
Aux vétérans
Histoire inspirée par l’article de Shawn Hubler, parut dans le New-York Times, intitulé « Berkeley stiffens homeless rules as camps test empathy’s limits ».
C’est le bruit qui le ramène dans la chaleur afghane, comme aujourd’hui, ce bourdonnement. Madeleine de Proust auditive, le même bruit grossier de moteur qui ressemble à celui d’un char de combat Abrams, c’est ce bruit qui le cueille juste au réveil.
Au début, il crut que ce son venait de son rêve, rêve qu’il a d’ailleurs oublié immédiatement après son réveil en sursaut, quand il a compris que ce son était réel, et non l’œuvre de Morphée, ni celui de son inconscient hanté.
Ce bruit, au réveil, avec ce bourdonnement, c’était un aller direct, destination les montagnes afghanes, fusil d’assaut en mains, paquetage sur le dos, ce soleil qui tape comme un forcené, qui brouille la vision. Et ce sable. Partout, tout le temps, dans les yeux, dans les interstices des fusils, du matériel, qui collait aux vêtements pleins de sueurs. C’était un démon qui se déchaînait au contact des machines, des chenilles des tanks jusqu’aux hélices des hélicoptères de combat Apache.
Et cette chaleur, encore et toujours. Elle brûlait presque les poumons, chaque effort, chaque pas, elle pesait sur vous, faisait sentir sa présence, imposait sa loi. La sueur brûlait les yeux, les pieds, bien ficelés dans leur Rangers criaient clémence.
La soif. La soif, elle arrive plus vite que la faim. Ceci, il ne l’a pas appris à l’Armée, même pas en intervention, c’est depuis qu’ils vivaient à la rue qu’il avait fait ce cruel apprentissage. Dans les montagnes d’Afghanistan, il portait toujours deux gourdes. Une à sa ceinture, l’autre dans son sac. Par il ne savait par quel miracle, l’eau était toujours fraîche. L’armée avait sûrement dû investir des millions pour trouver le récipient idéal pour que le soldat ait toujours son eau fraîche sur le champ de bataille.
Quand le soldat se retrouve à la rue, dans son propre pays, par contre, les millions, ou plutôt les milliards, ont disparu. Il avait réalisé à son retour que l’armée investissait dans ces soldats actifs, ceux qui ne l’étaient plus devaient se débrouiller. Heureusement, l’armée, l’école de la violence, lui avait appris à survivre en pleine nature. Cela ne lui fut pas vraiment utile jusqu’ici, car c’était en ville que le jeune vétéran pouvait espérer un minimum d’aide et de soutiens. Savoir se battre au corps à corps était utile, mais le simple fait de montrer sa plaque d’identification militaire et ses tatouages suffisaient à avertir les agresseurs, qui bien que sans Kalashnikov, mais parfois avec un calibre, car c’est l’Amérique, qu’ils pouvaient dicter leurs lois dans la rue, mais pas à lui. Il comprit vite que les compatriotes pour lesquels il pensait s’être battu avaient peur de lui. Ils avaient peur de ce dont il pourrait être capable. Il apprit vite à ne plus parler de son service aux civiles, car à la question récurrente « Combien de barbus tu as buté là-bas ? », il serrait les poings, et sa mâchoire refusait de s’ouvrir pour répondre.
Et l’odeur, celle lourde, opiacée et légèrement violente des champs de pavots revenait quand il mendiait au marché de la ville. Mais a rester trop rivé sur ces odeurs, il pouvait commencer à sentir, et même, à goûter à l’odeur métallique du sang. Quand son odorat se rappelait ainsi à ses mauvais souvenirs, il se levait, prenait son béret contenant, dans les bons jours, un ou deux billets, le carton sur lequel lui et sa chienne Mowgly s’installaient pour mendier, et il partait pour la rivière. La balade jusqu’à la rivière était une balade longue, éprouvante, physique, elle lui rappelait ses longues marches en boot camp ou en territoire afghan. Sauf que les moustiques remplaçaient le bruit des balles dépassant la vitesse du son qui le frôlait. En Afghanistan, il n’y avait pas de telle rivière comme celle de son village natal. L’odeur de la guerre s’évanouissait pour être remplacée par celle des roseaux, des plantes bordant la rivière, et parfois, de l’odeur des poissons qu’un pêcheur venait d’attraper.
L’odeur d’essence lui monta au nez. Le bulldozer était en train de démanteler le camp de sans domicile fixe dans lequel il vivait.
Sa chienne devenait nerveuse. Elle n’avait pas fait l’expérience de la guerre, mais elle semblait ressentir l’angoisse de son maître. Il posa sa main sur sa tête en lui promettant que tout irait bien, cela n’empêcha pas de faire trembler le canidé.
La veille, des élus de la ville étaient venus les voir, pour les avertir que le camp allait être démonté. Ils furent tous surpris, mais pas désappointés, les élus, bien qu’étant Démocrates, s’étaient mis d’accord sur le démantèlement du camp de SDF de la ville. Citant le risque sanitaire, il y avait, semblait-il, des rats, et le risque sécuritaire, ce dernier gagnait toujours plus de terrain au niveau politique.
Mais ils n’étaient pas venus les mains vides, les élus avaient prévu un plan de secours pour ces sans domicile, un hôtel bon marché avait été réquisitionné pour eux. Cet hôtel les garderait le temps nécessaire pour que chacun puisse faire les démarches nécessaires pour trouver un toit. Cependant, ils n’avaient pas le droit d’amener leurs animaux, ni aucun effet personnel. Il y avait des horaires à respecter, interdiction d’amener de l’alcool, des cigarettes et encore moins de la drogue.
Plus de la moitié des sans domicile fixe ont refusé. Le jeune vétéran en faisait partie.
Il savait que le bulldozer viendrait, ce matin-là. Personne n’a pensé à résister. Ils s’installeraient autre part, comme ils l’avaient toujours fait. C’est peut-être ça, l’Amérique ; détruire pour reconstruire. C’est pour ça que le jeune homme avait sacrifié les meilleures années de sa vie, de sa jeunesse.
Démocrate, républicain, à chaque élection, le Gerrymandering. Le vétéran réalisait que la démocratie pour laquelle il s’était battu, n’était, dans son pays, qu’une illusion.
Il n’avait pas grand-chose, quelques vêtements, sa chienne, la vie devant lui, et, surtout, la liberté.
Jaskiers