
J’étais adossé au mur. Mon capitaine, le regard sûr et déterminé, passa à côté de nous, en braquant ses yeux marron sur chacun de nous. Il nous jaugeait. Ce n’était pas forcément un fin psychologue, pas un du tout même, mais il nous jaugeait au feeling. Il nous connaissait, il savait quels demons, quels rêves et espoirs nous avions en chacun de nous. En sortir vivant, en finir avec cette foutue guerre. Et c’était de même pour nous envers lui. Peut-être un peu moins, en tant que supérieur, il se devait de garder une certaine distance avec nous. Le leader se doit de garder des choses pour lui, parfois de mentir, pour garder un temps d’avance, un avantage psychologique sur nous.
J’étais fébrile, et je n’étais pas le seul. Personne n’avait envie d’entrer dans cette putain de maison. Car nous étions adossés à ce que la légende appellera « la maison de l’enfer ».
On sentait l’ennemi. C’est un sentiment étrange, dérangeant, viscéral que le corps et l’esprit apprennent à force de combattre. C’est ce sentiment qui parfois handicape notre retour à la vie civile. On ne peut l’éteindre ni l’allumer comme nous le voulons. Il est cruel en temps de paix, vital en temps de guerre.
« – On reste concentré, chacun sait ce qu’il a à faire. Rien ne change, on vérifie directement chaque recoin, on communique, on se parle. On tire si on voit du mouvement, on tire même si on a un doute. Il n’y a plus de civile dans cet enfer, si ça bouge, s’est mort. Fier vous à votre instinct, on ne le dira jamais assez. Moi aussi je les sens, mais j’ai vu des hommes prêts à se battre. On a vécu pire, on vivra peut-être pire, mais on est entraîné, on a confiance envers le copain d’à côté. Si l’un de vous doute, de lui-même ou d’un des nôtres, qu’il parte. On ne lui en voudra pas. C’est maintenant ou jamais. » Dit le capitaine.
Personne ne bougea. Aucun ne voulait laisser ses frères d’armes sur le côté. On allait entrer ensemble, aucun d’entre nous n’aurait pu supporter de laisser ses amis se battre sans lui. C’est une chose qui pourrait nous hanter toute la vie.
Allez expliquez ça à nos femmes, à nos familles, nos enfants, nos amis. Peu d’entre eux comprennent, mais nous ne leur en voulons pas, ils ne savent pas ce que c’est que partir au feu avec des frères. Nous l’avouons, d’une certaine manière, l’armée, la guerre, passent avant eux. Nous sommes soldats, on a signé pour ça. On se le répète assez entre nous, on a choisi cette vie. Quand c’est difficile, on se tait. Quand c’est trop dur à supporter, nous avons les uns et les autres. Quand les terribles souvenirs reviennent dans notre vie civile, on encaisse, on enfouit la douleur au plus profond de nous-mêmes. Impossible de partager ces choses auprès de personnes qui n’ont pas vécu et affronté la mort en face plusieurs fois dans sa vie.
On a tué. Et on a vu les copains mourir, blessés, traumatisés, estropié à vie, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur.
Et c’est dans cette bulle collective que nous allions rentrer en force dans l’arène d’Hadés, avec Ulysse comme capitaine.
Le reste appartient à l’Histoire. Peu de personnes ont entendu parler de « La maison de l’enfer ». Parfois, les plus petites batailles sont les plus importantes, et les plus ignorés.
Mais qu’importe, nous n’avons pas combattu pour la gloire. On ne savait plus vraiment pourquoi on se battait pour dire vrai. Nous cherchions une raison, mais cette raison était autour de nous. On continuait à se battre pour les copains, pour le pays aussi, et c’était assez pour aller de l’avant.
Le autres, c’est l’enfer… mais aussi nos frères.
Jaskiers