille sur la largeur, au milieu de la cuisse.

La douleur était intense, maintenant Coralie pouvait se permettre de s’infliger une souffrance plus grande que celle donnée par les petites entailles.

Le sang coulait abondamment, quand elle attaqua la blessure à vif, l’intensité de la peine se décupla. L’adolescente faillit s’évanouir, pour ce premier jour, elle se contenta de la large entaille, toute la journée, elle veilla à ne pas laisser la plaie commencer la cicatrisation.

Le deuxième jour, la douleur était encore intense mais Coralie avait reprise des forces grâce à une bonne nuit de sommeil.

Cette fois, elle enfonça encore plus profondément la lame du ciseau, une fois à l’intérieur, la vive douleur donna à Coralie une grande satisfaction. Tout son corps brûlait, les petites entailles, c’étaient finit pour elle, place aux grandes, aux plus douloureuses peines que fournissaient les grandes balafres.

La lame de ciseaux bien rentrée dans la chair, elle l’a tourna, faisant un mouvement latéral pour agrandir la totalité de la plaie. L’opération fut longue, la douleur et la libération qu’elle lui procurait la forçaient à prendre une pause tout en laissant la lame plantée.

Le sang coulait, le mal-être avec. C’était une sorte de découverte d’elle-même, plus qu’une simple scarification, c’était un défi, elle qui pensait n’être bonne à rien, c’était se prouver qu’elle était bonne à faire une chose, se faire du mal. C’était aussi un moyen de contrôle, elle qui se sentait confuse, victime de la vie qui lui imposait de grandir. L’adolescente plaçait toute son anxiété dans la douleur. La douleur était devenue la personnification de son anxiété, le sang la preuve que la peine infligée permettait à ses peines de s’évacuer de son corps qui changeait trop vite.

Le troisième jour, le contour de la plaie était devenue mauve, voir légèrement noir. Marcher faisait mal, le tissu de son pantalon, qui frôtait la blessure, provoquait une sensation de brûlure intense.

Ils n’y avaient plus de retour en arrière. Coralie était allée si loin dans la scarification que les petites entailles ne suffiraient plus jamais à satisfaire et à amenuiser sa peine.

S’armant de courage autant que de sa paire de ciseaux, elle serra les dents pour rentrer encore une fois la lame, pour l’enfoncer encore plus profondément.

Les éclairs de douleur la firent, encore une fois, presque tourner de l’œil, mais elle s’accrocha. C’était une libération comme jamais Coralie n’en avait connu avant. Là, ce n’était plus du petit lait, ce n’étaient plus les petites blessures que s’infligeaient ses anciennes amies, elle était passée à un stade supérieur. Pour une fois, pensait-elle, je suis capable de faire quelque chose mieux que les autres.

Serrant toujours la mâchoire, elle fit pivoter la lame pour l’a faire ressortir. Le geste fût horriblement pénible. Elle s’arrêta un peu pour reprendre son souffle et apprécier la douleur aiguë. D’un coup vif, sec, et rapide la lame ressortit. Coralie s’allongea et cria de douleur. Le sang recouvrait maintenant toute sa cuisse. Le muscle avait été entamé.

Coralie ressortit épuisée de cette séance. Elle s’allongea dans son lit et réussit à s’endormir, la douleur agissait comme une berceuse, une présence qui lui donnait l’impression d’être en sécurité.

Elle ne se réveilla pas dans son lit mais dans une chambre d’hôpital. Branchée à des machines qui émettaient à intervalles réguliers des petits bruits sonores. Allongée dans des draps blancs immaculés, la chambre entière était en faite de cette couleur, exempté les meubles d’un rose pâle. Elle était à l’hôpital.

Son premier réflexe fut de regarder sa blessure à la cuisse, elle lui faisait mal. La jeune fille fit glisser doucement les draps sur le côté et vit qu’il n’y avait plus de balafre car il n’y avait tout simplement plus de jambe.

Confuse, elle se sentit s’évanouir, les machines émirent avec plus de régularité leurs sons inquiétants. Coralie ne les entendait plus que vaguement, comme si elle était sous l’eau, sa vision tanguait, elle ferma les yeux.

La porte de la chambre s’ouvrît sur une jeune femme qui se précipitait vers elle.

« – Tu es réveillée ? Comment te sens-tu ?

  • Où suis-je ? Pourquoi j’ai plus de jambe droite ? J’ai soif !
  • Tu es à l’hôpital, tu auras à boire quand j’aurai l’autorisation du docteur. Tu ne sais pas pourquoi tu es là ? Tu ne te rappelle rien ?
  • Non… je me rappelle que je me suis allongée dans mon lit pour faire une sieste, c’est tout.
  • Tu te souviens de ce que tu as fait avant ?
  • Ma blessure à la cuisse ?
  • Oui.
  • Oui, je m’en souviens.
  • C’était de… la scarification, de la mutilation.
  • Oui.
  • Tu ne te rappelles pas t’être réveillée ?
  • Je ne me rappelle rien ! Je m’allonge pour faire une sieste et me retrouve à l’hôpital avec une jambe en moins ! Dites-moi ce qu’il s’est passé merde !
  • Du calme… pour faire court, ta blessure s’est infectée rapidement. Tu as eu une très grosse fièvre, des délires. Tes parents n’ont pas comprit tout de suite que c’était dû à ta blessure mais pensaient juste que tu avais une bonne grippe. Ils t’ont traité à coup de Doliprane pendant deux jours. Tu ne mangeais plus et délirais de plus en plus. Ton père t’a frappé, tu lui as rendu les coups malgré ta faiblesse. Pour te punir, ils t’ont laissé sans soins pendant une journée encore. Ton état avait atteint un stade critique. Tu ne délirais plus, tu passais ton temps à crier. Les voisins se sont demandés ce qu’il se passait et ont appelé la police. Bien évidemment, tes parents les ont bernés en disant que tu étais sortis. Puis, ils t’ont forcé à te lever et ont enfin découvert ta blessure. Ton père t’a remise au lit mais l’état de ta jambe était critique. De peur d’avoir des problèmes avec les organismes sociaux, ils ont essayé de te soigner eux même. Ce qui n’a fait qu’empirer ton état. Tu es tombé dans une sorte de coma. Tes parents se sont violemment disputés, les voisins ont encore une fois appelés la police. Cette fois, ils demandèrent à te voir. Ils ont forcé le passage de ta chambre et t’ont retrouvé dans un état lamentable, inconsciente. Les pompiers sont arrivés, puis, quand tu es arrivée aux urgences, le médecin urgentiste a décidé que ta jambe était perdue et que l’infection pouvait se propager rapidement dans le reste de ton corps. Il a décidé d’amputer. Cela fait trois jours que tu étais dans un coma semi-artificiel. Cela nous amène à aujourd’hui.
  • Je sens encore ma jambe !
  • Cela s’appelle des douleurs fantômes. C’est très gênant mais cela se guérit avec une thérapie.
  • Des douleurs fantômes ?
  • Oui. Comme je te dis, une thérapie spéciale psychologique et physique te sera prescrite après t’être remise et reposée. Nous avons toute une équipe pour t’aider. Et tes parents, eux, ils sont dans un sacré pétrin tu peux me croire.
  • Tant mieux. Douleur fantôme…douleur, douleur. Tant que j’ai encore la douleur, j’irais bien. »

Jaskiers

Cette matinée très bizarre

La journée avait commencé comme n’importe quelle autre. Rien de différent, la routine d’une famille moyenne dans un HLM pourrie de l’hexagone.

