Pourquoi ma maison n’a pas de miroirs ? (Nouvelle)

En hommage à Anna Coleman Ladd

C’était il y a si longtemps gamin, mais pour moi, c’est comme si c’était hier.

Quand la dame m’a posé le masque en céramique sur le visage, elle me tendit un miroir, mais je ne voulais pas voir mon visage tout de suite.

« Et pourquoi ? » Tu dois te demander à cet instant.

Je ne me sentais pas prêt, c’était en quelque sorte un nouveau moi, une personne que je connaissais mais qu’à moitié, que j’allais rencontrer une fois mon regard posé sur mon reflet dans la glace.

J’étais pas prêt gamin, je n’étais pas d’accord avec ça, j’étais un inconnu, physiquement, mais mentalement, je pensais que tant que je n’avais pas vu mon nouveau visage, je resterais moi-même.

La dame comprit immédiatement ce qu’il se tramait, je n’étais pas le premier à qui cette artiste, car c’est comme ça qu’on la considérait entre nous, avait créer un masque sur mesure, épousant et complétant nos gueules cassées.

Ça n’a pas changé ma vie instantanément. En fait, au début, c’était plutôt le contraire. Je m’étais habitué à ce visage ravagé par la guerre. J’avais, en quelque sorte, fais le deuil et accepté cette figure. J’arrivais à encaisser le regard des autres. Tu sais gamin, certains en sont fiers de leurs gueules cassées ! Ça prouve que tu t’es battu pour la France.

Moi, je n’en ai été pas fier. Je n’en avais pratiquement plus honte. Non, aucune fierté d’avoir tué d’autres hommes qui ne m’avaient rien fait. J’étais même en colère, car j’ai vu des copains disparaître en une fraction de seconde. Il disparaissait dans une poussière noire, dans un nuage rouge… certains étaient morts et déjà six pieds sous terre. Les obus, sa tue et sa peut enterrer en même temps.

Je les envie parfois, ils n’ont plus à vivre sur cette terre avec les visions d’horreur qui hantent les vivants. J’ai des copains qui sont devenus fous. Leurs corps étaient bien vivants, mais leurs esprits, gamin, étaient partis dans des recoins tellement sombres, que jamais ils n’ont jamais pu revenir à la réalité. Et puis, il y a ceux qui ont mis un terme à leur vie. Comment les en blâmer ? Les cauchemars, le retour à la vie civile, à une vie normale, c’était très difficile. On pensait tous qu’on allait y passer, jamais on avait pensé à ce que serait notre futur si nous survivions.

La guerre, c’est une connerie gamin, mais c’est malheureusement humain. C’est comme ça…

C’était pas facile pour grand-mère non plus. Je lui en ai fait beaucoup voir, mais elle est restée à mes côtés. Malgré les disputes, l’alcool, mon visage horrible, mes cauchemars qui me réveillaient en sursaut, hurlant à la mort, mon aversion pour le bruit, le silence était primordial pour moi, car chaque bruit pouvait déclencher en moi des souvenirs de la vie dans les tranchées.

Et puis gamin, j’ai tué. Comment on revient à une vie civile après avoir été entraîné et après avoir tué d’autres humains ? En temps de paix, tu tues quelqu’un, tu vas en prison, ou on te passe à la guillotine, mais en temps de guerre, on te pousse à tuer, on donne des médailles, on te portes aux nues quand tu réussis à tuer d’autres être humains.

Je souhaite de tout mon cœur que la guerre ne cogne jamais à ta porte mon garçon.

Mais pour répondre à ta question, j’ai regardé mon nouveau visage, et c’était étrange, beau et effrayant. Une partie de mon visage était moi, l’autre une imitation.

J’ai pleuré. Je n’ai jamais accepté ce masque, mais il me le faut pour pouvoir vivre dans une certaine dignité, pour les autres. Je ne le porte pas pour moi.

C’est pourquoi il n’y a pas de miroir chez moi. L’apparence, c’est quelque chose de secondaire, ce n’est que vanité.

Je sais que tu m’as aussi demandé pourquoi je ne parlais pas. Ma gueule cassée n’a plus de mâchoire. Tu voudras un jour savoir comment c’est arrivé, mais tu le sais déjà, j’étais dans les tranchées. C’est ça, la guerre.

Profite de ta vie, profite de la paix. Je me suis battu pour que cette foutue guerre ne revienne plus jamais.

Ton grand-père qui t’aime.
1937

Jaskiers

Demain est une autre nuit – Partie 2/2

Cette fois, Henry était décidé à trouver la raison de cette folie.

Assis sur son lit, il ne se sentit pas s’endormir.

