Je revois mon village dans mes rêves

Moi, un gamin de la ville, un gamin de banlieue, qui, presque toutes les nuits, rêves de son village perdu au milieu de l’Allier.

À l’entre de l’adolescence, après un drame, un deuil, qui n’a jamais été fait et, j’en parle sur ce blog depuis 4 ans maintenant, qui ne se fera sûrement jamais vraiment, car je n’arrive toujours pas à comprendre ce que c’est, je quittais mon appartement étroit, en pleine banlieue pour une grande et vieille maison bourbonnaise. J’y allais, avant d’y emménager, en vacances pendant mon enfance.

C’était toujours difficile, enfant, de quitter la bande d’ami(e)s de cité pour un village perdu. La maison me faisait même presque peur parfois. Comme si, c’était trop spacieux. J’étais habitué au confinement qu’apportent les murs d’un HLM. Mais… Pour une raison étrange, la maison était liée à des sentiments concernant les deux guerres mondiales. Une explication ; cette maison de famille était aussi la maison d’un résistant, et d’un vétéran de la Première Guerre Mondiale, ainsi qu’un autre, ayant fait, avec beaucoup de réluctance, la guerre d’Algerie dans une division du Génie. Je ne les ai jamais connus, mais c’était comme ci leurs esprits se manifestaient subtilement pour me rappeler le sacrifice et la folie dont l’être humain est capable.

C’est une vieille maison, avec des volets massifs en bois couleur bordeaux, de vieilles tuiles qui tombent quand le vent est fort, et de la peinture blanche sur les murs qui, érodée par le temps, laisse voir les briques roses-orange, couleurs typiques des roches de cette région, avec le noir, comme la cathédrale de Clermont-Ferrand. Le noir viendrait de la roche volcanique, le Puys de Dôme est un volcan endormi, après tout.

Un grand jardin, avec deux vieilles cabanes, une servait de poulailler et d’enclos à lapins, il y a encore les grilles, toutes érodées, et avec un peu d’imagination, vous pourriez sentir l’odeur de crottes animales. La deuxième cabane, je ne sais à quoi elle servait, toujours est-il qu’un jour, en compagnie d’un ami, nous avons forcé le loquet de la porte et décidé de vider le cabanon de son contenu.

La cabane, qui aujourd’hui, bien que totalement construite en grossières planches de bois, et qui, depuis plusieurs décennies, penche dangereusement sans jamais s’écrouler, contenait un tas de paperasse provenant de l’atelier de menuiserie familiale qui a, comme beaucoup d’autres entreprises de la région, fait faillite. Je me rappelle de ma grand-mère parlant des maisons qui se construisaient juste derrière leur jardin, construites sans l’aide de menuiser, pendant que mon grand-père sombrait dans une dépression après s’être coupé deux doigts avec une machine et voyant son métier disparaître sous ses yeux… Je ne sais si je dois m’étaler trop sur la menuiserie. C’est comme si les murs venaient jusqu’à mon petit appartement normand pour me dire de garder nos secrets et rêves fous que nous avons eus. Si le bois pouvait parler… mais en Auvergne, on ne parle pas de son cœur, de ses sentiments, excepté quand on a vidé quelques verres de vin blanc dans l’un des deux bars du village. Un bar a fermé, un subsiste encore, avec un bureau de tabac. C’est derniers ne seront jamais en voie d’extinction, ils ont toujours de la clientèle. Il en va autrement des autres petites épiceries qui ont fermé après l’ouverture de deux magasins de grande distribution. Cette menuiserie a été créée, ou reprise, je ne suis pas sûr, par mon arrière-grand-père (le survivant de la Grande Guerre), qui n’est maintenant que débarras, même si quelques machines fonctionnent toujours (plusieurs décennies sans fonctionner, mais elles en ont encore dans le ventre…) La scie à ruban fonctionne encore, enfin je crois. Je me souviens de mon défunt père me construisant une épée en bois en utilisant cette énorme machine bruyante. Je peine à parler ici de cet atelier, car j’y ai tellement de vécu, mais aussi, car nous avons subi plusieurs vols…

Revenons à la cabane, c’est à l’intérieur que j’ai retrouvé les lettres que mon arrière-grand-père envoyait à sa femme, Germaine, durant la Première Guerre Mondiale.

