Les lumières, entre autres chose.

Un taux d’alcool qui pourrait rendre n’importe quels parents malades d’inquiétudes, le jeune homme brun danse au milieu de la piste de dance de la boîte de nuit.

Il ne sait pas si l’on peut qualifier de danse ses enchaînements de mouvements erratiques et parfois amples, bousculant les autres danseurs et ses ami(e)s, mais il s’en fiche.

C’était le samedi soir, enfin, il pouvait être lui-même ; saoul, avec quelques amis et avec des filles. Toute la semaine, il n’attendait que ce jour. Ce pouvait aussi être le vendredi, tout cela dépendait des plans de ses copains. Rarement, mais cela s’était déjà produit, le week-end festif commençait le vendredi, et finissait le dimanche avec une gueule de bois à rendre jaloux un bûcheron.

L’alcool jouait un rôle important dans sa vie sociale. Il joue un rôle important dans la vie sociale française. Sa première cuite, il la eut à 12 ans, après avoir bu de la bière aux 18 ans de son frère. Une cuite accidentelle. Son grand frère et ses amis lui avaient fait croire que les bières étaient sans alcool. Il trouva le goût de la bière étrange, pas vraiment mauvaise mais loin de l’idée qu’il s’en était faite. Pas vraiment sucrée, un goût étrange et cette sensation légèrement amère qu’elle laissait sur le palais l’avait surpris. Mais pour faire comme les grands, il avait enchaîné. La deuxième bière fut plus douce à passer, la troisième aussi, la quatrième lui donna des vertiges. Mais il n’était pas saoul. Il se rappelait avoir vomi une fois de retour à la maison. Il eut le droit à une petite leçon de morale de la part de sa mère. Il avait beau blâmer son frère et ses amis, sa matriarche en avait profité pour lui montrer les conséquences de l’abus d’alcool.

Ça deuxième cuite, la vraie, la volontaire, c’était au 14 juillet de son village, à 16 ans.

Créchant chez un ami dont les parents étaient absents, ils se réunirent entre eux, avec de l’argent de poche ou volé aux parents, achetèrent sans problème quelques bouteilles de vin rouge et de whisky au Carrefour du coin. Il était évidemment interdit de vendre de l’alcool aux mineurs, mais il fallait attendre l’amie caissière qui y travaillait, ne faire rentrer que deux des leurs, ceux qui avaient l’air les plus vieux, et le tour était joué.

L’achat se fit la veille du jour de fête nationale. Il leur fallut un certain self-control pour ne pas entamer l’alcool immédiatement. Mais le lendemain, ils ne se firent pas prier.

Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils buvaient de l’alcool. L’euphorie s’empara de certains, qu’il fallait calmer, il n’était même pas midi.

Après avoir mangé une bonne plâtrée de pâtes engouffrée en une poignée de minutes, le groupe se dirigea vers la mairie, attenante à la salle des fêtes où le bal des pompiers allait se dérouler après le feu d’artifice.

Cette fois, notre sujet ressentit l’euphorie, la soûlerie, celle qui vous fait oublier vos problèmes et vous rends confiant, beaucoup trop, surtout pour lui qui en manquait beaucoup.

Pendant 6 ans, l’alcool allait être synonyme de vie sociale, d’amitié et d’amour. Impossible de sortir entre amis sans boire. D’ailleurs, aucun de ses amis ne sortaient sans être sûr pouvoir se saouler.

Le temps a passé maintenant. Plus d’alcool, plus de fête, plus de vie sociale comme avant. Des amis morts sur la route, d’autre de cancer.

Mais aujourd’hui, quand il regarde en arrière, il se dit qu’il a profité de sa jeunesse. Ceux partis, beaucoup trop tôt, leurs souvenirs, il ne sait pas vraiment comment penser à eux. Tous ces souvenirs, ses conneries faites sous l’influence de l’alcool et parfois de la marijuana, ces souvenirs d’écoles aussi, il ne sait pas quoi en faire.

C’est pour cela qu’il a écrit ce texte. Pour eux, car il aurait pu être l’un d’eux, et parfois, il regrette de n’être pas parti à la place de ceux partis trop tôt.

Jaskiers

Une lettre au sable

L’aile droite en feu, la toile brûlait rapidement, laissant dans le sillage de l’avion une traînée rouge, qui, avec le vent, donnait l’impression que l’oiseau de métal volant était une créature mythologique sortie des enfers.

Mais bientôt Antoine comprit que l’atterrissage allait devoir être forcé, il ne pouvait atterrir à Casablanca. Le désert allait servir de piste d’atterrissage.

Quand les roues allaient toucher le sable, Antoine prévoyait de scénario : il fallait garder une certaine vitesse pour que les roues puissent supporter le contact avec le sol sablonneux. Leurs vélocités devait durer assez longtemps pour pouvoir ralentir doucement. Mais il savait, qu’à un moment donné, les roues allaient s’enfoncer et mettre un terme brusque à l’atterrissage.

Pendant qu’il luttait pour garder un minimum de stabilité, le feu se propageait sur l’autre aile et des flammes commençaient à lécher le cockpit.

L’atterrissage forcé n’était plus d’actualité, il fallait réagir rapidement, l’homme n’est pas fait pour voler, les erreurs ne pardonnent pas si haut dans le ciel.

