Mauvais arrêt – Partie 2/2

Je me retourne directement. Je flippe sévère, je me crispe. Prêt à détaler, ou à lâcher une bonne beigne si le besoin s’en fait sentir.

Un type assez grand, trapu, ce n’est qu’une silhouette que je peux voir s’approcher de moi.

Rapidement, je distingue que c’est un homme, barbu, genre grosse barbe de bûcheron. Une épaisse veste, une paire de jeans, des boots usées… Là, je suis persuadé que ce type, qui doit forcément être sorti de la forêt, car il n’y a que ça autour de moi, est vraiment un bûcheron.

Étonnamment, je ne flippe plus, mais je tremble beaucoup. Et le type se rapproche, doucement et semble me regarder. Quand il s’approche suffisamment de moi, je peux voir ses yeux bleus perçants, sa barbe est grise, il a une peau bronzée, on est en hiver, je rappelle. Et il a un sourire désarmant.

Je n’ai jamais eut honte de dire qu’un homme était beau. Je suis hétérosexuel, pour beaucoup, dire qu’un homme est beau est tabou… Pour un homme, trouver un autre mâle beau, c’est avouer un certain penchant pour le même sexe. Je dis que ce genre de type doit être frustré. Si je trouve un homme beau, je le dis.

Mais plus que beau, cet homme semblait dégager une aura incroyable. J’avais l’impression qu’à juste regarder son visage, je pouvais ressentir de la chaleur. C’était beau, émouvant même. Et ce sourire, je pouvais sentir que cet homme était quelqu’un de bien. Et il me le prouva, car il engagea la conversation :

« – Perdu monsieur ?

  • Je… oui, complètement. Je sais pas ce qu’il s’est passé avec la société de bus. Normalement, le dernier arrêt est le mien, et je me retrouve ici.
  • Vous n’êtes pas le premier à qui cela est arrivé vous savez ?
  • Ah ? Il va falloir que je touche quelques mots à la société de transport !
  • Non, ce n’est pas leur faute…
  • Comment ?
  • Si vous êtes ici, c’est pour une raison…
  • Quelle raison ?
  • Vous détestez votre train de vie n’est-ce pas ?
  • Oui… oui. Enfin comme beaucoup de monde. Mais de là à… qu’est-ce que vous voulez dire exactement ?
  • On vous surveillait depuis quelque temps. Vous savez… pour avoir une société parfaite, il faut surveiller ses citoyens.
  • Vous êtes du gouvernement ?
  • Pas vraiment. J’étais… J’utilise juste mes anciennes compétences, mais surtout mes contacts, pour aider les gens comme vous.
  • Les gens comme moi ? Vous voulez quoi ?
  • Vous êtes en retard pour le travail. Votre supérieur a appelé son supérieur, qui a appelé un de ses agents du ministère du travail, qui va chercher par tous les moyens possibles à savoir pourquoi vous n’êtes pas au travail. Vous êtes dans la merde, vous savez ce que vous risquez pour une absence non justifiée n’est-ce pas ?
  • Oui, mais c’est vous qui…
  • Vous voulez continuer à vivre ainsi ? Finir votre vie ainsi ?
  • Je n’ai jamais vraiment pensé au futur…
  • Exactement. Car la société ne vous laisse pas ce luxe. Travaillez, taisez-vous, dites bonjour à la police, et ne faites pas de vague.
  • Peut-être…
  • Je vous propose donc de faire un choix : venir avec moi, ou reprendre le cours normal de votre vie. Je ferai en sorte que votre absence soit justifiée et vous oublierez ce petit échange entre nous.
  • C’est… pas vraiment facile de prendre de genre de décision si rapidement !
  • Évidemment. Mais vous êtes seul. Pas de femme, ou de mari, pas d’enfants. Une mère ? Un père ? Des frères ? Sœurs ? Oui, mais vous ne les avez pas vus depuis des années. Vous n’êtes même plus en contact.
  • Vous proposez quoi exactement ?
  • Ce ne serait pas drôle si je vous le disais… c’est un test. Êtes-vous vous prêt à tout abandonner pour l’inconnu ? »

Et j’étais prêt. Cet homme, son charisme, son regard et son sourire, sa voix grave mais posée… Mon instinct me dicta ma réponse.

« – Je prends le risque.

  • Parfait. Suivez-moi. »

Je vais m’arrêter ici pour l’instant, car la suite a changé mon existence. Et c’est dangereux de trop en dévoiler, si jamais un agent du gouvernement tombe dessus, tout pourrait s’effondrer.

J’ai écrit ceci pour vous dire que la vie n’est pas une chose que vous devez subir. Et que vous n’êtes pas seul à détester cette vie de labeur, d’ennuis, de soucis.

Nous vous voyons, et un jour, nous nous rencontrerons. Et je vous poserai la même question que l’homme m’a posée.

Prendrez-vous le risque ?

FIN (?)

Jaskiers