Les samedis, on glande au lit, on ne fait rien, on déguste bien comme il faut une grasse matinée bien méritée. Je suis le plus jeune de la famille, mon frère a 22 ans et vit encore à la maison. Pour lui, ça n’a rien de mal à ce qu’on soit encore chez ses parents à 22 ans, ce n’est plus l’époque formidable de nos parents, mais une autre.

J’ai mon père qui travaille comme cheminot. J’ai toujours trouvé ce mot rigolo.

« – Tu fais quoi dans la vie ?

  • Cheminot ! »

Peut-être que ça me fait rire parce que ca rime avec poivrot. En faite, ces deux mots se marient plutôt bien dans la vraie vie. Quand mon père ne travail pas, il est souvent au bar du quartier à « jouer au ‘Paix Aime U’», « à dilapider de l’argent pour des ‘chies mères’ », dit maman. Je présume que des ‘chies mères’, c’est des femmes, je suis un grand garçon je sais des choses, je les comprends mais je donne l’impression que non, comme ça, je garde un certain avantage sur les autres. Mais il joue aussi aux jeux d’argent. J’ai jamais entendu papa revenir à l’appartement en criant : « Chéri les enfants j’ai gagné ! À nous les Bahamas ! ». Non lui c’est plutôt : « T’as fait quoi à manger ? – Steak frite mais c’est froid, si t’en veux, fais les réchauffer, je vais pas passer mes soirées à t’attendre. »

Souvent, après, ça gueule et sa part dans des histoires pas possibles de « baise », de « putain », de « feignasse ». Ce dernier mot , il aime le dire car ma mère ne travail pas. Quand on lui demande ce qu’elle fait dans la vie elle répond « mère au foyer ». Moi je pensais qu’elle disait « maire » au foyer au début, ce qui, en fait, a du sens. C’est elle qui commande, qui gère les comptes et on l’aime tous, chacun a notre manière, donc c’est comme si on l’avait élue avec notre cœur et notre affection, unanimement !

Enfin je reviens à ce jour où tout avait commencé comme d’habitude. Je suis le plus jeune, moi je fais pas de grasse matinée car je préfère jouer. Dormir quel gâchis de temps !

Donc je me lève, normalement, mais je sens au fin fond de moi que quelque chose est bizarre. Mais je suis parfois angoissé, ma mère dit que je suis déjà ‘nez rosé’. Je sais pas ce que ça veut dire mais je pense que c’est lié à mes angoisses.

Je sors mes céréales, le lait, ma cuillère fétiche et je bouffe. Très sucré les céréales donc je vais me brosser les dents. Vous pensez peut-être que je suis bien élevé mais c’est juste que je déteste le dentiste, donc je brosse mes dents pour éviter d’y aller.

Là, en me regardant dans le miroir au-dessus de l’évier, j’observais mon visage et y’avait quelque chose qui clochait. Parfois j’y réfléchis et je pense que en faite, les traits de mon visage… bougeaient. Oui, comme quand on regarde son reflet dans l’eau, mais c’était très léger.

Il m’en a pas fallu plus pour gerber. Mais j’ai eu le réflexe de le faire dans la baignoire ! Mais je vomissais un peu violet.

Et c’est là que tout est parti en vrille.

Mon père est sorti de sa chambre en caleçon comme un taureau ! BAM la tête la première, il saignait et il gueulait !

« Holà gros connard ! Holé ! No pasarán! »

Ah oui, le père de mon père il était espagnole, ça explique maintenant ses paroles quand j’y repense.

Et là mon frère sort en t-shirt de sa chambre, et il semble marcher comme les deux américains qui ont un jour marchés sur la Lune (papa dit que c’est un prénommé Stanley ‘Cubique’ qui a filmer ça dans un hangar sur Terre, et mis en scène par la CIA). Il me regardait, la bouche en « O » et les yeux pareils ! Et il répétait, péniblement : « Mais putain on est où ».

Et là ma mère est sortie mais moi je voyais sa peau toute verte, juste verte, rien d’autre, comme si elle avait sauté dans la peinture.

Et là mon père il s’est encore mis à gueuler : « Holà ! No pasarán ! » et il faisait semblant d’être un torero. Il pensait que ma mère était un taureau. Mais je peux vous dire qu’elle n’avait rien d’un taureau.

Elle commença à parler une autre langue, enfin une langue étrange, faite de sortes de rots, de cris brefs, rauques et faisait claquer sa langue. Et elle nous regardait comme si nous étions des fous, comme si le fait que nous ne lui répondions pas était outrageant.

Mon frère continuait à marcher sur la Lune, il me demandait avec une voix lente comment nous avions atterri ici et, immédiatement, je vis les murs de l’appartement s’écrouler, comme si ils étaient en cartons, pas en ciment ni rien juste comme ça, et leur chute révéla que nous étions effectivement sur une autre planète.

Tout était rouge, l’atmosphère, l’air, le sol, j’avais peur ! Et ma mère était là, à marcher bizarrement comme si elle était un ours et mon père se mit à courir devant elle et il fit un saut et il disparut.

Je commençais à pleurer et je demandais à maman ce qui était en train de se passer. Elle me fixa du regard et me répondit. Bizarrement, d’un coup, je comprenais sa langue et elle me demandait de parler en français. Mon frère disait qu’on était sur Mars, moi je disais qu’on était en enfer et ma mère continuait à copieusement nous engueuler car nous parlions une langue inconnue.

J’entendais des cris, c’était comme si les voix parlaient à l’envers, comme si quelqu’un vous disait bonjour et qu’en faite vous disait « roujnob ». Ça fait un effet bizarre et y en avait au moins deux ou trois et évidemment je ne comprenais rien. En plus, elles était graves ces voix et je m’imaginais qu’un monstre extraterrestre venait nous tuer avec ses amis.