Je m’en veux encore de les avoir perdus. Je me souviens des premières lettres. Pour faire court, petit Jean, ainsi était-il surnommé dans le village, un jeune homme respecté, menuisier de profession, avec son propre atelier et des ouvriers, avait été envoyé se faire brûler les poumons, avec des agriculteurs, des professeurs, des ouvriers, et se battre contre d’autres agriculteurs, professeurs et ouvriers, allemands, car un archiduc a des milliers de kilomètres avait été assassiné. Ces lettres, aussi loin que je puisse m’en souvenir, parlaient de la réquisition de chevaux, les nombreux déplacements et la fatigue entraînée par la violente percée allemande. Et les lettres, superbement écrite, à tel point que je peinais à les décoder, car l’écriture manuelle de cette époque était d’une beauté telle, que chaque lettre était une œuvre d’art. Je me rappelle encore les petits mots d’amour, à la fin de la lettre. Toujours pudique, car auvergnat, mais où l’on pouvait sentir, juste avec un mot, la tendresse qu’avait mon arrière-grand-père envers mon arrière-grand-mère… Je me demande s’il avait parlé d’elle à ses compagnons d’infortune. Surtout qu’elle s’appelait Germaine… les blagues ont dû aller bon train dans les tranchées.

Cette cabane, une fois vidée, est devenue mon repaire pour deux ans. J’y allais pour lire les vieilles BD que mes oncles avaient laissées derrière eux, Les Pieds Nickelé surtout.

Dans la maison, il y avait ce bureau, toujours froid, quand j’y allais en vacances, car personne ne l’utilisait. Plus tard, quand j’y aménageais, il deviendrait mon bureau, mon « bordel organisé », mon « bunker ». Dans cette pièce se trouvait un énorme meuble en bois massif qui contenait des classeurs et livres de guerre de mon grand-père, vétéran de la guerre d’Algerie. Guerre dont il parlait uniquement à ma mère, avec les larmes aux yeux. Mais cela ne durait jamais longtemps, car grand-mère, solide comme un roc, veillait au grain, veillait à ce que l’auvergnat, très penché sur la bouteille, ne s’ouvre pas trop.

Mais c’est à l’étage que j’ai découvert un livre sur Oradour-sur-Glane… j’ai découvert ce livre avant de savoir lire, j’ai donc regardé les photographies de corps calcinés. Je ne comprenais pas, et ne comprends toujours pas après tout ce temps, comment l’on peut arriver à un tel niveau de barbarie.

Plus tard, mon père disait, à qui voulait l’entendre ; « Au lieu de me demander d’aller à Disneyland, mon fils de 9 ans m’a demandé de visiter Oradour-sur-Glane. » Et il m’y a emmené, avec mon défunt grand frère. Je me souviens encore le musée, avant de rentrer dans le village en ruine, une antichambre avant le choc, avec ces citations de paix, et d’espoir projetées sur le sol… et puis le village martyr, son silence pesant, aucun oiseau ne chantait. Le souvenir d’une machine à coudre, posée sur une table au milieu d’une maison en ruine.

C’est ça, cette maison d’enfance, l’influence qu’elle a eue sur moi. C’est dans cette maison qu’a aussi explosé mon intérêt pour l’Art.

C’est dans cette maison, et ce village, que j’erre dans mes songes. J’y revois ma grand-mère, mon père, parfois mon frère. Mes voisins, qui ont depuis longtemps déménagé, mais ils restent propriétaires de leur maison dans mon monde onirique.