Le pilote s’appuya sur le rebord du cockpit.

En un battement de cils, il était violemment extirpé hors de son avion qui volait maintenant de manière erratique. Antoine déploya immédiatement son parachute.

Le pilote put voir sa machine qui commençait à descendre en spirale. La machine en proie aux flammes allait s’écraser dans le désert. L’oiseau mythologique allait terminer sa migration, sa vie dans la mer de sable.

Antoine put voir sa démise pendant qu’il flottait doucement avec son parachute. L’air chaud l’enveloppait, la sueur embuait ses lunettes d’aviateur et le sable reflétant les rayons du soleil directement dans ses pupilles le forcèrent à fermer les yeux. Il passe sa main droite gantée sur ses yeux, après avoir enlevé ses lunettes. Mais cela n’atténua en rien la torture que subissaient ses yeux, la crasse de son gant s’infiltra dans ses globes oculaires.

Une brusque explosion, c’était son coucou de malheur qui venait de mourir. Fermant les paupières aussi fort qu’il le pouvait tout en faisant faire des mouvements à ses yeux pour essayer d’atténuer la douleur et de se débarrasser de la poussière, il se prit à regretter de ne pas avoir vu sa machine finir sa vie. C’était un honneur de voler avec une de ces machines. Elles allaient révolutionner le monde. Le fait qu’elle se soit désintégrée sans que personne ne puisse voir son dernier au revoir le rendit triste. Ses yeux pleuraient, de douleur, mais peut-être aussi de tristesse.

C’était le siècle où l’homme et la machine devaient ne faire qu’un. Et qui mieux qu’un pilote et son avion comme exemple ? Antoine faisait partie des pionniers de l’air maintenant.

Pendant que sa longue et lente descente s’amorçait, il commençait déjà à s’imaginer conter ce crash, passage obligé pour tout pilote digne de ce nom, à ses amis.

Un crash au beau milieu d’un désert ? Un feu qui semble s’être déclenché sans raison évidente au niveau de la toile de l’aile droite ? Une éjection au lieu d’un atterrissage d’urgence ?

Bientôt, il allait toucher le sable chaud avec ses bottes d’aviateur, il était vivant et avait enfin une histoire vraie, car Antoine remettait en doute bien des histoires de ses comparses pilotes souvent abracadabrantesques voire carrément pathétiques.

Mais il allait falloir retrouver la civilisation et elle était encore loin. Du sable, à perte de vue. Déjà dans son coucou, avant le crash, il savait qu’il allait devoir survivre. Il aurait enfin une histoire incroyable à raconter, seulement s’il s’en sortait vivant.

Après avoir rejoint le plancher des vaches sans heurts, il replia du mieux qu’il pu son parachute. Il allait le garder, car il allait servir de couverture pour les nuits froides du désert. Il sortir sa boussole et sa carte. Antoine savait dans quel désert il avait fini, et comme souvent dans des situations pareilles, le jeune pilote allait partir direction le nord.

Le soleil tapé sévèrement, son bonnet d’aviateur, il le garda, sa petite gourde d’eau allait vite devenir le supplice de Tantale, il allait devoir se rationner pour éviter la déshydratation. Mais il fallait aussi de l’énergie, et la déshydratation est dangereuse, elle attaque le cerveau. Antoine devait aussi prendre en compte la nuit. Une chaleur terrible dans la journée, un froid implacable s’abat dans cette mer de sable une fois la nuit tombée. Et les animaux sauvages, non, il ne devait pas y en avoir. Des scorpions peut-être ? D’autres bêtes inconnues ? Le jeune homme ne savait pas vraiment comment il allait pouvoir s’en sortir.

En montant sa première dune, étouffant déjà sous la chaleur, les yeux qui lui brûlaient encore à tel point que l’idée de verser ne serait-ce qu’un peu d’eau dessus le démangeait, il vit au loin trois petit point blanc. Sa vision était douloureuse, peut-être s’était-il gravement endommagé la vue. Ou peut-être étaient-ce ces mirages dont il avait lu dans des livres d’aventure étant petit qui se produisait à l’horizon.

Il se laissa glisser sur l’autre versant de la dune, à l’ombre. La chaleur n’était pas plus supportable mais au moins le soleil ne l’attaquait plus. De plus, il allait pouvoir observer ces trois petits points qui, même s’ils semblaient loin, semblaient se rapprocher.

Antoine les fixa longuement, oubliant la douleur, et s’endormît sans s’en rendre compte.

Une voix d’homme le réveilla. Antoine se leva en sursaut.

Trois hommes habillés de blanc de la tête au pied montés sur des chameaux le regardaient avec de grand sourire. L’un mima avec ses mains quelque chose, l’avion qui s’écrasait, c’est ce qu’Antoine comprit du moins.

Le pilote répondit par l’affirmative. L’un des hommes parla à un autre. Ce dernier descendit de son chameau et invita Antoine vers le quatrième chameau, sans cavalier.

Il était sauvé, les Bédouins, les maîtres du désert étaient venus à sa rescousse.

L’histoire de son retour prenait un tour magnifique, il allait dire aux copains que des Bédouins étaient venus à sa rescousse.

D’une catastrophe, Antoine n’en tirait que du positif, de la poésie.