Donc je pleurais encore et mon frère me disait de me calmer car si ça se trouve les voix étaient gentilles mais ma mère s’approcha de moi, mit son bras autour de mon cou et criait de lui rendre son fils. En plus, elle commençait à serrer fort son bras contre ma gorge, je me débattais comme je pouvais mais elle était forte ! Genre une force comme si elle était en pierre, c’était impressionnant ! Donc je pleurais encore plus mais je ne pouvais pas crier.

Mon frère essayait de venir à ma rescousse mais il marchait encore au ralenti, j’avais le temps de mourir étouffé au moins trois fois avant qu’il arrive.

Et ma mère, toute verte, criait encore et encore de lui rendre son fils. Je bougeais comme une anguille en espérant glisser de sa prise mais aucun espoir.

Puis j’entendis un gros « boum » et les voix inversées de tout à l’heure se rapprochèrent !

Mais je commençais à avoir la vue qui se brouillait, comme un voile noir qui se posait devant mes yeux et là, à ce moment, je vis un énorme bras violet et poilus et un autre de couleur jaune ! Ils prenaient le bras de ma mère qui était autour de mon cou pour l’enlever et ils criaient dans cet étrange langage. Je pouvais respirer et en gigotant encore je pu sortir de l’étreinte de fer de ma mère mais là, un des monstres, le jaune, m’attrapa. J’en avais marre d’être maltraité donc je lui filais des coups de poings et de pieds et la voix du monstre se faisait encore plus grave.

Un autre monstre, de couleur orange, se jeta sur mon frère. Je criais et je frappais le monstre qui me ceinturait et je vis des lumières clignoter dans l’atmosphère et encore plus de cris !

J’étais épuisé j’en avais assez et je vis une navette, c’était elle qui émettait ces lumières qui était apparu peu avant l’intervention des créatures colorées. Et je vis des astronautes en sortir et je leur criais à l’aide car c’étaient les seuls humains que je voyais, depuis le début de cet étrange mâtiné, qui n’étaient pas des monstres ou juste bizarres.

L’un s’arrêta devant moi, ses lèvres bougeaient mais aucun son n’en sortait. Puis il sortit un pistolet, l’appuya sur mon torse et plus rien.

Je me réveillais à l’hôpital, plus de planète rouge ni rien. Une infirmière entra, elle était normale et parlait normalement. Elle était toute gentille et me dit qu’elle allait avertir le docteur et d’attendre sagement. Donc j’attendis.

Un vieux docteur arriva avec ma mère, mon frère et mon père, ce dernier en béquilles.

Ils m’expliquèrent que nous avions été empoisonnés à l’oxycarboné. Il y avait eu une sorte de fuite dans notre appartement et ce gaz empoisonne et peut donner des hallucinations ! Mais les nôtres, d’hallucinations. étaient très importantes donc ça voulait dire une grosse fuite de gaz, donc ma mère elle disait qu’on allait porter plainte contre l’immeuble. Je savais pas qu’on pouvait porter plainte contre un immeuble.

On m’expliqua comment mon père avait fini en béquille. Il avait sauté du balcon car il pensait que ma mère était un taureau ! Heureusement, nous n’étions qu’au premier étage donc il ne se fit qu’une méchante blessure à la jambe droite. Là, des habitants vinrent l’aider et ils comprenaient que mon père était drogué. Ils entendaient ma mère gueuler dans l’appartement et moi pleurer. Ils ont appelés les pompiers et réussit à rentrer dans notre appartement pour séparer ma mère qui m’étranglait !

Et puis les pompiers sont arrivés et m’ont faits une piqure.

Voyez, pas typique cette matinée !

Jaskiers

Bienvenue à la cure de Rien

Avertissement : ce texte fait un peu plus de 2 000 mots

J’étais l’homme le plus confus du monde, puis j’ai ouvert le journal, que je recevais tous les matins. Et comme parfois la vie vous fait comprendre certaines choses à travers les coïncidences, je tombais sur cette annonce :

Venez faire votre cure de Rien !

Vous souffrez d’un trouble psychique non diagnostiqué ? Vous souffrez de maux physiques qui laisse votre médecin perplexe ? Vous avez perdu goût à la vie ? Vos passions ne vous apportent plus votre dose d’évasion ? Vous souffrez mais ne comprenez par pourquoi ?

Venez chez nous ! Perchées dans les montagnes, nos cliniques (car nous en avons plusieurs !) de repos thérapeutique vous accueil ! Ne regardez pas votre porte-monnaie, ici, nous nous occuperons de faire le nécessaire pour que votre séjour ne vous coûte rien, ou presque ! Nous sommes des pionniers dans le traitement des maladies modernes, psychiques et physiques. Nous avons développé une théorie et une méthode de guérison pour les maux de ce siècle, si intense et étrange.

Nous l’appelons : la thérapie du Rien !

Mais qu’est-ce que cette thérapie révolutionnaire ?

Nous ne pouvons pas trop en dire, nous gardons jalousement nos secrets pour qu’ils ne tombent pas dans les mains de personnes un peu trop ambitieuses et prompts à vouloir garnir leur portefeuille ! Nous ne voulons rien divulguer qui permettrait à des gens peu scrupuleux de profiter de la maladie des autres pour remplir leurs poches !

Qui que vous soyez, qu’importe ce dont vous souffrez (une thérapie de la dernière chance même ?) venez chez nous, faite l’expérience de la Thérapie du Rien !

Aucun engagement, vous pourrez rentrer chez vous si le traitement, ou tout autre chose, ne vous convient pas !

Tentez la guérison par le Rien ! Faite une pause dans votre vie ! Donnez-vous la chance de guérir ! Faite entrer la nouveauté dans votre existence ! Soyez même des pionniers, car vos avis et suggestions seront pris impérativement en compte !

Venez, et ressortez libre grâce à la thérapie du Rien !

Vos futurs soignants, ami(e)s et (peut-être) collègues de l’Institue de Thérapie du Rien.

Bien. Surprenant non ? Curieux ? C’est ce que je pensais. C’était vraiment curieux de lire une annonce qui sortait de tout ce que j’avais pu lire jusqu’ici. Elle semblait amener une dose de couleurs vives dans mes matinées toujours moroses et répétitives, sombres et sans saveurs, à l’image de mon café.

Je notais le numéro de téléphone et le site web. Devant partir pour le bureau, j’emmenais avec moi les informations, peut-être aurai-je le courage de les appeler. Juste que de passer un coup de fil changerait radicalement de ma routine.

Je me préparais comme chaque matin, tel un automate. La routine était devenue ma vie et cette routine était devenue épuisante tellement elle était ennuyeuse.

Je pris ma vieille voiture qui, étonnamment, tenait encore la route, la modernité ne fait pas tous.