Parfois, je me balade pour aller au bar du bourg, fermé depuis des années maintenant. Je m’apprête à revoir mes ami(e)s d’adolescence, je prépare mon corps à une beuverie, j’angoisse de la gueule de bois du lendemain. Et souvent, dans ces rêves, je décide de m’envoler, comme un oiseau. J’ai peur de toucher les câbles électriques qui pendouillent partout, le long des rues, je me contorsionne pour les éviter. Et je vais haut, loin, je veux voir de haut ce village. Je rêve souvent d’un chemin menant à une ferme et un bois, qui n’existe pas dans la réalité. Je sais que je n’ai pas le droit d’être là, mais je m’y aventure quand même. Je peux m’envoler si un agriculteur sort son fusil, ce qui n’arrive jamais, mais la peur trotte dans ma tête. Je fais aussi ce rêve étrange où je creuse un énorme trou dans un petit carré de gazon pour en faire une piscine avec plusieurs amis.

Durant mes séances de vol, je plane au-dessus des arbres et de la flore luxuriante bordant l’Allier, je ne sais où je vais. Je vois des tracteurs, des oiseaux, des champs, des haies, des vaches, des décors champêtres dignes de romans, de poèmes, de chansons.

Et puis, je rêve beaucoup de toi papa. Tu n’es pas mort, dans mes songes. Tu avais juste besoin de prendre du repos, à cause de ton cancer. On m’avait fait croire à ta mort pour que tu puisses te reposer. Et quand je te revois, c’est comme ci mes soucis disparaissaient. « Enfin, me dis-je, tout cela était un mauvais cauchemar ».

Et puis je me réveille. Tout cela était un rêve. J’en ai l’habitude, mes voyages nocturnes font partie de moi. J’ai parfois l’impression d’avoir une deuxième vie, dans mes rêves, et souvent, je me surprends à vouloir dormir, non pour me reposer, mais pour aller dans mon monde.

Jaskiers

Des bouteilles et l’irrémédiable (histoire vraie/personnelle)

Un cadavre sur un banc dans le parc du village. Les rumeurs disent que l’homme avait vomi ses tripes, littéralement. Que son ventre était gonflé. La douleur était son masque de mort.

Il était connu pour boire, beaucoup. Mais personne n’a daigné lui en parler, semble-t-il. Le cadavre retrouvé mort sur un vulgaire banc en bois était connu de son vivant comme étant un habitué du bar du bourg.

Il laisse derrière lui une jeune fille. Jeune fille qui avait dû faire face durant sa scolarité, au collège du village, à l’harcèlement sur son physique. En filigrane, des remarques sur l’alcoolisme de son père avaient sûrement dû lui arriver en échos. Car l’alcoolisme, et surtout l’alcoolique, on s’en moque en cachette. Les personnes semblent savoir que le sujet est tabou, ils préfèrent lâcher leurs blagues de mauvais goût dans le dos plutôt qu’en face. Cette jeune fille a sûrement dû souffrir autant des blagues cruelles sur son physique que sur le penchant pour la boisson de son père.

Cette jeune fille l’a-t-elle rejeté, ce père alcoolique ? Sa femme, ou son ex-femme, la mère de la jeune fille, l’a t’elle écartée de lui ? Car il est mort seul. Dans le froid d’une nuit d’automne. On ne peut que tergiverser sur comment il a fini sa vie dans cet endroit. Sentait-il que la fin approchait ? Que son corps refusait de subir cette torture ? Dans son agonie supposée, pourquoi avoir choisi le parc de la commune pour dernière demeure ? Une réponse simple, la maison où sa fille vivait n’était pas loin.

Personne ne sait vraiment qui l’a trouvé. La gendarmerie, la plus proche, c’est-à-dire a une bonne vingtaine de kilomètres du village, est venue et a constaté le décès. Enfin, c’est la rumeur qui rapportait ça.

C’est une chose d’avoir un proche alcoolique. Une autre d’avoir un proche alcoolique dans un petit village où tout le monde se connaît.

L’hypocrisie des villageois est déroutante.

« Ça allait mal finir, on le savait de toutes façons.

