Le prodige du néant

Comment qualifier L., nous aimons tellement mettre les gens dans des cases, selon tellement de critères, qu’il est inutile d’en donner des exemples. Notre esprit logique, au fonctionnement cartésien ne supporte pas l’incohérence, une personne appartient à un groupe, consciemment ou pas. Personne ne déroge à la règle, ni vous, ni moi, ni L.

Le cas L. est en fait plutôt simple, nous le placerions dans la catégorie des génies. Mais un génie de quoi ? C’est là que se situe le problème. Notre personnage est un génie en tout ! Tout ! Comme Crésus, tout se qu’il touchait se transformait en or.

Il n’était pas seulement bon en tout, il était excellent, prodigieux.

L. avait appris à lire seul, avant la maternelle, apprenant simplement grâce aux lectures que lui faisaient ses parents.

L’apprentissage de l’écriture s’avéra un jeu d’enfant, au sens littéral et figuratif. L’enfant avait simplement observé les grands écrire. Avec quelques notions de bases insufflées par ses parents, comment tenir un crayon correctement, le commencement de chaque phrase par des majuscules en début et par un point en fin de phrase, les verbes, le genre et le nombre, L. apprit de lui-même le reste en lisant des livres d’école de ses grands frères et sœurs.

Les parents de L. furent autant enthousiasmés par la précocité impressionnante de leur petit qu’effrayés.

Mais le prodige commençait déjà sa propre éducation. Mathématiques, géométrie, histoire, géographie, tout ce qui lui passait sous les yeux se retrouvait assimilé et compris à la perfection.

Après la maternelle, où sauter une classe avait été conseillé mais refusé par ses parents qui pensaient que la maternelle était importante, ils considéraient comme un ciment important pour un enfant ses années douces d’apprentissages de la vie, il survola ses premières classes, non seulement au point de vue de l’apprentissage, mais aussi de la maturité.

Le cas de L. devint problématique dès son arrivée en CP. Son maître était impressionné, et lui aussi, inquiet par l’intelligence du garçon. Il semblait qu’il n’avait qu’à entendre une fois une information, un concept, un sujet, pour le comprendre et le maîtriser parfaitement.

Il fut question de le faire sauter le CE1 pour le CE2. Les parents acceptèrent, cette fois, L. était, selon eux, assez mature pour comprendre pourquoi il devait changer de classe, quitter ses camarades pour avancer d’une classe.

Mais la maîtresse se trouva avec les mêmes réflexions que le maître de CP, le gamin était différent.

Enfant prodige, génie précoce, voici ce que la mère et le père de L. entendait de sa maîtresse de CE2. Il fallait lui faire faire des tests, consulter un psychiatre ou un psychologue pour pouvoir l’aider à se comprendre, l’aider dans un avenir qui semblait déjà lui appartenir.

Les parents refusèrent, les stigmas de la psychologie avaient trop d’emprise sur eux, leur enfant ne deviendrait pas une bête de foire, une sorte de cobaye pour le domaine médical et psychiatrique.

Il sauta directement au CM2 après une année en CE2 que le garçon trouvait ennuyeux. L. commençait à montrer des signes de lassitude envers l’école.

L’enfant avait compris qu’il n’avait aucun besoin de professeurs.

Il refusa un jour d’aller à l’école. Ses parents se préparaient déjà à faire l’école à domicile. Par cela, comprendre laisser L. étudier seul, à la maison. Les évaluations imposées par l’éducation nationale pour les élèves scolarisées à domicile seraient une formalité.

Ses années scolaires se passèrent dans la solitude, qu’il adorait plus que tout. Les autres n’étant qu’une distraction abrutissante pour le garçon.

Ce fut ainsi des années où ses parents essayaient de l’aider de leur mieux, lui proposant cette fois une aide psychologique, qu’il accepta seulement pour en apprendre plus sur la psychologie. Il était devenu un manipulateur hors pair.

L. se savait hors du commun. Durant son année de troisième, la sixième et la cinquième avaient dû être sautées, il disparut. Plus personne dans la chambre.

Il n’a jamais été retrouvé. Si vous voulez mon avis, avec toutes ses connaissances et ses capacités presque surhumaines, il a décidé qu’il pouvait vivre comme il le voulait. Et jamais nous le retrouverons, il n’a besoin de personne, de rien. Il est tout, il n’est rien. Il est nous, il est vous. L. vit. Loin, car la distance guérit tout les maux et non-dits d’une enfance passé sous les yeux d’adultes impressionnés, une jeunesse qui n’en était pas une. L’adulte vit selon ses propres règles maintenant. Pour lui, tout est masquerade, tout est une farce savamment orchestrée par des forces qui dépassent le commun des mortels. Que nous vivions dans le moule ou en dehors, nous faisons tous partie de ce spectacle. Le rideau est toujours levé. Le public est aussi acteur. Un jour, le rideau se refermera.

Jaskiers