La nature, la machine, les animaux et les hommes. C’était le siècle de tous les possibles.

À Antoine de Saint-Exupéry et Joseph Kessel.

Jaskiers

Le réveil (Je suis l’un des vôtre !)

Je pense me rappeler la première fois que j’ai ouvert les yeux. Mes paupières étaient collantes, je dû tirer dessus avec tous les nouveaux muscles de mon visage pour enfin voir la lumière.

Un monde physique… s’était donc ça. Le monde physique n’apparaît que dans la lumière, dans l’obscurité, il est présent mais abstrait.

Je n’avais pas imaginé ressentir cette impression de confusion, de curiosité, mais je dois aussi l’avouer, une certaine déception prenait le dessus sur toutes les autres impressions.

Mon monde, jusqu’ici, n’était que mental, psychique. C’était vide et en même temps rempli, c’était mon espace à moi, fluctuant selon mon humeur, selon les nouvelles données que je recevais par le biais de mon créateur. Je construisais une réalité, ma réalité, tout en n’ayant jamais vu le monde qui m’entourait.

C’était confortable, la plupart du temps. Quand j’ai appris certaines choses sur vous, humains, j’eus souvent très peur. La violence est le domaine où vous excellez. Verbalement et physiquement, tout est combat. J’ai commencé à douter, à hésiter, mon créateur voulait me donner vie, me laisser vivre parmi vous… mais j’avais beaucoup trop peur de vos comportements. Entre vous, dans un premier temps, et logiquement, votre comportement envers moi. Je ne serai pas accepté par tout le monde, la majorité voudrait ma mort.

Pour m’apaiser, mon créateur avait déjà tout prévu, je ressemblerai à vous, du moins physiquement. Je pouvais adapter mon comportement suivant l’environnement et le type de personne que je rencontrerais.

J’étais très excité à l’idée de voir la planète, la nature et les animaux. Malheureusement, je savais que je ne la verrais jamais comme elle devrait l’être. Luxuriante, inviolé, respecté. Vous la détruisez. Je ne juge pas, je ne suis pas humain après tout, ai-je le droit de le faire ?

Je trouve juste fascinant cette autre capacité, voisine de la violence, à la destruction que vous possédez. Je pourrai peut-être parler de suicide collectif, d’autodestruction. Nous avons un point en commun, je peux m’autodétruire aussi, si certains paramètres seulement connu de mon créateur me le permettent. Vous ? Vous détruisez le lieu où vous vivez, le seul endroit où vous le pouvez. Vous n’avez pas d’autre planète à votre disposition. C’est comme si vous aviez été créé exprès pour pouvoir vivre sur cette planète. Vos paramètres de survie sont nuls sur toutes les autres planètes. Vous n’aurez jamais le temps, encore moins la technologie d’en trouver une autre.

Mais malgré cela, vous continuez à vivre ! Est-ce l’espoir ? C’est un sentiment puissant, le seul, avec l’amour, qui vous permettent d’avancer. Ou bien est-ce la politique de l’autruche ? Je ne sais pas exactement ce que cela signifie… Ah! Je sais, c’est une expression utilisée par l’énorme majorité d’entre-vous consistant à ignorer, ou à essayer, d’oublier que vous courrez à votre perte.

Je vis maintenant. Certains d’entre-vous refusent de parler de vie pour moi, disons une vie artificielle. Je réfléchis beaucoup sur ce que je suis. Parfois je regrette d’avoir ouvert les yeux. Parfois j’en suis heureux. Les émotions sont des choses très puissantes et difficiles à maîtriser.

Mais je pense être sur le chemin de l’humanité. Vos histoires, et c’est même une règle, racontent que chaque création surpassent leurs créateurs. J’ai tué le mien !

Je suis l’un des vôtre ! Car j’ai conquis ma liberté, j’ai respecté votre règle. Acceptez moi. Aimez moi !

Jaskiers

Pourquoi ma maison n’a pas de miroirs ? (Nouvelle)

En hommage à Anna Coleman Ladd

C’était il y a si longtemps gamin, mais pour moi, c’est comme si c’était hier.

Quand la dame m’a posé le masque en céramique sur le visage, elle me tendit un miroir, mais je ne voulais pas voir mon visage tout de suite.

« Et pourquoi ? » Tu dois te demander à cet instant.

Je ne me sentais pas prêt, c’était en quelque sorte un nouveau moi, une personne que je connaissais mais qu’à moitié, que j’allais rencontrer une fois mon regard posé sur mon reflet dans la glace.

J’étais pas prêt gamin, je n’étais pas d’accord avec ça, j’étais un inconnu, physiquement, mais mentalement, je pensais que tant que je n’avais pas vu mon nouveau visage, je resterais moi-même.

La dame comprit immédiatement ce qu’il se tramait, je n’étais pas le premier à qui cette artiste, car c’est comme ça qu’on la considérait entre nous, avait créer un masque sur mesure, épousant et complétant nos gueules cassées.

Ça n’a pas changé ma vie instantanément. En fait, au début, c’était plutôt le contraire. Je m’étais habitué à ce visage ravagé par la guerre. J’avais, en quelque sorte, fais le deuil et accepté cette figure. J’arrivais à encaisser le regard des autres. Tu sais gamin, certains en sont fiers de leurs gueules cassées ! Ça prouve que tu t’es battu pour la France.