Il se retrouvait une nouvelle fois dans son monde onirique, où il était encore une fois installé dans sa voiture-savon. Mais cette fois, au lieu de foncer à toute vitesse droit devant lui, il reculait.

Il accélérait en appuyant sur un simple bouton situé sur le tableau de bord. Mais il reculait, encore et encore. Il repassa par le voile qu’il avait brisé dans ses deux autres rêves, il quittait le territoire des lianes pour revenir sur une route vide et entourée de pâtures.

Un violent coup de volant involontaire et inattendu le fit le réveiller en sursaut.

Le réveil affichait 5 h 30.

Il essaya de se rappeler comment il avait pu s’endormir sans s’en rendre compte, assis sur le bord de son lit. Il venait de se réveiller emmitouflé dans ses draps.

5 h 31.

L’obscurité de la nuit commençait à peser sur son moral, autant que cette étrange situation. Il alluma sa table de chevet. Enfin un peu de lumière.

Henry se leva et se dirigea à sa fenêtre de chambre pour voir si des gens se trouvaient dans la même situation. Mais il doutait. Que feraient les voisins à la fenêtre ? Il tendit l’oreille, peut-être que quelqu’un crierait son désarroi et qu’ils pourraient se réunir ensemble pour trouver une solution. Mais le silence régnait en maître.

5 h 32.

Il décida de se laisser encore un peu le temps de réfléchir. L’homme décida de se couvrir. Le temps de mettre un léger veston, il était maintenant 5 h 33.

Il ouvrit les yeux, 5 h 30. Henry comprit. Il ne pouvait rester éveillé que trois minutes ! À 5 h 33 il replongeait dans un sommeil et se réveillait dans son lit à 5 h 30.

Ce doit être le pire cauchemar de ma vie, de l’existence du monde, de l’humanité ! Quand est-ce que je vais me réveiller… s’est ça ! Il faut que je me réveille ! Je sais, je sais, je vais sauter par la fenêtre ! Ça sera comme ces rêves où l’on tombe et on se réveille en sursautant.

5 h 31. Henry ouvrit la fenêtre. L’air frais de la nuit l’enveloppa et une pressente envie de retourner dans ses draps l’enveloppa. Il douta un temps de son idée, mais c’était selon lui le meilleur moyen de sortir de cette boucle cauchemardesque.

Il enjamba le rebord de la fenêtre, jeta un coup d’œil à son réveil : 5 h 32.

Il hésita encore quelques instants et sauta.

C’était exactement la sensation qu’Henry attendait. Mais au moment de l’impact, son réveil affichait 5 h 33.

Il se réveilla. La même heure, encore et, semble-t-il, toujours.

Sauf que cette fois, les chiffres s’affichant sur son réveil étaient de couleur bleue, et non rouge.

Pressentant qu’il avait fait avancer le mystère, il alluma sa lampe de chevet. Son simple lit deux place était devenu un lit à baldaquin.

L’homme se redressa, regarda le voile autour du lit.

On dirait le même voile que celui de mon rêve avec la voiture-savon…

La solution était peut-être derrière ce fin tissus. Il passa sa tête et ses épaules à travers et vit que les murs de sa nouvelle chambre étaient bleus. Aucun meuble, aucun tapis, rien que quatre murs d’un bleu intense, sans aucune fenêtre. Et une porte blanche immaculée.

Henry décida qu’il se devait de passer cette porte, il n’avait que ça à faire.

Machinalement, il jeta un coup d’œil à son réveil, 5 h 32.

Il se précipita vers la porte, l’ouvrit et se retrouva devant des centaines de ce qu’il pensait être des lianes, toutes pendaient depuis le plafond, droites, raides et traversant le sol.

Ces étranges lianes lui firent penser à cette théorie qu’il avait un jour découverte en voguant sur le net, la théorie des cordes.

Bien sûr il n’avait pas compris exactement cette théorie scientifique, mais il avait retenu l’idée principale : la matière et l’énergie étaient faites de minuscules cordes qui vibrent.

S’en se soucier des conséquences potentielles, il attrapa une corde, et non plus une liane comme il le pensait quelques secondes plus tôt, et décida de la mouvoir, voir de la casser, en pesant de tout son poids sur elle.

Tout commença à vibrer, comme un violent tremblement de terre, la pièce tourna sur elle-même, envoyant Henry cogner contre un mur.

Et la pièce continua à tourner de plus en plus vite. Lui se retrouva comme flottant au milieu de la pièce où les cordes avaient disparu.. Épargné quelque temps par cette folle farandole, son corps se mit à tourner lentement puis de plus en plus vite jusqu’à le faire s’évanouir.

Il se réveilla, il était 7 h 30. L’heure de se lever pour aller travailler.

FIN

Jaskiers