Je fis le même trajet que d’habitude, à y repenser aujourd’hui, j’ai l’impression que ma vie était un film ennuyeux, sans aucune couleur, juste noir et blanc. Lent, monotone, sans dialogue ni personnage. Mais cette petite annonce était colorée, et j’allais téléphoner, j’allais essayer quelque chose. Et puis, la montagne est une aventure en elle-même.

J’arrivais au bureau. Toujours la même place de parking. Non pas que nous avions le droit à une place réservée, c’était une habitude, avec mes collègues, de nous garer aux mêmes places pour éviter de perdre du temps du travail à trouver une place. La mienne avait une flaque d’eau juste du côté où je devais sortir. À chaque fois qu’il pleuvait, j’avais à garder en tête de faire attention à ne pas marcher dedans. Fallait que cela tombe sur moi, évidemment.

Toujours la même réceptionniste depuis que je travaille ici, j’ai presque perdu le compte des années. Elle devait bien avoir la soixantaine passée, mais j’étais dans cette entreprise depuis une dizaine d’années et elle était toujours là, ne semblant pas avoir vieilli depuis mon premier jour. C’est étonnant de voir que nous ne voyons pas les gens, que nous côtoyons tous les jours, vieillirent. On penserait que notre cerveau décèlerait chaque petit signe de changement dans les visages qui partagent notre quotidien, mais il semble que ce soit l’inverse. On ne vieillit pas vraiment aux yeux des personnes de tous les jours.

Toujours, je lui lance mon « bonjour » laconique et j’ai le droit à la même réponse.

Je prends l’ascenseur avec toujours cette angoisse d’y rester coincé. Non pas que je sois claustrophobe mais, parce que je perdrai du précieux temps de travail. Mais heureusement, cela ne m’est jamais arrivé, car tout était prévue ici pour ne pas perdre de temps. Le temps, c’est de l’argent, comme dirait l’autre.

Quand les portes s’ouvraient, je me retrouvais dans un immense Open-Space, légèrement sombre à cause des cloisons séparants chaque petit bureau. Tout était terne et gris, aucune couleur. Nous n’avions pas le droit d’apporter de décorations pour nos modestes bureaux. Pas une photo de famille, ni de carte postale, pas de post-it, pas de bibelot, rien. Juste un bureau, une chaise et un ordinateur.

Je prenais mon café à la machine à café, nous n’avions évidement pas le droit de nous réunir entre collègue à cette machine, comme il était coutume à l’ancienne l’époque de le faire.

Le café était fade, je le bourrai de sucre, le buvais sur place aussi rapidement que possible car il était interdit de l’apporter à mon bureau, puis je passai dans l’une des allées pour m’installer.

J’ouvrais mon ordinateur, mon tableau Excel et j’entrais les chiffres de la nuit passée. Puis je faisais d’autre tache aussi passionnante que la dernière. Est-ce que je n’étais pas las de ce travail ? Je n’avais pas à me plaindre car j’en avais un. Parfois, l’envie de tout plaquer m’assaillait, mais je réprimais ces attaques et les enfouissais au plus profond de mon être. C’était mon gagne pain, cela pouvait être bien pire. J’étais au chaud les jours d’hiver et au frais les jours de canicule. Mon travail était loin d’être physique, bien que l’inactivité et la position assise apportent leurs petits lots de problèmes. Mais je n’avais pas à pousser de la fonte et détruire mon corps pour gagner ma vie. J’étais privilégié en quelque sorte. Et même prêt à faire cela encore une bonne décennie.

Toute ma vie était rangée et planifiée. Aucun accro à ma routine, à mes habitudes. Mon quotidien était le même.

Je n’avais pas d’amis, personne n’en avait vraiment au bureau. Après le travail, nous rentrions tous chez nous. Pas de bavardage, pas de petite bouffe entre amis.

Les week-ends, je m’efforçais de sortir marcher au moins une heure. Je flânais. Je faisais mes courses pour la semaine. Là aussi, tout étaient planifiés, je mangeais la même chose, ou presque. Chaque jour un plat à réchauffer au micro-ondes. À chaque jour son plat. Café et plats tout prêts, c’était mon régime.

Je passais le reste de mon temps libre derrière l’écran de mon ordinateur, à naviguer sur les forums ou je n’écrivais rien mais passer mon temps à lire ce que les autres postaient.

J’allumais parfois la télévision pour regarder des séries télés qui semblaient être toutes les mêmes mais j’étais habitué et m’attachais à une série jusqu’à la terminer pour en commencer une autre immédiatement après.

Pas étonnant, maintenant que vous savez tout sur mon ancienne vie, que l’annonce pour la « Cure de Rien » m’ai autant attiré.

C’était un grand changement dans mes habitudes que d’appeler cette « institue » lors de ma pause déjeuné au travail.

J’allumais mon téléphone, qui ne me servait presque à rien, peina à trouver l’application pour téléphoner, je ne crois jamais avoir appelé un numéro qui n’était pas déjà enregistré dans mon téléphone avant ce coup de fil.

Un peu fébrile et légèrement anxieux, je tapais les numéros de l’annonce dans le journal que j’avais apporté ce matin même.

J’avais l’impression de faire quelque chose de contre-nature, d’illégal, d’amoral. Je m’étais caché dans les toilettes pour téléphoner, comme un adolescent à l’école. J’avais peur de tous les bruits qui me tintaient à l’oreille. Je ne voulais surtout pas que l’on m’entende parler au téléphone. Déjà, on me dénoncerait pour « oisiveté » au travail, mais aussi, si les oreilles indiscrètes s’attardaient, elles auraient crûs que je voulais me faire hospitaliser, et je devrais affronter les regards inquisiteurs de mes collègues et aussi, sûrement, j’aurai gagné le droit à un voyage dans le bureau du chef, et pourquoi pas à un limogeage en règle.

Mais quelque chose me poussait à les appeler.

« – Institut de Thérapie du Rien, Delphine à l’appareil en quoi puis-je vous être utile ?

  • Bon… jour.
  • Bonjour monsieur, en quoi puis-je vous être utile ?
  • J’ai… vu votre annonce…
  • Très bien monsieur.
  • Je voudrais en savoir un peu plus…
  • Très bien monsieur, que voulez-vous savoir exactement ? »

C’était une question banale et normale à laquelle je n’avais pas pensé devoir répondre. Je n’avais pas vraiment de raison de les appeler, j’avais juste eu cette envie, inexplicable, d’appeler et de rejoindre cette cure. J’étais un bout de ferraille rouillé comme nous l’étions tous, immobile, et cette « cure » semblait un aimant, j’étais attiré.

« – En faite, je voulais savoir si c’était possible de vous… de m’inscrire ?

