
Pour toi maman
C’était une chaude journée d’été Normande, en 2006.
Nous nous étions arrêtés sur une plage, sauvage, pour casser la croûte.
Puis, nous décidâmes de jouer un peu au foot. Mais jouer au foot contre mon grand-frère, qui n’est pas passé loin de devenir un joueur de football professionnel, c’était frustrant. Non seulement, ses réflexes avec le ballon semblaient inhumains, mais la dune sur laquelle nous jouions, faisait de chaque pas une épreuve. Bien sûr, mon frère me voyait m’énerver et me frustrer, il rigolait pendant que je m’épuisais à essayer de lui prendre le ballon. Mon frère, ce n’était pas le genre à baisser son niveau de jeu juste pour que je puisse ne serait-ce que frôler le ballon. Non. Je devais essayer, me battre, avec moi-même, avec mon corps, pour le pousser à l’effort, et avec mon esprit, pour ne pas abandonner, essayer de trouver une tactique, un mouvement, un tacle, pour parvenir à lui piquer la balle. J’étais un enfant et un pré-adolescent très sportif. Même si j’étais de petite taille, j’avais de la force, une endurance olympique, du moins, c’est ce que l’on me disait à l’époque. Mais je me souviens, il y a de ça plus de quinze ans, que malgré mon acharnement, je n’arrivais pas à déstabiliser mon frère, je n’arrivais pas à toucher le ballon. J’essaie de me souvenir si, dans mes vains efforts, j’ai demandé à mon frère de me laisser une chance. Cela se peut. Toujours est-il que mon frère n’aurait pas baissé son niveau de jeu juste pour que je puisse me sentir mieux. Non, je devais me dépasser, je devais essayer, encore et encore. Aujourd’hui, je pense que c’est une de ses leçons de vie qu’il a voulu me laisser, comme s’il savait que cet été serait son dernier. La vie, il ne faut pas s’attendre à ce qu’elle devienne moins difficile juste parce que nous peinons trop. Non, il faut se dépasser, s’adapter, observer, évoluer, revenir à la charge, tomber, apprendre de ses erreurs, se relever et continuer d’avancer. C’était ça, mon frère, mon grand-frère.
Je n’ai jamais pu le remercier pour toute l’aide qu’il m’a apporté, toutes ces leçons de vie qu’il m’a enseignées, et les fois où il m’a poussé à me bouger, à aller chercher ce que je voulais, moi qui n’osais que très peu, qui avait peur de tout, sous la tutelle de mon frère, j’avançais. Certains appelleraient cela « mettre des coups de pieds au cul », c’est bien dans cette veine, même si je trouve cette expression vulgaire. Du moins, il avait découvert comment je pouvais, sans nécessairement en être conscient, me fermer sur moi-même, rester dans mon propre monde, quitte à être seul. Bien sûr, des personnes de mon entourage me le disaient, et me le disent toujours, mais je n’avancerai pas pour autant. Les gens, autres que mon frère, peuvent bien dire ce qu’ils veulent pour me pousser de l’avant, mais ils ne sont pas mon frère. Mon frangin savait exactement comment je fonctionnais, il savait comment me faire marcher droit, sans nécessairement me brusquer, quoique… Je crois aujourd’hui qu’il me comprenait plus que je ne le pensais, jusqu’à ce que j’écrive ces lignes. Après tout, nous avions, et d’une certaine manière, nous avons toujours le même sang.
Avoir le même sang, ne signifie pas être identique. Nous étions deux personnes avec deux personnalités bien distinctes, ce que je veux dire, c’est que, bien que différents l’un de l’autre, nous comprenions l’autre parfaitement. Et j’ai dû écrire ces lignes pour le réaliser. J’ai déjà vu des fratries proches, mais jamais aussi complémentaires que moi ou mon frère pouvions l’être. J’idéalise la relation, peut-être, mais grâce à l’écriture, je prends du recul, et je ne fais qu’énoncer subjectivement mon ressenti.
Retour sur la plage. J’ai perdu, je n’ai pas réussi à lui piquer le ballon, c’est tout juste si j’ai réussi à le frôler. Je me souviens de son sourire, il était fier de moi, certes, j’avais perdu, mais je n’avais pas abandonné. Un sourire, il m’ébouriffe les cheveux, et me lance une petite pique bien fraternelle dans le genre « après tout, c’est moi le grand-frère ! ».
Nous étions au sommet d’une dune, surplombant la plage, et en observant les alentours, nous pouvions voir le Mont Saint-Michel à l’horizon.