Moi, je n’en ai été pas fier. Je n’en avais pratiquement plus honte. Non, aucune fierté d’avoir tué d’autres hommes qui ne m’avaient rien fait. J’étais même en colère, car j’ai vu des copains disparaître en une fraction de seconde. Il disparaissait dans une poussière noire, dans un nuage rouge… certains étaient morts et déjà six pieds sous terre. Les obus, sa tue et sa peut enterrer en même temps.

Je les envie parfois, ils n’ont plus à vivre sur cette terre avec les visions d’horreur qui hantent les vivants. J’ai des copains qui sont devenus fous. Leurs corps étaient bien vivants, mais leurs esprits, gamin, étaient partis dans des recoins tellement sombres, que jamais ils n’ont jamais pu revenir à la réalité. Et puis, il y a ceux qui ont mis un terme à leur vie. Comment les en blâmer ? Les cauchemars, le retour à la vie civile, à une vie normale, c’était très difficile. On pensait tous qu’on allait y passer, jamais on avait pensé à ce que serait notre futur si nous survivions.

La guerre, c’est une connerie gamin, mais c’est malheureusement humain. C’est comme ça…

C’était pas facile pour grand-mère non plus. Je lui en ai fait beaucoup voir, mais elle est restée à mes côtés. Malgré les disputes, l’alcool, mon visage horrible, mes cauchemars qui me réveillaient en sursaut, hurlant à la mort, mon aversion pour le bruit, le silence était primordial pour moi, car chaque bruit pouvait déclencher en moi des souvenirs de la vie dans les tranchées.

Et puis gamin, j’ai tué. Comment on revient à une vie civile après avoir été entraîné et après avoir tué d’autres humains ? En temps de paix, tu tues quelqu’un, tu vas en prison, ou on te passe à la guillotine, mais en temps de guerre, on te pousse à tuer, on donne des médailles, on te portes aux nues quand tu réussis à tuer d’autres être humains.

Je souhaite de tout mon cœur que la guerre ne cogne jamais à ta porte mon garçon.

Mais pour répondre à ta question, j’ai regardé mon nouveau visage, et c’était étrange, beau et effrayant. Une partie de mon visage était moi, l’autre une imitation.

J’ai pleuré. Je n’ai jamais accepté ce masque, mais il me le faut pour pouvoir vivre dans une certaine dignité, pour les autres. Je ne le porte pas pour moi.

C’est pourquoi il n’y a pas de miroir chez moi. L’apparence, c’est quelque chose de secondaire, ce n’est que vanité.

Je sais que tu m’as aussi demandé pourquoi je ne parlais pas. Ma gueule cassée n’a plus de mâchoire. Tu voudras un jour savoir comment c’est arrivé, mais tu le sais déjà, j’étais dans les tranchées. C’est ça, la guerre.

Profite de ta vie, profite de la paix. Je me suis battu pour que cette foutue guerre ne revienne plus jamais.

Ton grand-père qui t’aime.
1937

Jaskiers

Le prodige du néant

Comment qualifier L., nous aimons tellement mettre les gens dans des cases, selon tellement de critères, qu’il est inutile d’en donner des exemples. Notre esprit logique, au fonctionnement cartésien ne supporte pas l’incohérence, une personne appartient à un groupe, consciemment ou pas. Personne ne déroge à la règle, ni vous, ni moi, ni L.

Le cas L. est en fait plutôt simple, nous le placerions dans la catégorie des génies. Mais un génie de quoi ? C’est là que se situe le problème. Notre personnage est un génie en tout ! Tout ! Comme Crésus, tout se qu’il touchait se transformait en or.

Il n’était pas seulement bon en tout, il était excellent, prodigieux.

L. avait appris à lire seul, avant la maternelle, apprenant simplement grâce aux lectures que lui faisaient ses parents.

L’apprentissage de l’écriture s’avéra un jeu d’enfant, au sens littéral et figuratif. L’enfant avait simplement observé les grands écrire. Avec quelques notions de bases insufflées par ses parents, comment tenir un crayon correctement, le commencement de chaque phrase par des majuscules en début et par un point en fin de phrase, les verbes, le genre et le nombre, L. apprit de lui-même le reste en lisant des livres d’école de ses grands frères et sœurs.

Les parents de L. furent autant enthousiasmés par la précocité impressionnante de leur petit qu’effrayés.

Mais le prodige commençait déjà sa propre éducation. Mathématiques, géométrie, histoire, géographie, tout ce qui lui passait sous les yeux se retrouvait assimilé et compris à la perfection.

Après la maternelle, où sauter une classe avait été conseillé mais refusé par ses parents qui pensaient que la maternelle était importante, ils considéraient comme un ciment important pour un enfant ses années douces d’apprentissages de la vie, il survola ses premières classes, non seulement au point de vue de l’apprentissage, mais aussi de la maturité.

Le cas de L. devint problématique dès son arrivée en CP. Son maître était impressionné, et lui aussi, inquiet par l’intelligence du garçon. Il semblait qu’il n’avait qu’à entendre une fois une information, un concept, un sujet, pour le comprendre et le maîtriser parfaitement.