  • Mais bien évidement monsieur ! Comment vous appelez-vous ?
  • Gaspard Dincy
  • Très bien monsieur Dincy, où résidez-vous ?
  • Salt Lake City, Oklahoma.
  • Un américain ! Excellent !
  • Merci !
  • De… rien. Le numéro avec lequel vous m’appeler est-il votre numéro de contact ?
  • Oui.
  • D’accord. Une mutuelle ?
  • Mutuelle de mon travail oui…
  • D’accord, le nom de l’organisme s’il vous plaît ?
  • Avant… est-ce que ça restera confidentiel ?
  • Oui évidemment ! Nous sommes dans le domaine médical et le secret professionnel s’applique.
  • Très bien. Mutuel des Bureaucrates des Sociétés Publics et Privés.
  • D’accord merci. Avez-vous des questions ?
  • Euh… c’est bon ? Je suis inscrit ?
  • Oui, nous vous envoyons par mail ou par courrier le nécessaire pour commencer votre cure ! Que préférez-vous ?
  • Le plus rapide.
  • Par mail donc.
  • Oui… mon adresse mail…
  • Non monsieur, nous l’avons grâce à votre mutuel.
  • Très bien… et je le recevrai quand ?
  • Vous devez l’avoir reçus monsieur.
  • Ah… perd pas de temps !
  • Non ! Pour délivrer nos patients de leur mal-être nous n’en perdons pas !
  • Excellent…
  • Je vous dis à bientôt monsieur Dincy !
  • Ah… merci oui… à bientôt ! »

C’était si rapide. Je ne pouvais résister, j’étais pris dans l’inertie, aucun retour en arrière possible.

J’ouvris ma boîte mail, j’avais effectivement reçu leur mail. On me donnait le choix entre une place en institut en Suisse, dans les Alpes, dans quelques petites montagnes du Vermont, et au Japon près du Mont Fuji.

Évidemment, j’ai choisi le Vermont, pour rester au pays, je pensais déjà que ç’allait trop vite, je ne voulais pas me déraciner complètement, me perdre. Quand on est coincé dans la routine, la vitesse d’un changement dans la vie peut vite devenir difficile à encaisser, ou mal finir, car impossible de s’habituer si vite au changement. C’était presque ce qui m’était arrivé quand je fus muté dans l’Oklahoma.

Je pouvais aussi choisir la date de mon séjour, mais je n’avais pas à mettre de date pour mon retour, cela se ferait « à la discrétion du patient et de son/ses médecin(s) attitré(s) ».

Je pouvais partir le soir même, et c’est ce que je fis. Je ne devais pas me laisser le temps de tergiverser, j’aurai annulé si j’avais l’opportunité de cogiter.

Je sortis des toilettes du bureau, tout le monde me regardait. Je m’installai à mon bureau, mon vole pour Killington, Vermont m’attendais, je n’avais qu’à faire semblant de travailler quelques heures. Semblant car je n’avais plus du tout envie, ni la force de continuer le même travail monotone. Mon corps et mon esprit paraissaient s’être harmonisés au moment même où j’avais fini mon coup de téléphone.

Je regardais mes collègues travailler, je souriais intérieurement. Je savais que je ne les reverrai plus jamais et j’en étais heureux. Tout, enfin, aller changer.

Les heures semblaient interminables, je m’occupais en balançant des bouts de papiers à mes collègues. Ce qui aurait pu me faire arrêter pour sabotage mais je n’en avais plus rien à carrer de mes collègues amorphes ni de mon travail répétitif. J’allais en montagne, dans l’Est, me reposer. Je me rappelle encore les visages surpris et limite traumatisés par mon comportement.

Voilà ce que nous étions. Des robots programmés à ne jamais dévier de notre but : le travail. Rien d’autre. Tout était fait, et bien fait, pour que nous n’ayons pas à remettre en doute le but de nos existences.

Mais moi, j’étais libre. J’avais dévié. J’avais osé dévié. Et jamais je ne redeviendrais ce monstre, ou plutôt ce zombie vide, grâce à ma thérapie du Rien.

Jaskiers

The needle and the damage done

Ce texte fait un peu plus de 3 000 mots. Je n’ai pas trouvé judicieux de le diviser en chapitre. Je vous conseille de le lire à votre rythme.

Inspiré par le livre intitulé « Flash où le grand voyage » de Charles Duchaussois et par la chanson intitulée « The Needle and The Damage Done » de Neil Young : https://youtube.com/watch?v=Hd3oqvnDKQk

Flic dans une banlieue aisée d’Amérique, c’était mon job. Depuis tout petit, je rêvais de devenir policier.

Le badge, le pistolet, évidemment, l’uniforme et les collègues.

J’ai grandi dans cette banlieue, Mots-Bleue, j’ai eu la chance de pouvoir y travailler, je connaissais tout le monde, ou presque, et tous les recoins, pour sûr.

Cela s’avère une bonne chose pour un flic de connaître les moindres recoins de sa zone d’action, et ça l’est ! Mais connaître toutes les personnes est une autre pair de manche. En faite, c’était même une erreur.

J’écris ce témoignage pour exorciser l’histoire que j’apprête à partager. Peut-être servira-t-elle de leçon à un futur flic, ou à n’importe qui en faite.

J’ai donc grandi dans Mots-Bleues, une banlieue paisible de la classe moyenne américaine. J’ai, comme tous les jeunes, vécus à peu près tout ce qu’un jeune homme peut vivre, ou plutôt faire l’expérience.

Mes années primaire, collège et lycée se sont faites dans cette banlieue. J’ai fait les premières fêtes, premières petites amies, premières cuites, premières (et dernière) expérience avec la drogue, premier job, enfin tout ce qu’un jeune peut découvrir. Je suis partie quelque temps à l’université, qui franchement ne m’as pas vraiment réussis. Comme beaucoup d’étudiant. C’est le moment où l’on réalise parfois que nous ne sommes pas forcément faits pour les grandes études.

Toujours est-il que j’ai décidé de rentrer à l’académie de police, vieux rêve d’enfance, j’ai passé les examens, haut la main si je puis me permettre. J’étais vraiment dans mon univers. Plus que punir, protéger et parfois guider les citoyens, c’était cela mon truc.

J’ai réussi mes examens, finissant premier de ma promotion. J’eus donc l’opportunité de choisir où je voulais être stationné. J’ai choisi tout naturellement le commissariat de ma bourgade d’enfance. Mes mentors m’ont dit à quel point mon potentiel serait gâché à faire le policier dans un quartier sans grands problèmes. New-York, Los Angeles, Chicago, c’était là-bas que mes talents seraient le plus utiles. Mais je répondis que c’était un petit tour d’essai, j’avais envie de protéger ma communauté, de faire mes premières armes dans mon fief.