Ce n’est qu’après notre partie de foot que nous nous sommes assis pour nous désaltérer et contempler la silhouette du Mont.
Je fis cette remarque, à mon frère, à propos de l’édifice, que nous avions visité un jour ou deux auparavant; « – Ju’, j’ai l’impression que le Mont Saint-Michel est super proche. On dirait qu’on peut y aller à pieds. »
À ma grande surprise, il fut d’accord avec ma remarque, et cela me rendait fier, que mon frère soit d’accord avec une chose que je pouvais dire. C’était rare quand nous étions plus jeunes, mais il avait maintenant dix-huit ans et moi, douze. Nous commencions à nous comprendre, à nous écouter, à faire équipe, à avoir de vraies discussions, des discussions matures. On parlait même de l’avenir. Intérieurement, j’avais peur que mon frère parte de la maison. Mais je sais que même si c’était le cas, il n’oublierait pas sa famille, qu’il ne m’oublierait pas moi.
Après avoir acquiescé à ma remarque, il me proposa cette idée de voir si nous pouvions atteindre, ou du moins, nous rapprocher du Mont Saint-Michel à pied ! Notre complicité grandissait, et en aucun cas l’idée de refuser de réaliser ce projet fou ne m’est passée par l’esprit.
Je n’ai même pas eu le temps de lui répondre que, déjà, nous étions debout et partions en direction du monument.
Nous avons peut-être marché l’équivalent d’un kilomètre et demi. Nous ne comprenions pas, il semblait que nous pouvions voir l’édifice se dévoiler de plus en plus, mais aussi, s’éloigner !
Je crois que, naïvement, moi du moins, nous avons pensé que nous pouvions atteindre le Mont à pieds, juste en continuant à marcher dans les dunes sauvages des plages normandes. Je me demande, encore maintenant, si mon frère, plus âgé, donc plus mature et réaliste, n’y a pas cru un petit peu aussi.
Maintenant, je dois avouer que la première chose qui m’est passée par la tête quand nous étions arrivés sur cette plage sauvage et que le Mont se dressait là-bas à l’horizon, était : « Est-ce une illusion d’optique ? Est-ce qu’on pourrait retourner au monument à pied ? » J’aime à penser, en écrivant ces lignes, que mon frère, pendant que nous longions la côte, avait pensé la même chose. J’aime à penser, qu’il avait gardé un peu de son esprit aventurier qu’il avait quand il était enfant, un peu de cette naïveté.
Évidemment, le Mont Saint-Michel était innatteignable. C’est un monument massif, superbe, impressionnant et poétique. La fine brume qui l’enveloppait se dissipait au fur et à mesure que nous continuions à marcher en sa direction, mais c’était tout, le Mont ne s’agrandissait pas, c’était une illusion d’optique, après tout.
Quand nous avons réalisé cela, nous rigolâmes comme deux enfants. Enfin, j’en étais un, lui avait dû grandir et devenir un homme rapidement. Nous avions poursuivi une chimère, et maintenant, il ne nous restait plus qu’à faire demi-tour, à revenir sur nos pas, en direction de mon père dans sa voiture. Nous savions que ce dernier nous attendrait avec le sourire aux lèvres, naïf que nous étions, de penser que nous aurions pu rejoindre la baie du Mont Saint-Michel à pied.
Ce fut l’une des dernières extravagances fraternelles, l’un de nos derniers délires.
Le dernier, se déroula quelques jours plus tard. Toujours avec mon frère, qui n’avait pas de permis mais qui apprenait à conduire, nous décidâmes, le dernier jour de nos vacances normandes, de prendre la voiture de notre père, en cachette, et d’aller une dernière fois à la plage. Ce que nous fîmes. Nous bravions l’interdit, pour une dernière aventure. Nous croisâmes même la police, qui heureusement, ne nous a pas arrêtés. Nous regardâmes ensemble le coucher de soleil sur la plage normande.
Ce fut le dernier coucher de soleil maritime auquel mon frère assistait.
Comme le chantait Ian Curtis, j’attends qu’un guide vienne me prendre par la main, car le mien m’a été enlevé trop tôt.
Je revois ta silhouette sur la plage, faisant face au soleil. Mon grand-frère, que tu reposes en paix. C’est, je crois, la dernière image de toi vivant que je me souviens parfaitement.
J’espère qu’il y a des couchers de soleils là où tu es, comme celui que nous avons vécu tous les deux.
Je t’aime mon frère, mon héros, mon modèle. Tu me manques.
Jaskiers