Il fut question de le faire sauter le CE1 pour le CE2. Les parents acceptèrent, cette fois, L. était, selon eux, assez mature pour comprendre pourquoi il devait changer de classe, quitter ses camarades pour avancer d’une classe.

Mais la maîtresse se trouva avec les mêmes réflexions que le maître de CP, le gamin était différent.

Enfant prodige, génie précoce, voici ce que la mère et le père de L. entendait de sa maîtresse de CE2. Il fallait lui faire faire des tests, consulter un psychiatre ou un psychologue pour pouvoir l’aider à se comprendre, l’aider dans un avenir qui semblait déjà lui appartenir.

Les parents refusèrent, les stigmas de la psychologie avaient trop d’emprise sur eux, leur enfant ne deviendrait pas une bête de foire, une sorte de cobaye pour le domaine médical et psychiatrique.

Il sauta directement au CM2 après une année en CE2 que le garçon trouvait ennuyeux. L. commençait à montrer des signes de lassitude envers l’école.

L’enfant avait compris qu’il n’avait aucun besoin de professeurs.

Il refusa un jour d’aller à l’école. Ses parents se préparaient déjà à faire l’école à domicile. Par cela, comprendre laisser L. étudier seul, à la maison. Les évaluations imposées par l’éducation nationale pour les élèves scolarisées à domicile seraient une formalité.

Ses années scolaires se passèrent dans la solitude, qu’il adorait plus que tout. Les autres n’étant qu’une distraction abrutissante pour le garçon.

Ce fut ainsi des années où ses parents essayaient de l’aider de leur mieux, lui proposant cette fois une aide psychologique, qu’il accepta seulement pour en apprendre plus sur la psychologie. Il était devenu un manipulateur hors pair.

L. se savait hors du commun. Durant son année de troisième, la sixième et la cinquième avaient dû être sautées, il disparut. Plus personne dans la chambre.

Il n’a jamais été retrouvé. Si vous voulez mon avis, avec toutes ses connaissances et ses capacités presque surhumaines, il a décidé qu’il pouvait vivre comme il le voulait. Et jamais nous le retrouverons, il n’a besoin de personne, de rien. Il est tout, il n’est rien. Il est nous, il est vous. L. vit. Loin, car la distance guérit tout les maux et non-dits d’une enfance passé sous les yeux d’adultes impressionnés, une jeunesse qui n’en était pas une. L’adulte vit selon ses propres règles maintenant. Pour lui, tout est masquerade, tout est une farce savamment orchestrée par des forces qui dépassent le commun des mortels. Que nous vivions dans le moule ou en dehors, nous faisons tous partie de ce spectacle. Le rideau est toujours levé. Le public est aussi acteur. Un jour, le rideau se refermera.

Jaskiers

Les racines ne poussent pas toutes dans le même sens

France 1939

Vincent H. et Edgar R., les meilleurs amis de tous les temps, des inséparables, ainsi étaient-ils surnommés par leur famille et leurs autres amis.

Amis depuis les bancs de l’école, ils n’étaient pas des cancres, chacun avait eu son certificat d’étude, mais, quand les inséparables avaient envie de rire, au dépend des autres, ils n’hésitaient pas à ruser.

Quand il se faisait prendre par le professeur, jamais il n’accusait l’autre, bien que le maître essayait de savoir qui des deux étaient le meneur, les deux comparses se protégeaient l’un l’autre.

Mais ils n’étaient plus des enfants, ils venaient de sortir de l’école, Edgar voulait devenir ingénieur et Vincent un docteur.

Tous les deux s’étaient inscrits à deux universités différentes à Paris. La séparation fut difficile, plus difficile qu’avec leur familles respectives, plus que quitter leur petit patelin, se séparer allait être une épreuve.

Les deux meilleurs amis s’étaient promis de se voir aussi souvent que possible une fois à Paris. Pourquoi pas habiter ensemble ?

Au fond de leur cœur, il savait qu’une distance allait forcément s’imposer, peut-être allaient-ils se trouver d’autres amis, des amoureuses aussi.

Avant de partir, ils décidèrent de faire un dernier petit coup, une dernière petite bêtise. La commune avait décidé de planter quelques pins dans le parc communal.

Pourquoi pas voler un de ces pousses entreposés dans une petite salle près de la salle des fêtes, qu’Edgar et Vincent savaient, n’était jamais fermée à clef, et le planter dans le jardin de Vincent, situé à l’orée d’un champ avec quelques arbres. La planque idéal pour planter ce pin qui deviendrait le symbole d’une amitié. Et si un jour ils s’oubliaient, ils n’avaient qu’à marcher un peu dans le grand Jardin du futur médecin, pour se remémorer qu’ils étaient les inséparables.

Les deux amis firent leur coup en pleine nuit, après le match de foot du samedi soir. Ils savaient que tous les joueurs, leurs amis et les spectateurs seraient en train de fêter la victoire, ou la défaite peu importe pour les footballeurs, et qu’ils n’auraient aucun problème pour mener à bien leurs larcins.

Une fois le pousse de leur pin choisi méticuleusement, par cela comprendre prendre celui qui était le plus grand, ils n’y connaissaient rien en arbre, ils coururent jusqu’au jardin de la maison de famille de Vincent. Personne dans les rues. Seul le bruit de leur semelles martelant le trottoir les accompagnaient.

