Sombre et sale village (nouvelle)

« – Q’est-ce qui s’est passé ici à ton avis ?

  • Pas une question d’avis Tom, y’a plein de légendes sur ce patelin abandonné.
  • Bah dis ! »

À l’orée de la forêt qui cachait la vue de ce village abandonné, les deux garçons regardaient les restes depuis longtemps calcinés et les ruines de ce village dont le nom avait changé tellement de fois, au grès de ses multiples malheurs, abandonné pour de bon depuis un peu plus de vingt ans. « Sombre » était devenu le nom définitif.

Les deux amis s’étaient joués de leurs parents et étaient plantés devant les ruines, en pleine nuit.

La traversé du petit hectare de bois qui séparait leur village de celui-ci avait été éprouvant. Heureusement, leurs smartphones leur avaient permis de ne pas se perdre, fournissant lumière et guidance grâce au GPS intégré.

« – Je pourrai pas te dire précisément les dates et tout… juste en vrac. Il y a eu la peste noire y’a très très longtemps. Tous avaient crevé, les gars de notre petit village avaient gardé les gens de ce patelin de force dans leur bâtissent, ils voulaient pas que la peste se propage chez nous. Et puis ils ont fini par le brûler entièrement. Des gens étaient encore vivants et parfois ont dit qu’on peut entendre les cris des brûlés vifs.

  • J’entends rien perso.
  • Moi non plus mais on vient juste d’arriver.
  • Non mais depuis que j’habite ici, rien entendu.
  • Moi, mon frère m’a dit qu’un jour qu’il faisait un foot sur le synthétique pas loin, ils ont entendu des cris.
  • Ils sont allés voir ?
  • Ils ont suivi les cris, ils se sont arrêtés à la forêt, ils ont compris que ça venait d’ici.
  • Ça peut être des animaux sauvages. Les bêtes dans les forêts ont des cris qui ressemblent à ceux d’humains.
  • Peut-être. Deuxième fois que le village a été abandonné c’était à cause d’une guerre, je crois. Pas vraiment compris quand on me l’a expliqué, un truc après la révolution. Entre français. Je sais pas vraiment les détails mais tout le village a été passé par les armes et brûlé.
  • Brûlé ? Encore ? Décidément…
  • Ouai, mais c’est pas fini. Troisième histoire que je connais, c’étaient des bûcherons qui s’étaient installés là. Ils étaient bien installés, ils ont reconstruit les maisons et leur gagne-pain, la forêt hein, était juste à côté.
  • Pourquoi ça a tout brûlé cette fois ?
  • Ça a commencé par la forêt mais pas de notre côté, l’autre que tu vois à l’opposé. Ça s’est propagé jusqu’au village.
  • Dans la forêt ?
  • Je te dis ce qu’on m’a dit, apparemment ça a commencé dans la forêt. Certains anciens disent que les bûcherons avaient trop coupé d’arbre et que des gens de notre village n’étaient pas contents. Enfin on a jamais su comment le feu avait vraiment démarré.
  • Y’avait pas des flics à cette époque ?
  • Je pense pas mais ils avaient sûrement pas les techniques, les connaissances et la technologie de maintenant non plus. Aucun moyen de savoir.
  • Bref. Il a encore brûlé le village ?
  • La dernière histoire que j’ai entendue, c’était y’a genre vingt-cinq ans. Là, je te dis, j’ai du mal à y croire. Mais le village il avait prospéré tranquille depuis plusieurs décennies, il y avait même une église avec son clocher et tout t’vois là-bas ? La sorte de pyramide de pierre ? C’est ce tout ce qu’il en reste.
  • S’est passé quoi ?
  • Y’avait une tempête qui traversait la France à l’époque. Et y’a eu un orage, un éclair et tombé sur un arbre… du côté où on est je crois. L’arbre prend feu, le vent ramène des cendres sur le village. Même si la plupart des maisons étaient en pierres, les volets, le sol, greniers et les étables étaient en bois. Ça a commencé à cramer sévère, des gens commençaient à suffoquer.
  • Ils ont pas appelé les pompiers ?
  • Ils étaient débordés, c’était une grosse tempête. Personne pour éteindre le feu. Et c’est tout ce que je sais. Depuis, les ruines sont là, à l’abandon.
  • Peut-être mieux comme ça.
  • On se casse ? Je me les pèle sévère ! Éteints bien ta clope, tu veux pas faire cramer ces ruines ?
  • La forêt peut cramer, mais les ruines c’est que de la pierre maintenant ça brûlera plus.
  • Pas envie de finir en foyer car t’as cramé la forêt ! En plus, j’ai l’impression qu’on nous observe.
  • Ça va aller, t’inquiète, arrête de flipper pour rien. On rentre au bercail. »

Je les ai entendus partir. J’ai hésité à les attraper, ça faisait longtemps que le village n’avait pas eu son dû de sang. Mais Gehenna préfère le sang d’homme et de femme…

Le gamin a oublié de parler des disparitions étranges survenues depuis ses vingt-cinq dernières années dans les environs. Plus de feux, certes, mais Gehenna réclame des âmes !

Soit ceux que je kidnappe et sacrifie à Gehenna sont de pauvres soûlots sans familles ni amis, soit Gehenna la Flamboyante brouille les pistes, je ne sais comment… peut-être que les immolations lui donnent l’énergie nécessaire. En-tout-cas, je n’ai pas à me plaindre, après plus de 1 000 ans, elle ne m’a jamais lâché. Je fais du bon travail. Je le sais, Elle me le fait ressentir. Je l’aime.

Jaskiers