J’ai commencé ma carrière officielle de sergent à Mots-Bleus.

J’y ai rencontré un vieux policier qui m’avait arrêté durant mon adolescence avec un joint à la main. Il rigola tellement fort quand il m’a vu arriver, tiré à quatre épingles. Il a tout de suite arrêté quand il a vu que j’étais plus gradé que lui. C’était sa dernière année en tant que flics, je le tenais en grand respect. À l’époque où il me chopa le joint à la main, il le confisqua et me fit jurer de ne plus recommencer. S’il m’avait amené au poste et déclaré mon méfait, cela aurait pu nuire à mon futur et à mes parents. Il me le fit bien comprendre en me gueulant dessus. Je n’avais plus recommencé et maintenant, peut-être un peu grâce à lui, j’étais officier de police.

Je lui demandais de me montrer un peu les locaux, propres, mais pauvrement équipés, au final, le crime ici n’était vraiment pas monnaie courante. Il me fit un topo sur les cas que je rencontrerai dans cette banlieue. Souvent des groupes de jeunes, fumant de la marijuana, parfois de la drogue plus dure, cocaïne, extasie, amphétamine, mais cela restait rare. Je lui demandais où ces jeunes se fournissaient.

Il s’avérait qu’à environ 30 km d’ici, dans la ville la plus proche, Seattle, la drogue tournait à plein régime, pas vraiment de gang, mais tout se passait dans « l’underground ». C’était difficile de suivre le circuit de la drogue car il n’était pas organisé dans notre petite banlieue par les gangs mais des particuliers qui, de temps en temps, faisaient tourner leur petit business puis arrêtaient dès qu’ils en avaient assez ou se sentaient menacés.

Les cambriolages, qui se déroulaient surtout l’été, les disputes familiales qui pouvaient vite tourner aux drames étaient les cas d’interventions les plus fréquents. Chaque foyer, ou presque, avait un calibre ou deux par personne. C’est l’Amérique après tout.

Et puis, parfois, des problèmes liés à la drogue, overdose principalement. La drogue tournait comme partout ici, même si tout cela restaient relativement discrets et ne concernaient qu’une partie de la population, les adolescents et jeunes adultes

Il fallait surtout jouer le diplomate plus que le cow-boy, éviter de faire trop de vague, la réputation de la petite banlieue tranquille était la priorité.

C’est ce qui me poussa à la faute.

Après quelques bonnes années de service agréables , un événement changea tout dans ma vie. J’en ai honte et cela reste dur à avaler. J’ai fauté.

Durant une de mes patrouilles, je repérais un jeune homme blond, grand et athlétique, fumant un joint juste derrière le lycée.

Je m’arrêtai à quelque mètres de lui, pour lui faire penser que je ne l’avais pas vu. Mais je descendis promptement, il se retourna, prêt à détaler.

« – Arrête-toi là gamin ! Pas la peine de courir, je ne vais pas te mettre les bracelets tranquille, je veux juste te parler. »

À demi rassuré, il resta sur place, me fixant du regard, le regard de notre vieux côté reptilien qui consiste à fixer une personne que nous considérons comme un danger.

« – T’inquiète promis, je veux juste te parler.

  • De quoi ?
  • Tu le sais très bien.
  • Non non.
  • Tu fumais quoi à l’instant ?
  • Une clope.
  • Évidemment, ils font les cigarettes saveur cannabis maintenant ? »

Il jeta son joint, l’écrasa du pied.

« – Tu sais, je pourrai t’emmener faire un tour au poste pour un dépistage, pas besoin d’effacer les preuves. »

Je le vis encore inquiet.

« – Tu t’appelles comment ?

  • Corey.
  • Et ton nom de famille ?
  • Torcezk.
  • Torcezk ! Mais je connais sûrement ton père. Il ne s’appellerait pas Will ton paternel ? »

Il ouvrit de grand yeux.

« – Bah si.

  • J’étais avec lui au lycée, au même lycée que le tient, celui-là. Lui dis-je en lui montrant le bâtiment derrière lui.
  • Ah ouais ?
  • Ouais ! Tu veux que j’te dise un secret ?
  • Allez-y…
  • J’ai fumé mon seul et unique joint avec ton vieux père ! »

Son visage s’illumina.

« – Hey oui gamin ! On n’était pas des saints non plus quand on était jeune. Je me rappelle, il t’a eu très jeune d’ailleurs. Il était pétrifié à l’idée d’être déjà père !

  • Mon père y fumait des joints ?
  • Moi j’en ai fumé qu’un seul de toute ma vie, c’était avec lui. Je sais qu’il a vite arrêté quand son vieux père l’a appris et quand il a appris qu’il allait devenir papa.
  • C’est fou.
  • La vie est un éternel recommencement, n’est-ce pas ?
  • P’tetre mais je n’aurai jamais pensé qu’un flic me parlerait d’un truc comme ça !
  • Ah ! On n’est pas là pour sanctionner et punir tout le temps. On est tranquille ici.
  • Ouai…
  • Dis gamin, tu fumes beaucoup ?
  • Non…
  • Dis-moi la vérité sérieusement.
  • Vous allez tout dire à mon père…
  • Non, ça reste entre toi et moi, tu fumes beaucoup ?
  • Ça m’arrive. Je vais être honnête, ça m’aide à me détendre.
  • Bah, c’est un peu le but non ?
  • Et puis… les cours, les examens, l’université, à la maison, il y a quelques soucis…
  • Je comprends. Sérieusement, on passe tous par là gamin. Je voudrais qu’on fasse un marché d’accord ?
  • Ouai… enfin ça dépend.
  • Je te pose le deal sur la table, tu acceptes ou pas.
  • Allez-y balancez.
  • Tu promets d’arrêter de fumer des joints et je ne dirai rien à ton paternel, à personne. Sinon… je vais devoir t’emmener au poste, remplir de la paperasse avec tes méfaits. Ce ne sera pas bon pour l’université et ça n’arrangerait rien à la maison. On a un deal ?
  • Ouai… ouai. J’suis désolé.
  • T’as pas à être désolé. Pas envers moi, mais envers toi. C’est à toi que tu fais du mal principalement.
  • Ouai j’sais…
  • Il y a encore un psy au lycée ?
  • Ouai… mais c’est la honte quoi.
  • Il y a aucune honte à demander de l’aide. Imagine, tu as une cheville foulée. Tu va voir le médecin et tu marches avec une béquille jusqu’à ce que tu ailles mieux. C’est pareil avec un psy, ce sera ta béquille jusqu’à ce que les choses s’arrangent d’accord ?
  • Ouai. Promis j’arrête la fumette, je ne promet rien pour la psy.
  • D’accord, on a un deal.
  • Ok…
  • Allez gamin, ne ruine pas ton futur. »

Je répartis, le sourire aux lèvres. Je pensais avoir fais le nécessaire pour éviter à ce gamin une vie de débauche et tout ce qui s’en suit.