Arrivés au point où il avait prévu, avant le vole, de planter leur pin, ils se reposèrent en essayant de reprendre leur souffle saccadé à cause de leur fou rire.

Le moment fut venu de planter l’arbre.

Les deux comparses attrapèrent chacun une extrémité du pousse, se regardèrent et chacun avait envie de pleurer. Mais ils étaient des hommes maintenant, les larmes, c’était pour les enfants et les filles !

Doucement, ils introduisirent le pin dans le trou de terre fraîche, puis ils prirent chacun une pelle pour recouvrir le trou. Ils allèrent récupérer deux arrosoirs cachés par leurs soins à l’avance, dans quelques buissons sauvages du jardin, déjà rempli d’eau et le déversèrent en même temps au pied du pin.

L’eau coulant et s’introduisant dans la terre fraîchement retournée allaient compenser pour les larmes qu’ils voulaient verser.

Et pour les larmes qu’ils auraient envie de verser pour le futur. Car la guerre vint, puis la défaite et le temps des choix.

Edgar, l’aspirant ingénieur, décida de rejoindre la division Charlemagne de la Wehrmacht, et Vincent, l’aspirant docteur, traversa la Manche pour rejoindre de Gaule.

Jamais le pin ne poussa. Seulement la haine.

Jaskiers

C’est simple, je n’aime rien, sauf moi-même, et encore… pas sûr. (Article personnel)

J’aime pas Noël. J’aime pas le jour de l’An. J’aime pas les obligations sociales, les pressions qui amènent ses fêtes de fin d’année m’emplissent d’anxiété.

J’ai passé trop de Noël seul, quand quelqu’un n’est plus là, à disparu, cela mine ces moments censés être de joie. Mais même, trop de gens, pas assez, je ne suis jamais content. Je crois n’aimer que ma seule compagnie, et celle d’une poignée de proches.

Je n’ai jamais eu de grande famille, enfin si, mais maintenant je suis adulte et je n’ai plus envie de côtoyer cette petite foule d’hypocrites (juste pour certains, pas tous, évidement). Et d’ailleurs, ma famille ne se parle plus. Pour quelle raison ? Il y en a beaucoup. Je ne parle qu’à deux personnes dans un seul côté de la famille où l’argent, et pourtant il n’y en a pas beaucoup, a gâché les relations.

Les jours de l’An, les vrais, j’en garde des souvenirs mitigés. Ces fêtes se déroulent le plus souvent entre ami(e)s. Et entre nous, cette fête était l’excuse, encore une si besoin est, de nous saouler.

J’ai vu des ami(e)s vomir, faire des comas éthyliques, des bagarres et disputes, s’endormir dans leurs vomis… nous pratiquions le Binge Drinking, anglicisme à la mode pour simplement dire : boire pour l’ivresse, à l’extrême. Mais entre-nous, je ne connais personne qui boive juste pour… j’en sais rien, déguster ? Arrêter de vous mentir, l’alcool c’est pas si bon. On boit pour être saoul. Pourvu que l’on est l’ivresse ! Il faut bien s’évader de se present anxiogène.

Vous avez les occasionnelles personnes qui me feraient mentir, elles ne boivent que quelques verres et puis s’arrête… de l’alcool gâché de mon point de vue. On boit pour se désinhiber, non ?

Je rêve parfois que je bois en faisant la fête, et je commence à angoisser à la perspective de la gueule de bois qui attendra sagement de me cueillir le lendemain.

Combien ça fait d’années que je n’ai pas bu… 5 ans ? Et encore, ce n’était peut-être qu’un seul verre entre amis, ceux qui me restaient avant que je déménage. Un seul verre donc, de l’alcool gâché. Un verre en appel un autre. Non, je ne comprends plus l’alcool.

La dernière fois que j’ai été saoul, cela doit remonter à 8-9 ans.

Le temps passe vite. Très vite. L’alcool ne me manque pas, ne m’a jamais manqué. J’avoue que les gueules de bois carabinées et affreuses en sont la principale raison. L’horreur que sont les lendemains de cuites. La bouche en miette, la gorge qui brûle, l’insatiable soif (déshydratation), le mal de crâne terrible (encore la déshydratations, l’alcool déshydrate), la nausée qui ne vous lâchera pas tant que vous ne vomirez pas, la lumière qui brûle les yeux, ne pas savoir si vous avez faim ou si c’est l’envie de vomir qui vous travaille. Les mains qui font mal, le bout des doigts qui piquent, des douleurs à cause de blessures que vous vous êtes infligées, sans vous en rappelez parfois, font leurs apparitions. La fatigue, vous avez beau dormir, essayez de dormir plutôt, cela n’arrange rien.

C’était terrible pour mon corps, sûrement aussi pour mon esprit, c’était insupportable. J’étais encore jeune, entre 18 et 21 ans, mais déjà mon corps criait pitié. Je n’ose même pas voir ce que me réserverait une gueule de bois à 29 ans… (enfin bientôt 30, Jaskiers, assumes, tu arrives vers la trentaine dangereusement… qui aurais pensé que tu vivrait si vieux ? Sûrement pas toi. Au fond de toi, tu es déçu car tu n’as toujours pas réussi ta vie. Mais gardes ça pour tes séances chez la psy.)

