
France 1939
Vincent H. et Edgar R., les meilleurs amis de tous les temps, des inséparables, ainsi étaient-ils surnommés par leur famille et leurs autres amis.
Amis depuis les bancs de l’école, ils n’étaient pas des cancres, chacun avait eu son certificat d’étude, mais, quand les inséparables avaient envie de rire, au dépend des autres, ils n’hésitaient pas à ruser.
Quand il se faisait prendre par le professeur, jamais il n’accusait l’autre, bien que le maître essayait de savoir qui des deux étaient le meneur, les deux comparses se protégeaient l’un l’autre.
Mais ils n’étaient plus des enfants, ils venaient de sortir de l’école, Edgar voulait devenir ingénieur et Vincent un docteur.
Tous les deux s’étaient inscrits à deux universités différentes à Paris. La séparation fut difficile, plus difficile qu’avec leur familles respectives, plus que quitter leur petit patelin, se séparer allait être une épreuve.
Les deux meilleurs amis s’étaient promis de se voir aussi souvent que possible une fois à Paris. Pourquoi pas habiter ensemble ?
Au fond de leur cœur, il savait qu’une distance allait forcément s’imposer, peut-être allaient-ils se trouver d’autres amis, des amoureuses aussi.
Avant de partir, ils décidèrent de faire un dernier petit coup, une dernière petite bêtise. La commune avait décidé de planter quelques pins dans le parc communal.
Pourquoi pas voler un de ces pousses entreposés dans une petite salle près de la salle des fêtes, qu’Edgar et Vincent savaient, n’était jamais fermée à clef, et le planter dans le jardin de Vincent, situé à l’orée d’un champ avec quelques arbres. La planque idéal pour planter ce pin qui deviendrait le symbole d’une amitié. Et si un jour ils s’oubliaient, ils n’avaient qu’à marcher un peu dans le grand Jardin du futur médecin, pour se remémorer qu’ils étaient les inséparables.
Les deux amis firent leur coup en pleine nuit, après le match de foot du samedi soir. Ils savaient que tous les joueurs, leurs amis et les spectateurs seraient en train de fêter la victoire, ou la défaite peu importe pour les footballeurs, et qu’ils n’auraient aucun problème pour mener à bien leurs larcins.
Une fois le pousse de leur pin choisi méticuleusement, par cela comprendre prendre celui qui était le plus grand, ils n’y connaissaient rien en arbre, ils coururent jusqu’au jardin de la maison de famille de Vincent. Personne dans les rues. Seul le bruit de leur semelles martelant le trottoir les accompagnaient.
Arrivés au point où il avait prévu, avant le vole, de planter leur pin, ils se reposèrent en essayant de reprendre leur souffle saccadé à cause de leur fou rire.
Le moment fut venu de planter l’arbre.
Les deux comparses attrapèrent chacun une extrémité du pousse, se regardèrent et chacun avait envie de pleurer. Mais ils étaient des hommes maintenant, les larmes, c’était pour les enfants et les filles !
Doucement, ils introduisirent le pin dans le trou de terre fraîche, puis ils prirent chacun une pelle pour recouvrir le trou. Ils allèrent récupérer deux arrosoirs cachés par leurs soins à l’avance, dans quelques buissons sauvages du jardin, déjà rempli d’eau et le déversèrent en même temps au pied du pin.
L’eau coulant et s’introduisant dans la terre fraîchement retournée allaient compenser pour les larmes qu’ils voulaient verser.
Et pour les larmes qu’ils auraient envie de verser pour le futur. Car la guerre vint, puis la défaite et le temps des choix.
Edgar, l’aspirant ingénieur, décida de rejoindre la division Charlemagne de la Wehrmacht, et Vincent, l’aspirant docteur, traversa la Manche pour rejoindre de Gaule.
Jamais le pin ne poussa. Seulement la haine.
Jaskiers