J’étais jeune, naïf, je pensais que tous les jeunes pensaient comme moi quand j’avais leur âge.

Durant mes rondes, je ne croisais plus le jeune homme, j’espérais qu’il avait compris la leçon.

J’avais plus ou moins réussis à créer des relations avec les habitants, les anciens et les nouveaux. Renouer des liens avec les premiers était simple, j’étais un gars du pays, partit pour revenir policier. J’avais le droit à quelques railleries de bonne guerre. Pour les nouveaux, l’exercice était un peu plus difficile. Il me fallait me montrer ferme, mais aussi amical, j’étais là pour les aider et pas nécessairement pour punir.

J’appris un jour de la bouche d’une ancienne petite amie, maintenant marié avec un enfant, que Will Torczek avait des soucis avec son fils Corey. Le père ayant divorcé de la mère, Corey ne supportait pas sa belle-mère et passait son temps dehors à « faire des choses pas très très légales ».

Je fus peiné d’entendre cela et je me sentais coupable. Peut-être aurai-je dû avertir au moins son père, ou peut-être que cela aurait empiré les choses, mais j’avais manqué à mon devoir, protéger les citoyens que j’avais sous ma responsabilité.

Un jour, je décidais de m’arrêter devant la maison de Will. Il avait bien réussi sa vie, sa maison était belle, un grand jardin, une petite fontaine, quelques belles statues, une maison à étage avec un balcon.

Tandis que j’hésitais encore sur la marche à suivre, Je vis Will sortir en trombe par la porte d’entrer et se précipiter vers moi. Je descendis immédiatement de ma voiture.

« – Qu’est-ce qu’il a fait ?

  • Will… enfin Monsieur Torczeck, qu’est-ce qui se passe ?
  • Vous avez trouvé mon gamin ?
  • Corey ?
  • Oui !
  • Non… désolé. Il…
  • Ça fait deux jours qu’il n’est pas rentré !
  • Deux jours ?! Vous pensiez nous avertir quand ?
  • Je pensais que c’était encore une de ses fugues !
  • Il fugue souvent ?
  • Pas mal ces temps-ci oui.
  • Et combien de temps dure ses fugues ?
  • Pas plus d’une journée…
  • Montez avec moi, il faut faire un signalement au poste, il est encore mineur, c’est grave.
  • Nan nan, j’veux pas qu’on… vous voyez, que ça s’ébruite. Si les flics si mettent, je vais avoir l’air de quoi moi ?
  • Et si votre gamin est retrouvé mort de froid au bord de la route, vous aurez l’air de quoi ?
  • Hey ! Ce n’est pas un flic qui va m’apprendre à m’occuper de mon gamin. J’ai pas besoin de vous, j’vais le retrouver tout seul !
  • J’entends… mais… tu te rappelles de moi Will ?
  • De quoi… putain oui votre tronche me dit quelque chose.
  • Arthur C. Lark.
  • Oui… mais attends ! Mais oui ! Arthur la biture !
  • Oui, c’est moi Will l’anguille !
  • Putain de merde !
  • Ça tu l’as dit !
  • T’es devenu un poulet toi !
  • La vie est pleine de surprise non ?
  • Ça tu peux le dire…
  • Je vois que pour toi les affaires marchent bien ?
  • J’ai repris l’entreprise de paysagiste de mon père, tu sais, les petits banlieusards fortunés aiment à avoir leur gazon bien tondu !
  • Ça, on dirait bien.
  • Putain, désolé de t’avoir parlé comme ça.
  • Tu sais… j’ai vu Corey il y a deux mois de ça environ.
  • Putain il a fait une connerie ?
  • Je l’ai coincé en train de fumer un joint…
  • Oh le petit enfoiré !
  • J’lui ai fait la leçon, je voulais surtout pas l’amener au poste et tu vois… son avenir, la réputation comme tu as dit tout à l’heure…
  • Merci, merci. Oh merde…
  • Il se passe des trucs à la maison ?
  • On dit quoi dans le patelin sur moi ?
  • On dit… enfin Corey me l’a dit aussi, que depuis ton divorce, les relations avec ton fils et ta nouvelle compagne ne sont pas très bonnes.
  • Ça oui… il supportait pas de vivre avec sa conne de mère, il a décidé de vivre avec moi. J’ai rencontré Jennifer, bonne fille, secrétaire de direction, mais le courant passe pas entre elle et le gamin.
  • T’as remarqué un changement dans son comportement… genre…
  • Il a l’air déconnecté tu vois ? Il revenait les yeux rouges depuis quelques mois, je savais qu’il fumait, mais tous les jeunes fument tu vois, et là il commençait à plus manger, pas autant qu’avant. Tu vois on a un beau soleil et tout et il avait toujours ses pulls à manches longues… il a maigrit. Y’a un truc qui va plus avec lui depuis quelque temps.
  • Écoute Will, c’est le flic et aussi l’ancien ami qui te parle, je te conseille de venir au poste et de faire un signalement de disparition. Il est mineur encore non ?
  • 18 ans dans pas longtemps…
  • Oui, donc il est mineur, les patrouilles auront sont signalements et on le retrouvera bien.
  • Mais ça va s’ébruiter ?
  • Sûrement, mais s’il est vraiment en danger, mieux vaux que le plus de personnes possibles sachent non ?
  • Ouai… vas-y je te suis. Vieux Will va ! »

Will Torczeck m’a suivis jusqu’au poste, nous avons fait une déclaration de disparition. Son signalement à, comme je l’avais prédit à Will, était donné à tout les autres postes de polices du comté. Et même de l’état quand sa disparition dépassa les quatre mois.

Chaque jour, Will passait au poste pour nous demander si nous avions du nouveau et téléphonait le soir au cas où nous aurions eu des pistes dans la journée. Durant ces mois de torture, Will dépérissait à vue d’œil, il pleurait parfois quand il venait à mon bureau.

Aucune information, rien ne nous était parvenue concernant ne serait-ce qu’une suspicion ou un signalement erroné. Le gamin avait disparu sans que personne l’aie aperçu.

Je décidais un jour d’aller faire un tour à Seattle. J’avais besoin de jeter un coup d’œil à la situation là-bas, sur la criminalité et les réseaux de drogues.

En arrivant au poste de Seattle, un collègue policier m’interpella :

« – C’est vous l’officier qui vous occupez de la disparition d’un gamin de Mots-Bleus ?