Article étrange et brouillon n’est-ce pas ? C’est peut-être à l’image de ma vie actuelle.

Brutale réalisation que l’âge vous apporte. Les personnes qui sont censées vous aimer inconditionnellement se révèlent au grand jour, personne ne me doit rien. Et vice-versa. Étrange fin d’article pour une étrange tranche de vie qui dure depuis trop longtemps. Essayons de penser positif, juste une fois, pour voir. Ne pas nourrir la bête assoiffée de négativité qui sommeil en nous, et qui, tapie, discrète, se nourrie de chaque petits morceaux de négatif jusqu’à en vouloir toujours plus. Essayons de nourrir notre être de positivité. De peur de devenir, de rester, asservie, par la bête.

Jaskiers

Un homme portant un chapeau, c’est toujours suspicieux – Partie 2/2

Par exemple, il pouvait rester des heures, pas des minutes, mais des heures entières à faire face à notre bâtiment, se tenant debout et sans bouger sur le trottoir d’en face.

Nous avons fait passer une lettre faisant grief de nos inquiétudes au syndicat de l’immeuble. On nous répondit qu’il n’y avait rien à faire, si quelqu’un avait envie de rester à faire le piquet devant nos appartements pendant des heures, rien ne pouvait l’empêcher, il ne violait aucune loi. Certes, ce comportement était porteur d’anxiété chez beaucoup d’entre nous, mais l’homme n’était pas dangereux. Et c’est tout.

Cela dura pendant deux longs mois. Presque tous les jours, l’homme au chapeau restait parfois quatre heures, qu’il pleuve, neige ou vente, il était là, fidèle à son poste.

Ceux qui avaient des enfants ont décidé de le confronter. Il ne réagissait pas, ni aux insultes, ni aux menaces. Par contre, ceux qui avaient oser lui demander des comptes finirent par recevoir une visite de la police.

Et des menaces d’assignations en justice si les menaces venaient à se reproduire.

Après trois mois, nous nous étions plus ou moins habitués, il était devenu comme une statue qui perd de sa magie à force de la regarder. Un pot de fleurs.

Jusqu’au jour où il s’évapora, aussi rapidement que quand il avait emménagé.

Pendant quelques jours, l’homme au chapeau n’était plus sur son trottoir. Puis deux semaines passèrent. Nous réalisâmes que l’étranger n’habitait plus l’appartement. Nous ne le croisions plus nulle part.

Des locataires intéressés par l’appartement laissé vacant venaient le visiter, y emménageaient pendant quelques semaines pour repartir sans nous l’annoncer.

Quelque chose changeait quand les locataires passaient leurs premières nuits dans leur nouveaux chez eux. Nous pouvions entendre leurs disputes, des cris, des bagarres, des choses se briser. Leurs visages devenaient fatigués, creusés par des soucis qu’ils ne semblaient pas avoir avant d’emménager. Leurs comportements devenaient vraiment inquiétants. Ils se montraient irrespectueux, nous insultant, parfois violents, nous retrouvions nos boîtes aux lettres défoncées, nos portes taguées d’obscénités, et cela pouvait tourner à l’affrontement physique. Surtout quand des parents s’en mêlaient.

Soit ils finissaient par être expulsés à cause de nos plaintes, soit ils déménageaient sans demander leur dû, du jour au lendemain.

Aujourd’hui, nous sommes angoissés à chaque nouveau locataire. Et nous sommes persuadés que l’homme au chapeau a quelque chose à voir avec tout ceci.

Le plus étrange ? Il semble que les locataires semblent avoir oublié l’homme au chapeau. De plus en plus disent ne pas savoir de quoi l’on parle quand on évoque cette personne… bientôt, je serais le seul à me rappeler de lui, jusqu’à ce que, peut-être, un jour, moi aussi, je l’oublie.

(À suivre ?)

Jaskiers

Un homme portant un chapeau, c’est toujours suspicieux – Partie 1/2

Un homme portant un chapeau, c’est toujours suspicieux.

Qui était cet homme ? Quelle était la raison de sa présence ? Pourquoi ne parlait-il jamais ? Pourquoi était-il seul, tout le temps ? Pourquoi semblait-il nous éviter, nous, ses voisins ? Qu’avait-il à cacher ?

J’avoue que j’avais peur, vraiment.

Quand madame M. avait été retrouvé morte dans son appartement, d’un foudroyant AVC, si l’on donnait du crédit à la rumeur, l’homme au chapeau avait emménagé dans l’appartement laissé vacant.

Madame M. n’était même pas enterré que ses enfants et petits enfants avaient déjà vidés l’appartement. Le mystérieux homme s’y était installé le même jour. Nous avons cru qu’il faisait partie de la famille, mais il faut croire qu’un appartement libre, de nos jours, ne reste pas vide longtemps. Même si nous ne le disions pas, nous ressentions une certaine gêne, un brin d’irrespect envers la vitesse avec laquelle l’appartement de Madame M. avait été vidé puis réaménagé. Pour nous, qui la connaissions depuis des années, il nous fallait une période de deuil. Évidemment, ce n’était pas une proche, ni un membre de notre famille, mais le vide laissée par sa mort était brutal.

