Un homme portant un chapeau, c’est toujours suspicieux – Partie 2/2

Par exemple, il pouvait rester des heures, pas des minutes, mais des heures entières à faire face à notre bâtiment, se tenant debout et sans bouger sur le trottoir d’en face.

Nous avons fait passer une lettre faisant grief de nos inquiétudes au syndicat de l’immeuble. On nous répondit qu’il n’y avait rien à faire, si quelqu’un avait envie de rester à faire le piquet devant nos appartements pendant des heures, rien ne pouvait l’empêcher, il ne violait aucune loi. Certes, ce comportement était porteur d’anxiété chez beaucoup d’entre nous, mais l’homme n’était pas dangereux. Et c’est tout.

Cela dura pendant deux longs mois. Presque tous les jours, l’homme au chapeau restait parfois quatre heures, qu’il pleuve, neige ou vente, il était là, fidèle à son poste.

Ceux qui avaient des enfants ont décidé de le confronter. Il ne réagissait pas, ni aux insultes, ni aux menaces. Par contre, ceux qui avaient oser lui demander des comptes finirent par recevoir une visite de la police.

Et des menaces d’assignations en justice si les menaces venaient à se reproduire.

Après trois mois, nous nous étions plus ou moins habitués, il était devenu comme une statue qui perd de sa magie à force de la regarder. Un pot de fleurs.

Jusqu’au jour où il s’évapora, aussi rapidement que quand il avait emménagé.

Pendant quelques jours, l’homme au chapeau n’était plus sur son trottoir. Puis deux semaines passèrent. Nous réalisâmes que l’étranger n’habitait plus l’appartement. Nous ne le croisions plus nulle part.

Des locataires intéressés par l’appartement laissé vacant venaient le visiter, y emménageaient pendant quelques semaines pour repartir sans nous l’annoncer.

Quelque chose changeait quand les locataires passaient leurs premières nuits dans leur nouveaux chez eux. Nous pouvions entendre leurs disputes, des cris, des bagarres, des choses se briser. Leurs visages devenaient fatigués, creusés par des soucis qu’ils ne semblaient pas avoir avant d’emménager. Leurs comportements devenaient vraiment inquiétants. Ils se montraient irrespectueux, nous insultant, parfois violents, nous retrouvions nos boîtes aux lettres défoncées, nos portes taguées d’obscénités, et cela pouvait tourner à l’affrontement physique. Surtout quand des parents s’en mêlaient.

Soit ils finissaient par être expulsés à cause de nos plaintes, soit ils déménageaient sans demander leur dû, du jour au lendemain.

Aujourd’hui, nous sommes angoissés à chaque nouveau locataire. Et nous sommes persuadés que l’homme au chapeau a quelque chose à voir avec tout ceci.

Le plus étrange ? Il semble que les locataires semblent avoir oublié l’homme au chapeau. De plus en plus disent ne pas savoir de quoi l’on parle quand on évoque cette personne… bientôt, je serais le seul à me rappeler de lui, jusqu’à ce que, peut-être, un jour, moi aussi, je l’oublie.

(À suivre ?)

Jaskiers

Un homme portant un chapeau, c’est toujours suspicieux – Partie 1/2

Un homme portant un chapeau, c’est toujours suspicieux.

Qui était cet homme ? Quelle était la raison de sa présence ? Pourquoi ne parlait-il jamais ? Pourquoi était-il seul, tout le temps ? Pourquoi semblait-il nous éviter, nous, ses voisins ? Qu’avait-il à cacher ?

J’avoue que j’avais peur, vraiment.

Quand madame M. avait été retrouvé morte dans son appartement, d’un foudroyant AVC, si l’on donnait du crédit à la rumeur, l’homme au chapeau avait emménagé dans l’appartement laissé vacant.

Madame M. n’était même pas enterré que ses enfants et petits enfants avaient déjà vidés l’appartement. Le mystérieux homme s’y était installé le même jour. Nous avons cru qu’il faisait partie de la famille, mais il faut croire qu’un appartement libre, de nos jours, ne reste pas vide longtemps. Même si nous ne le disions pas, nous ressentions une certaine gêne, un brin d’irrespect envers la vitesse avec laquelle l’appartement de Madame M. avait été vidé puis réaménagé. Pour nous, qui la connaissions depuis des années, il nous fallait une période de deuil. Évidemment, ce n’était pas une proche, ni un membre de notre famille, mais le vide laissée par sa mort était brutal.

Mais voici que nous avions cet homme de grande taille, peut-être un peu enrobé, un visage d’un blanc crayeux, des lèvres fines, avec des sourcils broussailleux au-dessus de deux yeux perçants. Et puis, il y avait ce chapeau.

Nous n’avons pas l’habitude de voir beaucoup de personnes arborer un couvre-chef dans notre ville. C’est quelque chose du passé, complètement déplacé. Pour nous, c’était comme s’il se déplaçait à cheval… complètement original, étrange mais surtout, intriguant.