  • Oui, je suis en charge de l’affaire.
  • Je crois avoir vu votre gamin dans un squat de camé.
  • Vous croyez ou vous en êtes sur ?
  • Ça je ne peux pas en être sûr, mais le gamin que j’ai vu ressemblait un peu à son signalement.
  • D’accord donnez-moi l’adresse. Je vous remercie.
  • Je ne suis pas sûr que vous aurez vraiment envie de me remercier…
  • C’est-à-dire ?
  • Bah… le gamin, si s’est lui… c’est vraiment plus qu’une brindille. Il n’a plus rien sur les os.
  • Merde… écoutez… merci quand même.
  • J’ai voulu envoyer un message pour vous signaler ma suspicion…
  • Pourquoi ne l’avez-vous pas fais ?
  • Rien de sûr et puis c’est pas facile de vous joindre, vous n’êtes pas aux normes niveau technologie…
  • Ouai… enfin tout de même, un coup de téléphone c’est rien. C’est plutôt une histoire de rivalité, de subvention à la noix qui gâche notre coopération. C’était il y a longtemps ?
  • Je dirais… deux bonnes semaines oui.
  • Deux semaines !
  • Oui. J’espère pour vous que ce n’est pas lui, car il était dans un état lamentable.
  • Et vous n’aidez pas ces gens ?
  • À quoi bon ? Vous les amenez en détox, la plupart se barrent avant la fin, ou il n’y a aucune institution ni associations ayant les moyens de les aider.
  • Donc, vous les laissez crever comme des chiens.
  • On fais ce qu’on peut sergent.
  • Oui, je me doute. Toujours une question de moyens et d’argent. La prochaine fois, prêtez mains-forte aux collègues des petits comtés. Au revoir. »

L’agent m’avait noté l’adresse sur un bout de papier, j’entrais les coordonnées sur mon gps.

Je m’arrêtai quelques rues avant, pour ne pas attirer de suspicions. La drogue rend paranoïaque, je ne voulais pas faire fuir Corey ou des gens qui le connaissaient. J’avais aussi troqué ma tenue d’officier pour des habits civils tout en gardant mon calibre et ma radio bien planquée dans un sac à bandoulière. Juste au cas où.

J’approchais de la rue en question. Le Skid-Row de Seattle. Des toiles de tentes de sans-abris, des cadis, des déchets partout, des hommes et femmes, certains dans un état catatoniques, ne bougeant pas, comme figés, fixant devant eux le néant.

Je marchais aussi rapidement que possible jusqu’aux squats de drogué que l’on m’avait indiqué. Un bâtiment délabré, j’y entrais comme ci je connaissais les lieux, meilleurs moyens de passer sans avoir l’air suspect.

L’intérieur du bâtiment était à l’image de l’extérieur. En un mot, délabré. Aucun papier-peint, des trous dans les murs et dans le sol, toutes les vitres éclatées, certaines bouchées par des vieux journaux, on pouvait, juste en levant la tête, voir ce qui se passait à l’étage supérieur. Des déchets partout, canettes de bières, mégots de cigarettes, seringues, cuillères, briquets, réchauds, des tables démontées, des chaises en morceau, des bouts de vitres éparpillés sur le sol. De la moisissure sur tous les murs. Des tuyaux arrachés, des magazines, de vieux draps et matelas de camping éviscérés.

Dois-je vraiment d’écrire l’odeur ? Je ne pense pas, aucun mots pour décrire une odeur pareille.

Je visitais les étages, jetant un coup d’œil à chaque junkie allongé en faisant attention de ne pas tomber dans un trou et finir à l’étage inférieur. J’étais extrêmement tendu. Certains drogués m’interpellaient pour me demander de l’argent ou de la drogue, un me proposa même de la marijuana. Une femme se jeta sur moi et proposa de m’offrir son corps pour 5 dollars. Je n’avais qu’une hâte, sortir, mais arrivé à l’avant-dernier étage, je vis un corps, allongé, les cheveux blonds m’attirèrent, je savais que c’était Corey.

Quand je m’approchai, il était inerte. La vision de ce gamin est de celle que je n’oublierai jamais.

On aurait dit le Christ. Le Christ, les cheveux longs, blonds, gras et sales, une barbe fournie. Il était torse nu. Ses côtes étaient saillantes, ainsi que ses pommettes. On pouvait voir chaque os de son corps. Mais il avait le visage du Christ.

J’essayais de le réveiller. Il ouvrit ses yeux bleus pâle et fit un petit sourire. Avec le recul aujourd’hui, je comprends cette chose qu’il avait dans le regard à ce moment-là, il savait qu’il allait mourir à cet instant.

J’ai faits des formations pour reconnaître et aider les personnes addicts à la drogue dure. les gestes de premiers secours, qui étaient là presque inutiles, me vinrent en tête mais je décidai d’appeler d’abord une ambulance à la radio. Il avait tenu jusqu’ici pour que son père sache ce qu’il lui était arrivé. Il avait atteint le point de non-retour, il avait décidé que c’était la fin. C’était peine perdue mais je pensais qu’il avait encore une chance. Tant qu’il y a de la vie…

Je le redressais, le regarda dans les yeux, je sentis ses épaules et ses bras bouger. Je répondais à ma radio qui me demandait mon identification et de plus amples informations sur la situation quand le jeune martyr bougea. Je pensais qu’il allait m’enlacer, mais je vis qu’il avait une seringue plantée dans son pieds. Les gros addicts n’ont souvent plus de veine au bras, ils se piquent là où ils peuvent trouver la moindre nervure.

Je n’eus pas le temps de réagir, je n’ai pas compris tout de suite ce qu’il faisait à son pied tellement le sol était crasseux et jonché de débris, je réalisai au dernier moment qu’il avait poussé le piston d’une seringue. Il souriait. Je le pris dans mes bras, et je le sentis partir à jamais.

Tout c’est déroulé dans un calme, un silence absolu.

Après l’enterrement de Corey, je déposais ma démission des forces de Police. J’ai décidé de reprendre mes études pour devenir psychologue.

Jamais je ne me pardonnerai d’avoir laissé Corey aller à sa mort. Will et moi avons gardé contact, nous sommes redevenus des amis comme durant notre adolescence. Mais pas de reproches entre nous deux, nous avons tous les deux fauté envers le jeune Corey. Moi en tant que flic et lui en tant que père. J’ai ma part de responsabilité, comme tous ceux qui l’ont connus. Mais la mienne, de responsabilité, était peut-être la plus importante. Protéger et servir… je n’ai fait aucun des deux.

J’ai gardé mon arme de service, souvent, des idées noires m’assaillent. Je mérite peut-être de rejoindre Corey.

Jaskiers