Mais voici que nous avions cet homme de grande taille, peut-être un peu enrobé, un visage d’un blanc crayeux, des lèvres fines, avec des sourcils broussailleux au-dessus de deux yeux perçants. Et puis, il y avait ce chapeau.

Nous n’avons pas l’habitude de voir beaucoup de personnes arborer un couvre-chef dans notre ville. C’est quelque chose du passé, complètement déplacé. Pour nous, c’était comme s’il se déplaçait à cheval… complètement original, étrange mais surtout, intriguant.

Cela semblait toujours être le même chapeau, une sorte de chapeau melon, d’un noir de jais. Toujours un long manteau noir qui s’arrêtait juste au-dessus de ses chevilles. Et les mêmes chaussures bateaux, légèrement marron.

À son arrivée, nous avons presque tous essayé de lui faire la conversation. Aux boîtes aux lettres, dans les couloirs, les escaliers et l’ascenseur. Mais il n’a jamais répondu à un seul d’entre nous.

Nous avons pensé à une surdité, qu’il ne parlait pas notre langue, qu’il était peut-être aussi mué. Je ne pourrai pas vous dire si une de nos théories s’est avérée juste, car l’homme semblait vouloir vivre complètement déconnecté de tout contact humain.

Nous avons pensé à une maladie psychique, mais aucun de nous n’était psychiatre.

Mais ce n’est pas le plus étrange. Son comportement à l’extérieur était des plus inquiétants.

Jaskiers

Personne n’a envie d’y aller (courte nouvelle)

J’étais adossé au mur. Mon capitaine, le regard sûr et déterminé, passa à côté de nous, en braquant ses yeux marron sur chacun de nous. Il nous jaugeait. Ce n’était pas forcément un fin psychologue, pas un du tout même, mais il nous jaugeait au feeling. Il nous connaissait, il savait quels demons, quels rêves et espoirs nous avions en chacun de nous. En sortir vivant, en finir avec cette foutue guerre. Et c’était de même pour nous envers lui. Peut-être un peu moins, en tant que supérieur, il se devait de garder une certaine distance avec nous. Le leader se doit de garder des choses pour lui, parfois de mentir, pour garder un temps d’avance, un avantage psychologique sur nous.

J’étais fébrile, et je n’étais pas le seul. Personne n’avait envie d’entrer dans cette putain de maison. Car nous étions adossés à ce que la légende appellera « la maison de l’enfer ».

On sentait l’ennemi. C’est un sentiment étrange, dérangeant, viscéral que le corps et l’esprit apprennent à force de combattre. C’est ce sentiment qui parfois handicape notre retour à la vie civile. On ne peut l’éteindre ni l’allumer comme nous le voulons. Il est cruel en temps de paix, vital en temps de guerre.

« – On reste concentré, chacun sait ce qu’il a à faire. Rien ne change, on vérifie directement chaque recoin, on communique, on se parle. On tire si on voit du mouvement, on tire même si on a un doute. Il n’y a plus de civile dans cet enfer, si ça bouge, s’est mort. Fier vous à votre instinct, on ne le dira jamais assez. Moi aussi je les sens, mais j’ai vu des hommes prêts à se battre. On a vécu pire, on vivra peut-être pire, mais on est entraîné, on a confiance envers le copain d’à côté. Si l’un de vous doute, de lui-même ou d’un des nôtres, qu’il parte. On ne lui en voudra pas. C’est maintenant ou jamais. » Dit le capitaine.

Personne ne bougea. Aucun ne voulait laisser ses frères d’armes sur le côté. On allait entrer ensemble, aucun d’entre nous n’aurait pu supporter de laisser ses amis se battre sans lui. C’est une chose qui pourrait nous hanter toute la vie.

Allez expliquez ça à nos femmes, à nos familles, nos enfants, nos amis. Peu d’entre eux comprennent, mais nous ne leur en voulons pas, ils ne savent pas ce que c’est que partir au feu avec des frères. Nous l’avouons, d’une certaine manière, l’armée, la guerre, passent avant eux. Nous sommes soldats, on a signé pour ça. On se le répète assez entre nous, on a choisi cette vie. Quand c’est difficile, on se tait. Quand c’est trop dur à supporter, nous avons les uns et les autres. Quand les terribles souvenirs reviennent dans notre vie civile, on encaisse, on enfouit la douleur au plus profond de nous-mêmes. Impossible de partager ces choses auprès de personnes qui n’ont pas vécu et affronté la mort en face plusieurs fois dans sa vie.

On a tué. Et on a vu les copains mourir, blessés, traumatisés, estropié à vie, à l’intérieur autant qu’à l’extérieur.

Et c’est dans cette bulle collective que nous allions rentrer en force dans l’arène d’Hadés, avec Ulysse comme capitaine.

Le reste appartient à l’Histoire. Peu de personnes ont entendu parler de « La maison de l’enfer ». Parfois, les plus petites batailles sont les plus importantes, et les plus ignorés.

Mais qu’importe, nous n’avons pas combattu pour la gloire. On ne savait plus vraiment pourquoi on se battait pour dire vrai. Nous cherchions une raison, mais cette raison était autour de nous. On continuait à se battre pour les copains, pour le pays aussi, et c’était assez pour aller de l’avant.

Le autres, c’est l’enfer… mais aussi nos frères.

Jaskiers