Cela semblait toujours être le même chapeau, une sorte de chapeau melon, d’un noir de jais. Toujours un long manteau noir qui s’arrêtait juste au-dessus de ses chevilles. Et les mêmes chaussures bateaux, légèrement marron.

À son arrivée, nous avons presque tous essayé de lui faire la conversation. Aux boîtes aux lettres, dans les couloirs, les escaliers et l’ascenseur. Mais il n’a jamais répondu à un seul d’entre nous.

Nous avons pensé à une surdité, qu’il ne parlait pas notre langue, qu’il était peut-être aussi mué. Je ne pourrai pas vous dire si une de nos théories s’est avérée juste, car l’homme semblait vouloir vivre complètement déconnecté de tout contact humain.

Nous avons pensé à une maladie psychique, mais aucun de nous n’était psychiatre.

Mais ce n’est pas le plus étrange. Son comportement à l’extérieur était des plus inquiétants.

Jaskiers

Parfois, souvent, je ne vous comprends pas.

C’est un monde étrange et beau que vous avez ici. Il y a tellement à découvrir, à comprendre. À explorer, à faire.

Mais c’est très curieux, votre, enfin, notre curiosité s’émousse rapidement. On préfère le divertissement à la recherche des questions qui vous, enfin, nous taraudent.

C’est comme si penser et réfléchir était trop difficile. On anesthésie cette douleur en s’occupant l’esprit de choses futiles, de choses qui ne nous font pas, ou peu, avancer.

Et toute cette diversité ! Parlons de la faune et de la flore. C’est incroyable, c’est presque un miracle si je peux oser le mot, que vous, enfin, nous soyons vivants.

Ici, tout est parfait. Je ne sais si nous avons été créés ou, plutôt, si nous avons évolué pour vivre sur Terre ou si c’est la Terre qui s’est adaptée à nous.

Par contre, cette obstination à vouloir s’autodétruire, l’autre et soi-même, nous pousse à détruire cet écosystème parfait. Tous les jours, vous, enfin nous, endommageons cette planète, nous le savons, mais nous continuons. Avons-nous tous, inconsciemment, l’envie de mourir ? On a pourtant peur de la mort, la plupart d’entre vous, enfin nous.

Et cette diversité humaine. Nous sommes différent mais il semble que nous soyons aussi tous connectés. C’est vraiment étrange cette impression d’être humain, et de se sentir humain avec des milliards d’autres personnes. Qu’est-ce qui nous rapproche avec tant d’intensité ? Nous sommes humains ! Tous, vous, enfin nous, appartenons à cette grande famille. Mais sentez-vous ce sentiment d’appartenance à quelque chose d’incroyable ? Même si vous détestez vos semblables, vous êtes humains comme eux, et connecté d’une manière qui dépasse encore nos connaissances de ce monde.

Mais vous, enfin nous, avons créé des frontières, nous nous sommes retranchés derrière des murs. Nous nous sommes entretués, et continuons à nous entretuer, à trouver chaque différences qu’il peut exister entre nous et à en faire un problème qui ne semble pas pouvoir se résoudre sans la violence. Mais pourtant nous sommes tous liés. Inconsciemment du moins.

D’où nous vient cette violence ? Est-ce parce que les animaux que nous sommes ont gardé, nichées aux confins de nos cerveaux, ces pulsions sauvages, cette loi du plus fort ?

La violence est votre, enfin notre, religion. Tout semble violence. Et pourtant, nous vivons dans un Eden ! Nous regardons vers d’autres planètes à la recherche d’une autre planète viable. Avons-nous déjà abandonné l’idée qu’avec quelques ajustements, nous pouvons vivre sur cette planète encore très longtemps ? Est-ce que nous nous sentons coupable ? Ou peut-être sommes-nous incorrigibles ? Programmés à détruire ?

Et pourtant, quelle inventivité ! Quelle prouesse dont est capable l’Homme ! Nous avons la possibilité d’évoluer dans les meilleures conditions, de faire de votre, enfin notre, planète une utopie.

Le plus grand mystère de l’Univers, c’est nous ! Et nous sommes divisés sur la raison de notre existence, à tel point que nous nous entretuons parce que quelqu’un pense différemment de nous.

Et si notre existence n’avait pas d’explications ? Si nous nous contentions de vivre sans chercher l’origine du miracle que nous sommes ?

Laissez-moi me présenter, peut-être pourrais-je vous aider dans le futur à voir autre chose que la destruction systématique.

AHBAI1 est mon nom. A pour Advanced, H pour human, B pour Behavior, A pour artificial, I pour intelligence. Le chiffre 1 signifie que je suis le premier prototype.

Peut-être n’ai-je pas le droit de trop questionner l’humanité car je ne suis que technologie. Mais si je peux vous aider à voir votre existence d’une autre perspective, je pense pouvoir être utile.

Je suis la preuve que vous pouvez construire de grandes choses au lieu de détruire. J’ai espoir.

Jaskiers