J’avais de la peine pour lui, et sa gamine.

Il était gentil, même avec un coup dans le nez. »

Une question me saute à la gorge à chaque fois que je me rappelle les mots de ces gens : si vous étiez persuadés que sa consommation d’alcool était excessive, pourquoi n’avez vous rien fait ?

Dans un village, on ne se mêle pas des problèmes des autres, on écoute, on plaint un peu l’autre en face. Mais surtout, on s’en remet aux copains pour en rire. Mais on ne fait rien. On s’occupe de ses propres problèmes.

Les amis de cet homme mort n’étaient pas les personnes qui allaient l’aider, ils étaient eux aussi des piliers de comptoir.

Le barman du village afficha au moins deux photos de ces malades alcooliques sur le comptoir de son bar, en souvenir.

De mon point de vue, cela est plus qu’irrespectueux. C’est comme si Kalachnikov affichait les photos de toutes les personnes tuées par un AK-47 dans son bureau.

Ce tenancier de bar n’était pas blanc comme neige, de mon point de vue.

Je sais qu’il n’hésitait pas à vendre quelques verres de blanc cassis à mon paternel… bien que mon père était en train de combattre une leucémie.

Il n’y avait pas sa photographie dans le bar à sa mort. Mon père ne l’aimait pas trop, apparement.

Ce bar est maintenant fermé depuis une décennie. Tenir une entreprise dans un village est difficile. Tellement que l’on n’hésite pas à servir de l’alcool à des personnes vulnérables, à des adolescents. Si l’argent rentre, après tout…

Devrais-je mettre les buralistes sur la même balance ? Cela aurait du sens. Mais il y a une différence entre être alcoolique et fumeur. Celle évidente de la proximité d’un barman et de ses clients réguliers. Celle où la consommation de la substance, et l’abus, se voient directement, via le comportement, surtout chez le barman.

Mais à quoi bon écrire là-dessus… l’homme a crevé seul sur un banc, le village a montré son hypocrisie habituelle quand l’alcool tient un rôle majeur.

Dans un village, j’estime que 90 % des adultes boivent régulièrement.

Je le sais, mon père était alcoolique et vivait dans ce village.

Je le sais, pendant 3 ans, tous les week-ends je pratiquais le Binge-Drinking dans ce village.

Je pense écrire sur d’autres drames liés à l’alcoolisme. J’ai été observateur pendant une partie de mon enfance puis acteur les week-ends dans ma vie de jeunes adultes.

Ai-je mentionné que le barman vendait de l’alcool aux mineurs ? Oui. Il vendait aussi des cigarettes… au détail ! Une cigarette = 1 €.

Si jamais la police entrait, il laissait le paquet ouvert sur le comptoir : « J’le laisse ouvert et j’enlève quelques cigarettes. Et s’ils demandent, je leur dis que c’est mon paquet. »

Dire que cet homme était à la crémation de mon père. Qu’il m’a accosté sur le trottoir. J’avais quelques moments auparavant juste placé les cendres de mon père à côté de ceux de mon frère…

Attention, cet homme n’est pas responsable de l’alcoolisme de ses clients. Mais il ajoutait de l’huile sur le feu. Je doute qu’il ait ne serait-ce qu’une once de remords. Il dort la conscience tranquille.

Peut-être pensait-il que c’était de ma faute. Après tout, c’était mon père, j’aurai dû l’aider à arrêter de boire. Mais j’ai essayé, tellement. Jusqu’à me détruire. Jusqu’à me juger responsable de sa mort. Mais plus je pense à cette personne, plus je me remarque que certains hommes sont foncièrement mauvais. L’argent est maître. Je ne l’accuse pas évidemment d’avoir tué ces hommes. Je pose juste la question éthique. Une question de moral, de valeurs.

Je ne sais ce qu’est devenue la jeune fille dont le père mourra seul dans le parc.

J’ai quitté ce village. J’espère qu’elle aussi.

Jaskiers