
Décorée de visages de clowns colorés et grimaçants, leur camionnette sillonnait depuis deux jours les rues et ruelles du petit hameau en lançant par haut-parleur, le matin à 10 h et en fin d’après-midi, cette annonce, toujours aux mots près :
« Venez assister à la représentation des fabuleux Iocularis ! Le monde entier se les arrache ! Ils sont venus du monde entier avec un seul but, vous faire rire ! Venez faire les clowns avec nous ! Deux représentations vous attendent ce week-end sur la place de la foire ! Venez rire en famille ! »
Dans ce village, de quelque 2 100 âmes, dont la plupart n’avaient plus envie de rire, ni la force, qui ne pouvaient pas se déplacer, où la jeunesse préfère aller jouer au foot, rester sur internet, ou dormir chez des amis, cette représentation risquait de finir en un flop fracassant.
Il suffisait de se demander pourquoi ces Iocularis venaient faire une représentation dans ce trou perdu. Après tout l’annonceur avait quand même dit que le monde entier se les arrachait… Si cela était le cas, leur monde était différent du nôtre. Ou peut-être était-ce, là déjà, une blague ?
Dans le village, on avait commencé à parler de ce spectacle. On avait vu le chapiteau imposant et aux couleurs criardes et stéréotypées jaunes, orange et rouges, prendre la moitié de la place du marché. Cela ne plaisait pas à tout le monde. Les villageois sont très chatouilleux, leur territoire – leur village, leurs jardins – c’est quelque chose de sacré, demandez à n’importe quel maire de village.
Mais ce qui irritait encore plus les habitants, c’était cette camionnette avec ces hauts-parleurs. Les personnes âgées aiment leurs tranquillités, ils ont travaillé toute leur vie, et n’apprécient guère qu’une personne gueule dans les rues, deux fois par jour. Là aussi, l’oreille droite du maire devait siffler.
Enfin, tout semblait être contre ce groupe de clown.
Les villageois n’en étaient pas à leur première réception de cirque, mais quelque chose semblait clocher avec ceux-là. Ce n’était pas un cirque, le chapiteau pouvait prouver le contraire mais pourquoi donc que des clowns ? Pas de trapézistes ? De magiciens ? De cascadeurs en tout genre ?
Pas d’animaux, car plus personne ne soutient, ni n’accepte, les animaux en captivités, et leurs vies terribles sur les routes et sous les coups et abus.
Mais que des clowns ? Les plus jeunes semblaient même trouver cela inquiétant, effrayant. En cause ? Le remake du film « Ça » dont l’original, tiré du livre éponyme de Stephen King, avait traumatisé une génération entière. Maintenant, le nouveau film avait provoqué une sorte de buzz en Amérique, où de jeunes gens se déguisaient dans les rues pour effrayer leurs congénères.
Les vieux n’iraient pas, les jeunes non plus. Pire, les deux groupes attendaient avec impatience leur départ du village. Pour une fois, les vieillards et les jeunots étaient d’accord.
C’est que les Iocularis n’en étaient pas à leur coup d’essai. Partout où ils passaient, ils avaient laissé leur emprunte. Pour faire bref, les villages les ayant reçu ne les acceptaient plus, et si jamais les ‘célèbres’ clowns ne montraient ne serait-ce qu’un bout de nez rouge dans le bourg, ils seraient reçus à coup de fusil.
Car les Iocularis ne quitter pas un village sans se venger de l’ignorance subie. Vitrines de magasins, enfin de boutique qui existaient et résistaient encore économiquement mais difficilement, étaient brisées. Vitre de la mairie peintes en rouge, les drapeaux français et européens brûlés, des voitures avec des pneus crevé à coup de canif, les monuments aux morts abîmés à coup de marteaux-burin, les sépultures des cimetières profanées…
Et tout ça se déroulait la nuit d’après la première représentation. Car ces messieurs marrants s’étaient retrouvés sous trop peu de public à leur goût.
Le plus effrayant, c’est que de multiples plaintes ont été enregistrées contre eux. Mais est-ce à cause du manque de moyens des gendarmes ou bien de la mobilités insolentes des clowns, qu’ils ne furent jamais attrapés, et encore moins identifiés ? Les maires ont eut beau avoir averti leurs comparses, ces derniers ne prenaient jamais ces avertissements au sérieux. Une bande de clowns avec un chapiteau qui saccagent comme des sauvageons un village entier en une nuit et ce depuis plusieurs mois, sans se faire attraper ? C’était sûrement une blague, de mauvais goût. Les maires ont souvent un mauvais sens de l’humour, ou un excellent, cela dépend de leur popularité.
Mais jusqu’où s’arrêteraient-ils, ces satanés clowns ? Seront-ils arrêtés un jour ? Seul l’avenir nous le dira.
Ce soir, ils feront un énième flop dans une énième trou perdu. Et cet innocent village sera vandalisé. Mais qui s’en souci vraiment ? Après tout, ils ne s’attaquent qu’à des villages.
Leur prochain arrêt est dans le vôtre.
Jaskiers